



À l’époque du romantisme tardif, entre le Lenz de Büchner et l’Aurélia de Nerval, l’écriture autobiographique de John Clare (1793-1864) témoigne d’une volonté et d’une nécessité de préserver « l’identité propre », d’un combat mené contre une double aliénation, sociale et mentale. Issu d’une famille « illettrée au dernier degré », ignorant orthographe et ponctuation, John Clare écrivit très tôt de nombreux poèmes dont certains furent publiés par John Taylor, le premier éditeur de Keats et Thomas de Quincey. Il fut cependant accusé de ne pas être l’auteur de son premier recueil. La célébrité atteignit pourtant le « poète-paysan », qui rencontra Coleridge et De Quincey à Londres, mais elle fut de courte durée, et les publications s’espacèrent. Sujet à des crises de plus en plus fréquentes dont l’origine remontait à l’enfance, Clare décida de se faire interner en 1837. C’est en s’évadant de l’asile en 1841 pour retourner chez lui et les siens, vivants et morts, qu’il rédigea les notes au rythme heurté, hâché, du Voyage hors des limites de l’Essex. Recueilli quelque temps par sa véritable épouse, Patty, John Clare retourna finalement à l’asile et y resta jusqu’à sa mort en 1864, écrivant lettres et poèmes.
On ne connaît encore que les Poèmes et proses de la folie (1969) de l’Anglais John Clare (1793-1864) et, désormais quelques fragments de ses écrits autobiographiques traduits par Pascal Saliba. Belle et curieuse figure que John Clare, né dans le " morne village " de Helpstone, élevé dans un monde où « le fait de lire des livres (...) n’apporterait rien de plus à l’idiot que j’étais que la possibilité d’entrer à l’hospice ». Il se fit interner en 1841. Fou, l’était-il déjà quand, enfant, il fut pris d’une « vraie fureur » de lecture ? La Bible, les canards à deux sous puis décisives, les Saisons de Thomson qui le confient aux muses. Mais un poète paysan... quel éditeur prendra le risque d’une oeuvre rurale ? Et puis la folie fait recette. On ne se presse pas pour traduire cette poésie nouée sur une extase panthéiste dont on aperçoit grâce à P. Saliba qu’il faut aller y voir. Certes, la langue de sa prose se délite, l’orthographe chahute, mais c’est le signe d’un allant formidable et de la perte d’identité dont souffriront Nerval et d’autres romantiques. De même, la curieuse épopée de Clare à la recherche de son épouse imaginaire Mary Joyce à travers la campagne anglaise évoque d’autres parcours étranges : Albert Glatigny, Germain Nouveau ou Léon Deubel, tous chemineaux à plume et à grain. Et quand Clare évoque le secret de ses premières écritures, on ne peut que songer aux pages hédonistes et rudes de Dominique Poncet perché dans ses arbres le crayon dans les pattes (Les Pentes fabuleuses). En attendant de lire les poèmes ruraux de John Clare, visitez-le et votez Pan.
Éric Dussert
Article paru dans le n°48 du Matricule des Anges
Traduction, présentation et notes par Pascal Saliba
Parution : juin 2006
112 pages au format 14 x 19 cm
ISBN : 2-9515180-6-4

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