



Un destin de femme traversant violemment les frontières géographiques et sociales de Barcelone. Par Mercè Rodoreda, “un écrivain de dimension universelle” (Gabriel García Márquez).
Mercè Rodoreda (1908-1983) occupe une place de tout premier plan dans la culture catalane ce qui dit peu comparé à la dimension de l’oeuvre romanesque et poétique écrite par une femme portant en soi révolte et résistance comme des fers brûlants. Pour elle qui a transformé ces matériaux de l’âme en littérature, Gabriel García Márquez a revendiqué une place au panthéon des écrivains.
Née à Barcelone, Mercè Rodoreda est âgée de 23 ans à la proclamation de la République, en 1931. Cinq ans plus tard, au déclenchement de la Guerre d’Espagne, elle est déjà reconnue en tant qu’écrivain. Pourtant, elle rejettera les œuvres de cette première période, en particulier une parodie de roman policier, intitulée Crim.
Elle subit une lourde épreuve : la mort de son père, des suites semble-t-il des bombardements franquistes et mussoliniens sur Barcelone, effectués en 1938 contre la population civile. En janvier 1939, après la défaite des Républicains, elle se réfugie en France, d’abord à Toulouse, puis à Roissy-en-Brie. Au moment de la Débâcle, elle part pour Paris. À l’entrée des troupes allemandes, elle s’enfuit à Limoges, puis rejoint Bordeaux. À la fin de la deuxième guerre mondiale, elle revient à Paris où elle écrit des nouvelles : les unes ne verront le jour que dix ans plus tard, les autres bien après.
En 1954, elle s’installe à Genève, où sa production s’enrichit sensiblement. L’éditeur Joan Sales [1], combattant républicain de retour à Barcelone après une période d’exil au Mexique, publie en 1962 son œuvre majeure, La Plaça del diamant. Le succès est immédiat. Le livre est traduit dans plus de trente langues, notamment en français.
L’héroïne, Colometa, est perçue comme un personnage victime de la guerre et elle devient le symbole de l’atmosphère barcelonaise sous le premier franquisme après la défaite républicaine de 1939 [2]. Étrange, mais pas tant que cela, sa vision du monde en tant que femme, son “autonomie de femme” sont largement sous-évaluées.
El Carrer de les camèlies sort en 1966. Ce Rue des Camélias a pour héroïne une autre femme, Cécilia Cé. On l’a présenté comme l’opposée de Colometa, la petite boutiquière, mais c’est à voir certainement de plus près. Bébé abandonné sur les hauteurs de Barcelone, rue des Camélias dans le quartier du Guinardó [3], Cécilia désertera la villa de ses parents adoptifs pourtant attentionnés, d’abord pour un bidonville, ensuite pour de meilleurs quartiers. Femme discrètement prostituée, puis femme entretenue, elle traverse les frontières géographiques et sociales de Barcelone avec une rage tantôt contenue tantôt retentissante. L’œuvre est bâtie comme La Place du Diamant, sur le mode du monologue intérieur. Depuis son appartement de Genève, affrontant son exil par l’écriture, Mercè Rodoreda met en scène également la ville dont elle est éloignée, elle inclut les couches populaires immigrées, ces nouveaux Catalans venus d’autres régions de l’Espagne, acteurs eux aussi d’un exil, intérieur celui-là.
Le Prix Sant Jordi, la plus haute récompense littéraire catalane, est immédiatement attribué à ce roman d’une tension extrême et jamais relâchée. Elle souhaitait ardemment cette consécration refusée par l’establishment culturel lors de la parution de La Place du Diamant. Mercè Rodoreda sera dès lors adulée, mais sa vie privée jugée tumultueuse lui vaut une réputation de femme fatale qui, d’ailleurs, la poursuit encore aujourd’hui dans certaines évocations médiatiques. Mercè Rodoreda entreprendra alors un retour progressif en Catalogne. Son installation définitive se précisera alors que le dictateur Franco amorce une longue agonie achevée en 1975. Parmi les autres œuvres intéressantes de cette époque, figure en 1974 Mirall trencat qui signifie Miroir brisé (non traduit à ce jour). Le 13 avril 1983, un an après la sortie de l’adaptation cinématographique de La Plaça del diamant, Mercè Rodoreda meurt dans une clinique de Gérone, et, en 1986, ses lecteurs découvriront l’édition posthume de La Mort i la primavera (La Mort et le printemps). Mercè Rodoreda a fait l’objet de nombreuses études et biographies en catalan, en espagnol et en anglais. La plus récente est celle de Mercè Ibarz (Ediciones Omega, “Vidas literarias”, Barcelona, 2004).
En 1948, elle avait écrit dans l’un de ses ouvrages de poésie : “Même vaincue, je veux être moi-même, abeille exaltée par mon propre miel.”
Llibert Tarragó
Nota : “Le Chemin vert” avait publié en 1986 Rue des Camélias, mais le livre avait connu une très courte carrière en raison de la disparition de cette maison d’édition. Bernard Lesfargues a revisité sa propre traduction pour la présente édition.
Traducteur, né à Bergerac en 1924, agrégé d’espagnol en 1954 et diplômé en sociologie américaine, il enseigne pendant trente-et-un ans l’espagnol à Lyon, puis se retire dans son village maternel d’Église-Neuve-d’Issac, en Dordogne.
Éditeur dans l’âme, il crée en 1946 à Paris les Cahiers du Triton bleu et, en 1975, fonde les éditions Fédérop qui feront découvrir aux Français le poète andalou Vicente Aleixandre avant qu’il n’obtienne le prix Nobel de littérature.
Au-delà de sa propre oeuvre de poésie écrite en occitan, Bernard Lesfargues poursuit une brillante carrière de traducteur de prose et de poésie castillane et catalane qui a permis de mieux faire connaître les oeuvres de Jorge Luis Borges, Julio Llamazares, Mario Vargas Llosa, Ramón Sender, Juan Goytisolo, Jesús Moncada, Quim Monzó et... Mercè Rodoreda.
Parution : octobre 2005, ISBN : 2-9520278-6-2, 267 p. ; 21 x 13 cm.
[1] Joan Sales a écrit l’une des plus grandes œuvres contemporaines hispaniques, Incerta glòria, à paraître chez Tinta blava. Ce long roman, entrepris neuf ans après la fin de la guerre et achevé en 1971, figure parmi les œuvres les plus fortes sur le thème de la guerre civile, au même rang que celles de Hemingway, Orwell, Malraux et Koestler.
[2] Dans le cadre de cette littérature catalane féminine imprégnée par les désastres de la guerre, on lira l’œuvre de Maria Barbal, Pedra de tartera (Pierre d’éboulis, traduction Anne Charlon, Tinta blava, 2004), dont la 50ème édition en catalan a paru en 2005.
[3] Ce quartier populaire est, avec celui voisin du Carmel, au cœur de l’œuvre de l’autre grand écrivain espagnol Juan Marsé, par exemple Últimas tardes con Teresa (Teresa l’après-midi, Editions Christian Bourgois, 1993, Le Seuil Poche, 1998) publié la même année que El Carrer de les Camèlies.

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