





Nagaoka Shiki possède un nez aux dimensions hors du commun. La pointe de son appendice nasal touche sa mâchoire inférieure. Cette étrangeté, que certains regardent comme un signe avant-coureur du désastre qui attend le Japon à l’orée de la Seconde Guerre mondiale, conditionne sa vie depuis l’enfance. Shiki est considéré aujourd’hui comme un personnage insolite de la littérature de son pays, non seulement au regard de cette monstruosité qui le défigure et fait de lui un Cyrano nippon, mais aussi parce que le nez - à travers cette particularité physique Bellatin analyse la relation existant entre l’image du corps difforme et l’écriture - sera le protagoniste de ses premiers récits, non dépourvus d’un certain érotisme.
La présence radicale de ce défaut corporel - Nagaoka Shiki n’aura de cesse de trouver des solutions pour échapper au rejet et aux humiliations dont il est victime, à la faute dont il se sent coupable -, l’écriture et son enthousiasme fécond pour la photographie remplirent sa vie. Les rapports entre langage, photographie et littérature l’obsédaient. Mais c’est la taille de son nez, plus que tout, qui orienta à jamais son existence, à tel point que tout en étant très réceptif aux critiques élogieuses qu’on lui faisait sur son œuvre, Shiki ne prit jamais au sérieux, en tout cas publiquement, son travail d’écrivain.
Depuis tout jeune, Nagaoka Shiki rédigeait ses textes littéraires en anglais ou en français pour pouvoir les passer aussitôt dans sa langue maternelle. De cette manière, il parvenait à écrire un texte qui semblait être une traduction. Dans son essai, Traité de la langue vigilante, il met par écrit les idées qui soutendent cet exercice et affirme que la lecture de traductions est le seul moyen pour mettre en évidence l’essence réelle du littéraire qui n’est, en aucune façon, présente dans le langage. C’est seulement en faisant circuler des histoires de la calligraphie occidental vers les idéogrammes traditionnels japonais qu’il est possible de connaître les véritables possibilités artistiques d’une œuvre donnée. À aucun moment il ne laissa transparaître derrière son travail la moindre influence des littératures étrangères, occidentales.
Son enthousiasme pour la photographie est à mettre en relation avec sa précoce passion pour la littérature. La photographie était pour lui un moyen unique, considérable, privilégié, pour raconter par des instantanés ce que les mots et les idéogrammes tardaient tant à représenter. Il passa de la théorie à la pratique en travaillant pour l’unique studio photographique de sa ville et en se photographiant lui-même une multitude de fois. Nous conservons encore la photo sur laquelle on le voit en compagnie du jeune serviteur énorme et difforme dont il était amoureux et qui plus tard fut retrouvé assassiné.
Au sortir du monastère dans lequel sa famille l’avait enfermé durant treize ans - cette réclusion lui convenait aussi, lui qui désirait échapper aux quolibets provoqués par son incroyable nez, aux allusions faites à d’anciennes légendes évoquant un nez annonciateur de désastres collectifs -, il décida d’installer en plein cœur du canton un petit kiosque pour vendre des pellicules et développer des photos, et se remit à écrire comme à son habitude. À une différence près : plus jamais il ne fit référence au nez ni à aucune autre particularité physique. Les moqueries dont il eut à souffrir durant les longues années au monastère avaient donné naissance à un profond sentiment de culpabilité, comme si avoir un tel nez était un péché, comme si écrire aussi était répréhensible. Il s’efforça alors d’évacuer ce sentiment en se plongeant bien plus encore dans le quotidien, dans ces travaux photographiques et littéraires qui représentaient pour lui sa seule planche de salut.
Une infinité de photos passaient devant ses yeux. Avec le temps, il commençait à ressentir un désir irrépressible de regarder une à une les photos révélées, avant de les remettre aux clients. Grâce à ce matériau, il prétendait travailler à la création d’un livre de photos qui montrerait la véritable nature des choses - et des images - juste avant qu’elles ne soient captées par le regard du photographe. Il lança plusieurs projets qui tentèrent d’entremêler les idéogrammes, les mots et sa redécouverte de la photographie. Il écrivit alors Photo et mots. À partir de portraits tirés quotidiennement, sous la forme d’une innocente série de photos prises dans l’immédiate promiscuité des rues, il s’attacha à donner une vision globale de sa société. Les photos narratives de Nagaoka Shiki donnent un relief très spécial à l’aspect visuel des mondes représentés. Il influença de nombreux écrivains, dont Salvador Elizondo et Juan Rulfo, qui considérèrent la photo narrative comme une nouvelle alternative à l’écriture. Elizondo écrit : « Pouvoir voir la réalité modifiée, non seulement par la lentille du photographe mais aussi par le commentaire qui accompagne ces images, est un chemin qui ouvre à l’infini les possibilités narratives de la réalité même. »
À la fin de sa vie Nagaoka Shiki écrivit un livre rédigé en un idiome de son invention. Un bel essai qui parle des relations entre l’écriture et les défauts physiques, et de la manière dont la littérature d’aujourd’hui doit s’éloigner de la réalité du langage.
