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Thessalonique, Chroniques d’une ville prise
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Thessalonique, Chroniques d’une ville prise


Jean Caminiatès, Eustathe de Thessalonique & Jean Anagnostès

Éditeur : Anacharsis

Prix : 22 euros
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Textes traduits et présentés par Paolo Odorico

En l’an 904 les pirates Sarrasins de Crête, commandés par le renégat Léon de Tripoli surgissent devant Thessalonique, pillent la ville et réduisent ses habitants en esclavage ; en 1185, ce sont les Normands de Sicile qui se livrent aux mêmes massacres ; en 1430 enfin, les Turcs mettent la ville à sac et en prennent définitivement possession. De ces trois événements catastrophiques nous rendent compte trois témoins oculaires, Nicétas Caminiatès, Eusthate de Thessalonique et Jean Anagnostès. Tous trois ont connu les prémisses de l’assaut, l’installation du siège, la défense rageuse des habitants, la fuite des défenseurs, l’irruption brutale des assaillants, le meurtre et l’incendie, la capture enfin, et pour certains l’évasion hors des ruines.

Les récits formidablement saisissants qu’ils nous livrent sont comme la relation d’un même scénario trois fois répété, le scénario partagé partout et toujours par les villes assiégées enlevées par la force. Le déchaînement de la furie des attaquants, l’effroi des habitants, le courage ou la lâcheté des uns ou des autres, les sacrilèges, les carnages, les humiliations imposées par les vainqueurs se reproduisent à des siècles d’intervalle dans les mêmes rues, les mêmes places, sous les mêmes cieux. La violence dont chacun de nos narrateurs est victime a le même visage derrière le masque des Sarrasins, des Normands ou des Turcs.

Pourtant, dès lors qu’ils passent de l’expérience vécue à l’écriture, les enjeux littéraires prennent le pas sur la restitution de l’événement. Le traumatisme subi, comme apprivoisé par l’exercice d’écriture, devient instrument d’une vindicte réorientée. Sous couvert d’élaborer un écrit de mémoire, une histoire de la prise de Thessalonique, nos auteurs accusent, désignent des coupables, instruisent le procès de ceux qui, selon eux, sont responsables de la catastrophe ; ou encore ils exposent leur déchéance personnelle et en appellent à la compassion du lecteur.

Comme si l’outrage des violences infligées par les barbares - qui sommes toutes n’agissent que conformément à leur nature -, devait être recyclé dans des réquisitoires impitoyables contre le pire ennemi, celui de l’intérieur, afin que puisse s’exprimer la détresse des vaincus. Est alors clouée au pilori la soldatesque des défenseurs incapables de la ville, qui se sauvent par les égouts ou font cause commune avec l’ennemi, de même que sont évoqués les affronts, les offenses et les atteintes à la dignité des captifs abandonnés à leur sort. Le récit des malheurs collectifs se trouve inséré dans la trame plus intime des souffrances individuelles, et les blessures ne peuvent au fond être extériorisées que dans ces morceaux de littérature. Le récit historique byzantin, saturé de formules obligées, de thèmes forcés et de convenances stylistiques, se libère et atteint ici à la dimension d’un exorcisme contre la violence, devient le contexte d’émergence d’une littérature surgie de l’émotion.

