Le contrôle de la parole

Lorsqu’André Schiffrin a publié L’Édition sans éditeurs à La Fabrique en 1999, le groupe Hachette a fait paraître coup sur coup dans la presse quotidienne trois articles signés de noms prestigieux dans le milieu : il fallait faire passer l’idée que les désastres de la concentration dans l’édition étaient un phénomène purement américain, et que nous étions à l’abri grâce à l’exception française.
Cinq ans plus tard, on voit ce qui en est. Dans Le Contrôle de la parole, Schiffrin décrit d’abord l’affaire Vivendi - le rachat par Hachette après l’écroulement de l’empire Messier, la cession partielle à Wendel, c’est-à-dire au baron Seillière. Puis la vente du Seuil à La Martinière/Wertheimer/Chanel qui met en péril l’identité de la maison d’édition la plus importante pour la culture en France, avec Gallimard.
Il relate ensuite le rachat de la Socpresse par Dassault et s’étonne de voir l’essentiel de ce qui est imprimé en France sous le contrôle de marchands d’armements et de bétonneurs (Lagardère/Matra, Dassault, Bouygues) qui dépendent pour l’essentiel de contrats de l’État.
Le livre décrit ensuite la situation de l’édition, de la presse, du cinéma, de la radio et de la télévision en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Partout le processus de concentration est à l’oeuvre, si avancé parfois qu’il ne reste plus rien à acheter : les grands groupes font alors en sorte de détruire leurs filiales « intellectuelles » pour se débarrasser d’éditeurs ayant gardé le sens du métier, et pour accroître la rentabilité.
Schiffrin raconte le cas d’école de l’éviction d’Ann Godoff (ORTH), l’éditrice de Random House, chassée pour n’avoir réalisé que 2 millions de bénéfice sur les 6 qui lui étaient demandés.
Ce livre a été écrit pendant l’année 2003-2004, que Schiffrin a passée à Paris.
C’est donc à la fois un regard de l’intérieur, mais aussi celui d’un étranger, qui est stupéfait par le conformisme intellectuel parisien, par l’absence de débat public, par la baisse de niveau de la presse et des médias.
Sombre tableau donc, qui se termine toutefois par des esquisses de solutions alternatives. Utopiques ? On voit où nous a menés la realpolitik libérale dans le domaine de l’édition et de la culture en général.