



Revendiquant sa parenté avec le journaliste Pereira de Tabucchi, Vila-Matas nous offre, en 52 chroniques nécrologiques anticonformistes, sa carte du firmament des écrivains, son panthéon d’âmes sœurs que les suppléments littéraires, victimes consentantes de l’opportunisme éditorial, ne consacreront pas de sitôt. L’auteur se révolte contre le culte du temps, les mythes imposés, cette mode qui veut que nous célébrions les 20e, 50e, 100e anniversaires de la mort ou de la naissance d’un auteur sans autre prétexte que la présence de ces maudits chiffres ronds.
Fidèle à l’esprit shandy qui l’anime depuis toujours, Vila-Matas émet des opinions, prend le temps à rebours et parfois même l’anticipe, se joue des vérités, déplace les frontières de l’essai en nous proposant des anniversaires bancals, aux chiffres imparfaits, mais dont l’importance est sans commune mesure : les 99 ans d’Artaud, les 422 ans de John Donne, les 282 ans de Sterne, les 60 ans de Perec... Les genres se confondent, l’espace littéraire est redéfini et l’écrivain-visionnaire nous convie à distinguer cette mince fente de lumière entre deux éternités de ténèbres que nous accorde la littérature. 52 vies, 52 écritures, 52 anecdotes pour comprendre en transparence une des œuvres contemporaines les plus passionnées qui soient.
Le recueil est composé de 52 chroniques littéraire écrites par Enrique Vila-Matas alors journaliste pour le quotidien madrilène Diario 16. Durant une année, chaque dimanche, Vila-Matas s’est attaché à célébrer l’anniversaire de la naissance ou de la mort d’un auteur, anniversaire qui ne tombait pas rond. En effet, l’auteur éprouve une haine féroce pour les chiffres ronds, pour cette mode (et son exploitation commerciale) qui veut que l’on consacre un auteur, quelle que soit la qualité de son œuvre, le jour de son 20e, 100e, 500e anniversaire. Éditeurs et suppléments littéraires en profitent alors pour tenir le haut du pavé de l’actualité littéraire de manière purement éphémère. Face à cette ineptie et l’absurde prestige des chiffres ronds, Vila-Matas décide de nous parler d’Antonin Artaud à l’occasion de son 99e anniversaire, de Cesare Pavese pour son 87e ou de John Donne lors du 422e anniversaire de sa naissance.
On aura compris qu’il ne s’agit là que d’un prétexte, Vila-Matas désirant avant toute chose témoigner de sa reconnaissance envers 52 auteurs qui ont compté pour lui dans la formation de sa culture littéraire et dans l’élaboration de son écriture. que l’on connaît en France à travers son œuvre romanesque, mais peu par son travail de critique et d’essayiste (Les Éditions Passage du Nord/Ouest s’attacheront à faire découvrir au public français dans les mois et les années futures ses nombreux essais borgesiens). Se jouant du couple fiction-réalité, Vila-Matas nous offre ainsi, à partir d’éléments biographiques, son approche de l’œuvre et du caractère des auteurs célébrés, tout en éclairant son propre travail. Une nouvelle fois, Vila-Matas pose la question de l’identité de l’écrivain : tous ces écrivains ne sont-ils pas une seule et même personne ? leurs livres ne sont-ils pas les composantes d’une seule et même grande œuvre ? Vila-Matas est-il Vila-Matas ou l’ectoplasme d’un grand ancien ?
Si Vila-Matas, en écrivain passionné de la vie des grands auteurs, s’abandonne volontiers à l’anecdotique (Graham Green qui vidait son appartement sur la tête des clients d’un bar trop bruyant à Antibes, Tchekov qui plante un arbre, Nabokov qui invite Berberova à venir manger des blinis...) c’est pour mieux transcender le quotidien de vies souvent dévastées et montrer le questionnement fondamental qui animait non seulement chaque jour de leur existence, mais courait à travers l’ensemble des œuvres : comment apprendre à mourir, pour mieux savoir vivre, et par là apprendre à écrire ? Sous l’apparente compilation désordonnée de chroniques reliées seulement par des dates anniversaires, le recueil s’offre comme un réseau serré et impalpable de galeries précaires - image qu’il évoque dans son très bel hommage à Perec et à la disparition récente de Roberto Bolaño en préface -, reliant John Donne à Joseph Conrad, Graham Green à Flaubert, Italo Svevo à Stendhal, Katherin Mansfield à Virginia Woolf en passant par Lowry et Bruno Schultz, et de nombreux autres. Mêmes inquiétudes, mêmes angoisses métaphysiques, mêmes tourments sur le dire et le comment dire la vie et la mort, comment se camper face à la vie, en sifflant, comme Joseph Roth, ou en descendant les escaliers en pantoufles comme Pio Baroja ?