Extraits

Extrait du récit de Jean Caminiatès : La flotte sarrasine arrive devant Thessalonique .
Nous étions dans ces vaines occupations lorsque arriva quelqu’un pour nous annoncer que les vaisseaux des barbares approchaient déjà du bras de mer devant l’Ekbolon. C’était le dimanche 29 juillet 6412, au petit matin. Cette nouvelle fit rapidement le tour de la ville. Tous poussaient des cris, étaient troublés, effrayés ; chacun avait des idées différentes sur la situation et les hurlait aux autres, tous couraient s’armer comme ils pouvaient et se dirigeaient en hâte vers les murs. Ils ne s’étaient pas tous encore répandus sur les remparts que les vaisseaux des barbares, les voiles déferlées, firent leur apparition à la hauteur du susdit promontoire. Par une malheureuse coïncidence, le vent soufflait alors à leur poupe, à tel point qu’il sembla à la plupart d’entre nous que les vaisseaux ne naviguaient pas, mais se déplaçaient comme soulevés en l’air. Comme je l’ai dit, on était au mois de juillet, lorsque souffle davantage que les autres mois le vent qui vient du golfe et descend des sommets de l’Olympe de Grèce : du matin et jusqu’à la neuvième heure, chaque jour pendant tout l’été, il balaye la ville et en nettoie l’air. Les ennemis exploitèrent ce vent pour s’approcher de la ville au début de la journée. D’abord ils amenèrent les voiles, dès qu’ils furent près du mur, et étudièrent attentivement la ville pour en comprendre la disposition. Ils n’entreprirent pas d’opérations militaires dès qu’ils eurent mouillé, mais se donnèrent le temps d’observer quelles étaient nos forces, de savoir quelle résistance nous pourrions leur opposer au combat et de se préparer en conséquence. Ils restèrent plutôt étonnés car le spectacle qu’ils avaient sous les yeux n’était comparable à rien de ce qu’ils connaissaient : ils prenaient conscience du fait que la ville était d’une immense étendue et que les murs qui l’entouraient étaient gardés par une multitude d’hommes. Ils en furent vraiment surpris et retardèrent leur attaque ; cela nous donna un peu de courage et nous reprîmes notre souffle pendant ce moment d’attente. Nous nous trouvions dans cet état d’esprit lorsque le chef de l’armée barbare fit le tour des murs maritimes. C’était un individu horrible et très retors, dont les actions étaient dignes du nom du fauve qu’il portait : Léon. Sa férocité était tout à fait celle d’un lion, et son agressivité sans retenue. [...] Cet homme sauvage, cet apostat, Léon, parcourait donc avec son vaisseau le rivage de la mer le long du mur pour l’étudier et pour décider, dans son esprit scélérat, où lancer l’attaque. Les autres vaisseaux mouillèrent tous ensemble à un endroit de la côte orientale et se préparèrent. Les habitants de la ville prenaient les armes, se disposaient le long des remparts et s’armaient de courage pour l’épreuve imminente. Il s’agissait en effet d’une véritable épreuve, la plus dure des grandes épreuves : ce n’était pas la compétition d’un athlète qui suscite l’admiration des spectateurs par les coups qu’il sait assener sur le corps de l’adversaire, ni une compétition qui donne une récompense matérielle pour le plaisir fugace du vainqueur. La défaite n’aurait pas seulement jeté le vaincu dans la honte : le prix sans égal décerné à cette ville magnifique pour cette compétition serait sa sauvegarde, ou bien elle serait frappée d’une douleur sans remède, au cas où la menace se réaliserait. Après avoir bien observé tous les remparts et l’entrée du port, qui était fermée par une chaîne de fer et par des bâtiments coulés, ce fauve féroce décida qu’il valait mieux mener l’attaque là où il avait compris que le piège constitué par les monolithes submergés ne représentait pas un obstacle à l’approche des vaisseaux venus du large. À cet endroit, les vaisseaux ne subiraient pas d’attaque des combattants postés en haut du mur que nous avions construit. Après avoir bien repéré l’endroit où la mer était profonde et où les flots se brisaient contre la partie la plus basse du mur, il rejoignit ses compagnons, puis il lança l’attaque.