Mario Bellatin raconte qu’il y a peu de temps de cela, un écrivain mexicain a découvert la clé du livre intraduisible. D’après lui, dans ce texte serait consigné le récit de l’assassinat du serviteur difforme qui n’a jamais répondu aux avances amoureuses de Shiki. Ce dernier y décrit la nature de ses sentiments, le rôle que jouèrent ses théories sur les relations entre défauts physiques et écriture, y fait la minutieuse description de sa propre image reproduite sur une photo au moment du crime et nous explique comment la contemplation de son image, de son corps, de son nez de fiction lui permit de s’accepter, de s’identifier.
Mario Bellatin est né en 1960 à Mexico, ville où il réside aujourd’hui. Après des études en sciences de la communication à l’Université de Lima, il part en 1987 à Cuba pour étudier le cinéma à l’École internationale du cinéma latino-américain. Il publie ses cinq premiers romans au Pérou et retourne à Mexico pour se consacrer à sa carrière littéraire. Il est nommé directeur du département de Littérature et Humanités de l’Université del Claustro de Sor Juana et membre de l’Institut national des Créateurs du Mexique. En 2000, il est finaliste du Prix Médicis du meilleur roman étranger pour Salon de beauté et reçoit le Prix Xavier Villaurrutia 2001 pour Flore. Son œuvre est traduite en allemand, anglais et français, étudiée dans plusieurs universités des USA et fait l’objet de thèses en Amérique du Sud et en Espagne. Actuellement, Bellatin dirige l’École dynamique des Écrivains du District fédéral.
Son œuvre est tout aussi difficile à cerner que sa biographie, qu’il invente au gré des interviews et des rencontres, de même qu’il traduit des auteurs qui n’ont jamais existé (le fameux Shiki Nagaoka du Nez de fiction). Son écriture est toutefois marquée par l’esthétique japonaise et l’art de la photographie, et se singularise par une grande économie de moyens et un minimalisme radical, qui laissent affleurer de profondes émotions. On dit à ce propos qu’il serait un héritier de Kawabata et Tanizaki, car ses récits atteignent un maximum d’intensité avec une grande sobriété. Son œuvre est traversée de thèmes récurrents comme l’érotisme, la cruauté, le voyeurisme, les tares physiques et les avatars psychologiques qui dominent l’action. La souffrance muette, la solitude inexorable qui ronge les personnages et les pousse dans des expériences extrêmes, ne sont que suggérées et ne laissent aucune place à la pitié ou la compassion. Le narrateur donne à voir, ne livre aucun jugement et construit un territoire de vies en marge, aux frontières duquel le lecteur débouche sur un abîme de réflexions et d’interrogations fécondes.
Bibliographie sélective de Mario Bellatin : Las mujeres de sal, Lima, Lluvia, 1986 ; Canon perpetuo, Lima, Jaime Campodonico, 1993 ; Salon de belleza, Lima, Jaime Campodonico, 1994 ; Damas chinas, Sintoma, 1998 ; Poeta ciego, Tusquets, 1998 ; El jardin de la senora Murakami, Tusquets, Andanzas, 2000 ; Flores, Joaquin Mortiz, 2001 ; Shiki Nagaoka : una nariz de ficcion, Barcelona, Sudamericana, 2001.