Ces petites chroniques apparemment légères de vies peu ordinaires courent sur une année de la vie de l’auteur, qui a sué sang et eau pour rendre sa copie hebdomadaire à un journal qui ne pouvait plus le rétribuer. Souvent découragé, las et déprimé, Vila-Matas s’est acharné et offre au lecteur un miroir de ses propres doutes quant à la création littéraire. À travers la mélancolie, l’humour et l’affection qui passent d’un fragment à un autre, on perçoit son admiration, voire sa fascination envers ces écrivains qui lui ont appris à écrire et à « brûler (dans ses écrits) comme il brûlait (Bolaño), car c’est la seule façon pour qu’un jour les ténèbres s’effacent devant la lumière ».
Pour en finir avec les chiffres ronds permet de découvrir et d’aborder en douceur l’œuvre exigeante de Vila-Matas, pour les lecteurs qui ne le connaissent pas encore, et d’approcher une sensiblité tout entière centrée sur l’essence de la littérature.
Par rapport à l’original, cette édition a été augmentée de notes et références sur les nombreuses œuvres citées pour permettre au lecteur d’aller plus loin s’il le souhaite, dans la découverte d’auteurs espagnols en particulier : José Agostinho Baptista, Mariano José de Larra, Leandro Fernandez de Moratin, que l’auteur n’hésite pas à comparer aux plus grands.
Enrique Vila-Matas (1948), lauréat du prix Médicis étranger 2003 pour Le Mal de Montano, vit à Barcelone. Après La Lecture assassine (2002), Pour en finir avec les chiffres ronds est le deuxième ouvrage de Vila-Matas publié au Passage du Nord/Ouest.
Ouvrages d’Enrique Vila-Matas déjà parus en France :
Aux Éditions Christian Bourgois : Abrégé d’histoire de la littérature portative, Une maison pour toujours, Suicides exemplaires, Imposture, Enfants sans enfants, Loin de Veracruz, Étrange façon de vivre, Le voyage vertical, Bartleby et compagnie, Le Mal de Montano (2003), séléction du prix Médicis étranger.
Aux Éditions Le Passeur : Le voyageur le plus lent.
Aux Éditions Passage du Nord/Ouest : La lecture assassine.
Parution : mars 2004* ISBN : 2-914834-09-8* 234 pages*Format : 19 x 14 cm
Pour en finir avec les chiffres ronds Enrique Vila-Matas
(les Inrockuptibles N°438, du 21 au 27 avril 2004)
Un recueil de 52 chroniques dédiées à la littérature et aux écrivains aimés. On sait, depuis son dernier livre, que Vila-Matas souffre du « mal de Montano », cette déformation bizarre qui fait voir le monde à travers le prisme obsédant de la littérature. Pour en finir avec les chiffres ronds confirme ce diagnostic : les chroniques rassemblées ici sont toutes consacrées à des écrivains, qui forment, d’Artaud à Borges, une sorte de panthéon aléatoire et portatif. C’est d’une drôle de contrainte que sont nés ces textes souvent savoureux : par réaction contre les « chiffres ronds » qui décident des commémorations (le centième anniversaire de la mort d’untel, le bicentenaire de tel autre...), Vila-Matas a pris le parti de consacrer une chronique - chaque dimanche, dans le journal madrilène Diario 16 - à des célébrations arbitraires ou approximatives... Il n’est donc pas à un jour près pour fêter les 213 ans de Stendhal ou les 140 ans de Freud ! Mais cette imprécision n’interdit jamais l’exactitude de l’anecdote ou la netteté du trait : qu’il s’agisse d’évoquer le croque-monsieur de Barthes ou le souvenir de Duras, Vila-Matas excelle comme toujours dans l’humour sec, en équilibre sur le fil tranchant du réel et de la fiction. Son entreprise presque perecquienne court ici sur une année de littérature obstinée, à laquelle il faut ajouter un hommage à Roberto Bolaño, l’écrivain chilien disparu en juillet 2003. Cet anniversaire place le livre sous le signe plus grave de l’amitié, d’un deuil que l’on partage mais que la littérature - toujours elle - peut nous aider à surmonter. Fabrice Gabriel



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