Extrait du récit d’Eustathe de Thessalonique. Il accuse le commandant de Thessalonique, David Comnène, d’avoir, par incompétence et lâcheté, trahit la ville.
Ce qu’il y avait de commun entre lui et un traître manifeste, c’était de mépriser l’intérêt général, de ne songer qu’à soi-même et de préférer rester tout seul pour ne s’occuper que de son propre intérêt. Nos soldats grommelaient que nos catapultes n’étaient pas efficaces et ne pouvaient rivaliser avec celles des ennemis : le stratège, sans même songer à trouver un remède qui tienne compte de ces critiques, répondait : « Qu’y puis-je ? » Et cet élégant pythagoricien s’en tenait à cette réponse. On aurait dit un monument du silence, tant il gardait par-devers lui tout autre commentaire. Il ne proférait pas un seul mot, comme le font ceux qui se placent en embuscade, ne laissait pas paraître ses méchants desseins et cachait profondément ses pensées. Il entendait dire que le rempart extérieur, mal fortifié, était prêt de tomber, et il répondait qu’on l’envoie aux mères de nos ennemis pour qu’elles se le mettent, réponse des plus vulgaires. Les défenseurs sur les murs restaient sans flèches et en demandaient ; lui, murmurait : « Et où est-ce que je les trouve ? » Il n’en donnait guère et la ville en souffrait. Une machine de guerre se cassait, il fallait la réparer et on lui demandait du bois ; il répondait de façon incongrue : « Où peut-on en trouver ? » Si on venait à savoir que quelque chose d’indispensable manquait et qu’on lui en parlait, il devenait comme Silencieux, le héros du dicton. Il criait, menaçait du fouet, de la décapitation, de l’aveuglement, du pal, si on ne se taisait pas, et prêtait serment sur la tête de l’empereur pour donner plus de poids encore à ses propos. Un de ces importuns - et il ne s’agissait pourtant pas d’un homme du peuple - se fit casser la figure, blesser au visage à coups de bâton, parce qu’il avait osé critiquer cette façon maladroite de conduire les opérations. Aucun de ceux qui assistèrent à la scène n’osa même murmurer. Des soldats, qui se permettaient de parler librement et faisaient de justes remarques, s’entendaient dire, pour toute réponse de cet homme bizarre, qu’ils avaient à tenir une position, qu’il leur fallait ne s’occuper que de cela et ne s’interroger sur rien d’autre s’ils ne voulaient pas avoir d’ennuis. Il devait s’assurer que le blé suffirait pour toute la ville, mais il s’en désintéressa à tel point qu’il parvint à assurer pour son propre compte une grosse partie de ce bien précieux (pour en faire quoi, le malheureux ?) et à provoquer la famine dans la population. Si le fer des ennemis n’était parvenu à nous atteindre rapidement, nous aurions risqué de nous dévorer les uns les autres.

Extrait de Jean Anagnostès : Les Turcs du sultan Mourad entrent dans Thessalonique et pillent la ville.
Les ennemis entrèrent donc dans la ville en se servant des échelles ou en passant par les trous dans les murailles, comme je l’ai dit. Les uns sautaient sur les gens et entraient dans les maisons, les autres couraient vers les portes de la ville pour y faire entrer Mourad avec toute l’armée. Il fallait les voir entrer comme un essaim d’abeilles ou comme des fauves sauvages, poussant des cris furieux et respirant l’envie de nous massacrer ! Ils se partageaient la ville, certains à pied d’autres à cheval. Dès que la ville en fut pleine, et qu’ils furent partout, dans les saintes églises, dans les monastères sacrés, dans les rues, dans les maisons, se déroula un spectacle à faire pleurer et qui soulevait des gémissements. Ils se partageaient la ville entière, comme je le disais, et tombaient sur nous comme des loups : ils se hâtaient de s’emparer de tout, selon la promesse de leur seigneur. Lors de la bataille il avait en effet affirmé que, si la ville était conquise et s’il pouvait ainsi voir se réaliser son désir, chacun garderait pour soi tout ce qu’il aurait pris et personne ne pourrait le lui enlever. C’est pourquoi ils traînaient tous ensemble hommes, femmes, enfants, tous âges confondus, liés comme des bêtes sans âme, et les conduisaient tous au campement à l’extérieur de la ville. Je ne dirai rien de ceux, pas moins nombreux, qui étaient tombés dans les rues et sur les remparts, et qui ne reçurent pas l’honneur d’une sépulture, dont les cadavres sanglants firent la pâture des chiens et des vautours, pour le dire avec les mots d’Homère : il ne s’agissait pas que des hommes, mais aussi des femmes, et parmi eux se trouvaient surtout les plus vieux et les malades. Par crainte de la foule, chaque ennemi se hâtait de conduire dehors au plus vite ceux qu’il avait capturés, et de les confier aux hommes qui partageaient sa tente, de crainte que quelqu’un de plus puissant ne s’en empare. S’il voyait qu’un des prisonniers était malade ou trop âgé et ne pouvait marcher avec les autres, il lui coupait la tête et considérait cette perte comme nulle. Alors commencèrent à être péniblement séparés de leur propre sang les enfants de leurs parents, les femmes de leurs époux, les amis de leurs amis. Nous pensions être tous impitoyablement tués.


