


Présentation par l’éditeur
Les VI Curiosités sont un exemple de littérature rabelaisienne. Les paroles n’y sont pas encore « gelées », et les « mots de gueule » peuvent encore s’en donner à cœur joie.
Ces petits textes dorment dans l’Enfer de la Bibliothèque nationale depuis plus de trois siècles. Il est vrai que leur état est déplorable. Il ne reste plus de trace des éditions originales (dont on peut situer la publication entre la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe. Elles ne nous demeurent plus que par leur réimpression dans des recueils collectifs du XVIIIe siècle où, pour la plupart, leur verve et leur formidable inventivité verbale n’était plus comprise, notamment des imprimeurs. D’où le travail patient de restitution qu’il nous a fallu faire, compliqué encore par le fait que ces pièces facétieuses sont souvent nourries de patois divers (normands, angevins et lyonnais) ou d’argot.
Pour la première fois, donc, depuis trois siècles, ces textes sont restitués dans leur sens et leur langage originels.
L’importance de ces textes vient du fait qu’ils sont un des rares exemples demeurant de pièces qui n’étaient pas destinées au public parisien, voire à celui des clercs et de la cour, comme c’était le cas des œuvres de Rabelais ou des différents recueils satyriques, mais à la bourgeoisie et à la petite noblesse de province qui s’en délectait. On y sent ainsi mieux qu’ailleurs combien, au seuil du XVIIe siècle, les excès et les débordements carnavalesques décrits par Bakhtine [1] dans son essai sur Rabelais étaient encore présents et structuraient l’imaginaire et la vie des campagnes.
Ils sont aussi un exemple de cette verve éclatante et libre que le règne d’Henri IV, dont la censure fut douce, a permis, et que la montée de la contre-réforme et de l’absolutisme royal fera taire, non sans échos sotto voce dans les œuvres de Scarron, Molière, ou La Fontaine.
L’obscénité n’est pas la pornographie, ni l’érotisme. Elle permet tout en rappelant l’animalité de l’homme, de l’en libérer par la formidable émulation que crée l’énigme et le scandale de la sexualité. Le sexe féminin, par l’insondable mystère qu’il représente aux yeux du mâle, affole et « enfurie » [2]le langage, toujours prêt à déborder son objet, à le submerger, en même temps qu’il se l’approprie pour le mettre en scène. Mise en scène qui, en même temps qu’elle déclenche le rire libérateur, permet de maîtriser cet objet en l’inscrivant au cœur du quotidien : dans les actes notariaux ou les almanachs qui ponctuent, chacun à leur façon la vie quotidienne des hommes de ce temps. Source de joie et d’excès, comme carême-prenant dont le jugement vient clore ce recueil, le « sexe déduit » [3] permet à l’homme d’échapper pour un temps à sa condition de mortel soumis aux lois de la nature.

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