À voir également :
Présentation de Flore de Mario Bellatin, aux éditions Passage du Nord-Ouest
RESPIRER LA FICTION par Camille Decisier
On connaît la tendance de Mario Bellatin à la contrefaçon littéraire, son goût de l’appropriation, et le brouillage qu’il applique aussi bien aux sujets qu’il traite qu’à sa propre biographie. Disons, sans trop d’assurance, qu’il naquit en 1960 à Mexico, s’intéressa de près à la cinématographie, à l’art de la photographie et à l’esthétique japonaise. Dans cette fausse biographie, plus vraie que nature, il s’attache obstinément à la figure de Shiki Nagaoka, écrivain japonais affublé d’une tare physique plutôt encombrante : un nez long de seize centimètres. Dans le Japon obsédé par les velléités belliqueuses de l’Occident, civilisation des « grands nez », un tel appendice génère des réactions mélangées...et influence forcément le destin de cet écrivain renommé dont l’ouvrage essentiel, rédigé en une langue inconnue, reste malheureusement indéchiffrable ! L’écriture dépouillée, où affleurent des émotions simples et un humour subtil, évoque Kawabata ou Tanizaki. Le procédé littéraire rappelle les chausse-trapes de Vila-Matas, les chatouilles de Pessoa. On aurait tendance à vouloir tout authentifier, tant Bellatin manie l’éolienne à la perfection, changeant un courant d’air en générateur survolté, mêlant subtilement fiction et non-fiction, parvenant même à nous convaincre de la nécessité de cette biographie imaginaire ! Avec, en annexe, trente pages de photographies malicieuses légitimant la réalité de ce personnage de fiction (une paire de tongs, des portraits flous, une flaque d’eau...), ainsi que deux récits japonais soi-disant traditionnels sur le thème du nez, Mario Bellatin signe un livre curieux et ludique, d’une grande habileté technique, mais surtout une galéjade littéraire fonctionnant à merveille.
Le Matricule des anges (novembre-décembre 2004)
CHANTIER NASAL
Mario Bellatin, Shiki Nagaoka : un nez de fiction
Voudriez-vous lire une version nippone de La Recherche du temps perdu où tous les personnages seraient dotés d’un nez hors du commun et où cet appendice serait nommé le plus souvent possible ? C’est l’un des projets avortés de Nagaoka Shiki. Obsédé par le milieu de sa figure, le héros du dernier livre de Bellatin est un homme au nez tel qu’il « fut [longtemps] considéré comme un personnage de fiction ». Ayant commencé dans les lettres en écrivant des contes brefs (monogatarutsis) ayant tous trait à l’appendice nodal, avant de se vouer à la photographie, il accède à la postérité par la légende, son existence étant semée de doutes, de lacunes et de rumeurs. Le nez de Shiki est vu à la fois comme un symbole de l’influence étrangère (la taille du nez est « la caractéristique la plus remarquable des étrangers qui tout au long des siècles » ont abordé aux rives du Japon) et comme un signe de la prochaine décadence du pays : son propriétaire est donc, logiquement, banni par sa famille, puis exclu du monastère où il s’était retiré. Étranger au monde, il est rejeté de partout, comme un greffon inassimilable. Le texte s’organise parallèlement autour de l’excès, de la saillie (ce nez de Tartarin) et de l’ellipse, du secret : celui de l’auteur, essayant de créer une nouvelle forme artistique à l’intersection de tous les modes d’expression imaginables : mots, idéogrammes, photographie, langage des fleurs dans un précédent roman... Bellatin rêve d’un monde qui existerait en dehors du langage, dans la correspondance entre l’écriture, les êtres et les objets. Depuis Flore, roman-métastase kaléidoscopique où les histoires individuelles sont toutes liées entre elles, le romancier mexicain, également photographe, poursuit sa quête d’un accord secret, privilégié, qui embrasserait toute la réalité du monde et réaliserait l’essence du « littéraire ». Bellatin est fasciné par les distorsions, les dévaitions, les infirmités. Toute son œuvre est une variation sur la forme et le difforme : intérêt pour les variations littéraires, les formes fixes et les jeux formels d’un côté, thématique de l’avortement et de la marge de l’autre... Retors, brillants, parfois sadiques dans l’ellipse et la suggestion, ses livres sont pleins d’énigmes, perturbés par des répétitions, saturés d’abymes : il se dépeint lui-même dans chacun des romanciers, nombreux, qu’il met en scène, et redouble à l’infini les mêmes motifs essentiels jusque dans les détails les plus infimes (naissance de Shiki sur une péninsule, symbolisme érotique du nez...). L’écriture, pourtant, est aussi sobre que la fiction est baroque. Évitant les genres traditionnels, privilégiant les formes brèves dans des puzzles énigmatiques, Bellatin est comme ses personnages hors de formes, inassimilable. Ses romans, pour autant, ne se suffisent pas à eux-mêmes : c’est pièce après pièce que l’œuvre prend sa consistance et que l’auteur, habitué à proposer des exégèses fantaisistes de ses livres et à s’inventer des biographies imaginaires, bâtit son mystère. Toute espèce d’appendice (notamment critique) étant précieuse en littérature, on regrettera que la traduction française n’inclue pas la célèbre version nasale du roman d’Henri James (Le Nez dans le tarin), ou à tout le moins le poème de Mallarmé « brise narine ».
Benoît Virot Le Nouvel Attila, N° Hun, décembre 2004

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