Date de parution : 15 juin 2005
352 pages
FORMAT : 14,5 X 21,5 cm
ISBN : 2-914777-18-3

Dans la presse

Bulletin critique du livre en français, n°675, novembre 2005-11-23

Thessalonique, la deuxième ville de l’Empire byzantin, est plus connue en France sous l’appellation de Salonique. Sa position au débouché des routes balkaniques contribua à favoriser son expansion économique mais développa également les convoitises de tous les envahisseurs qui se lancèrent avec plus ou moins de succès à l’assaut de l’empire d’Orient : Bulgare, Arabe, Normands, participants de la Ive croisade (Thessalonique fut de 1204 à 1224 la capitale du royaume attribué de Montferrand), Almograve célèbres mercenaires catalans, Serbes, Ottomans enfin. Il est resté de ces invasions parfois éphémères mais toujours violentes des récits saisissants et passionnants à plus d’un titre. Paolo Odorico, directeur d’études à l’EHESS, en présente ici trois qui sont pour la première fois, grâce à lui, traduits en français. En 904, ce sont les Sarrasins venus de Crête qui prennent la cité en venant de la mer et réduisent la population en esclavage. Parmi les prisonniers figure Jean Caminiatès, un prêtre et un lettré qui fera l’objet d’une libération contre rançon dans les deux années qui suivent et dont l’authenticité de l’œuvre, originale et moderne sur le plan de la technique et du style par rapport à celles de ce temps, fut sujette à caution pour certain spécialistes de la littérature byzantine. On y vit en effet pendant un temps un contre-feux au troisième récit jugé favorable aux Turcs. Réfutant ces accusations de réécriture tardive, P. Odorico y perçoit au contraire l’expression de ce qu’il nomme le paradoxe de « la liberté du prisonnier ». De l’auteur suivant, Eustache connu pour ses commentaires sur Homère et Pindare, on sait aussi peu de chose, si ce n’est qu’il fut métropolite de la ville et qu’il eut des relations conflictuelles à la fois avec ses habitants et e pouvoir byzantin dans une période assez troublée. Il est le témoin oculaire du siège, du sac et de l’occupation de 1185 par les Normands de Sicile commandés par le compte Alduin ; une action menée très certainement en réponse aux exactions commises contre la communauté latine de Constantinople lors de l’épisode sanglant d’Andronic. Son récit est très vraisemblablement motivé par le souci de nouer des liens avec le nouveau pouvoir incarné par Isaac Commène, tout comme par la volonté de justifier son attitude et son rôle vis-à-vis des troupes pendant quelques mois d’occupation. Mais contrairement au titre de sa relation, ce ne sera pas la dernière prise de Thessalonique, dans la mesure ou les Turcs prendront la ville à deux reprises, en 1387 puis définitivement en 1430. Jean Agnostès, un autre religieux tout aussi mystérieux, a laissé le récit de la véritable dernière prise qui lui permet notamment de régler ses comptes, sous la forme d’un pamphlet politique, avec les Vénitiens auxquels Byzance avait vendu la ville et leurs acolytes locaux. Au-delà des catastrophes à répétition, ces récits ne parlent pas d’histoire mais constituent bien plus des reportages et des réactions à chaud. Un livre exceptionnel pour trois textes et un lieu qui le sont tout autant !

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