





La « brièveté » affichée dans le titre du livre publié par Albertine, Roman bref, ne se contente évidemment pas de souligner un nombre de pages, en effet très restreint s’il s’agissait d’un roman au sens traditionnel. Ce qu’affiche ce titre c’est une poétique. Le texte multiplie les personnages (il, elle, je), les départs possibles d’histoires, d’aventures, de drames, que l’auteur néglige de poursuivre et laisse dans leur « brièveté », de même qu’il multiplie les temps et les modes (présent, passé, participes, infinitif) parfois dans la même phrase. Impossible de s’arrêter sur une identité narrative quelconque. Car ce qui l’intéresse, ce sont les micro-événements auditifs, visuels, mentaux, sensuels etc., risibles ou oppressants, qui déchirent la continuité de la « vie identique ». Une fois qu’on a accepté les principes de cette musique narrative, on accède à la magie du texte. Son secret est peut-être le plaisir qui naît de la confrontation permanente, ponctuée par des blancs incessants, entre multiplication, brièveté, rapidité - et la lenteur fondamentale des images élégiaques que dispense ce poème en prose. Le monde qui en constitue la trame (architectures, plantes, animaux, terres, mers, villes, ils, elles, je etc., de partout et de nulle part, d’aujourd’hui et de temps très anciens) n’apparaît qu’au moment où il disparaît, ne nous affecte qu’au moment où il nous abandonne. « Que se fasse le silence : où s’arrête cette élégie ? » (début du dernier paragraphe du livre).
Dans une trouble lumière j’ai percé, déchiré des paysages étendus jusques à des rivages dont je ne pouvais distinguer si la matière qui les composait se déplaçait vraiment, au ralenti, se rapprochant, partant, une matière dont je comparais volontiers les mouvements à ceux de marées sans horaires, des rivages où l’espace était défini par la plus lacunaire des géométries. Comment s’y retrouver ? Ou comment s’y trouver ?
Dans la grande salle du dessous, les statues familières à l’amateur étaient toutes voilées dans l’attente de quelque cérémonie. Certes, rien ne prouvait qu’il y eût pierre ou bois sous ces formes silencieuses parfois agitées par le courant d’air. Grosse frousse. Je voulais m’en aller. J’ai ouvert une petite porte ouvragée. Au delà du pas : quelle terre ? Je n’ose dire si c’est alors que se fit entendre une très distante musique. D’autres devront se prononcer sur ce point. En la matière une décision outrepasserait nos fonctions et relèverait plutôt des responsabilités d’un narrateur.
Né en 1943 à Cherbourg, Michel Robic vient faire des études de langue à Paris. Il quitte la France en janvier 68 pour revenir en 71 avant de s’installer à Londres, où il vit depuis.
Il voyage beaucoup, notamment en Inde. Musicologue, il a écrit sur la musique classique de l’Inde du Nord et organisé des concerts en Angleterre et en Inde. Publié en 1964, Livres des pirates est aussitôt salué par la critique. Epuisé entre-temps, le livre est redécouvert par Mathieu Bénézet et réédité dans une nouvelle version en 2005.
Parution février 2010, 48 pages sur Centaure naturel de 120 gr, format 13 x 19 cm, ISBN 978-2-916451-06-0.

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