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Nous avons tué le chien teigneux
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Illustrations de Jean-Philippe Stassen


Nous avons tué le chien teigneux

Luís Bernardo Honwana

Éditeur : Chandeigne

Prix : 15 euros
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Nous avons tué le chien teigneux-Illustrations de Jean-Philippe Stassen-Luís Bernardo Honwana

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Publié en 1964, ce récit est devenu un classique de la littérature africaine. Un texte très fort, déjà traduit en plusieurs langues, servi ici par le ragard lucide de l’illustrateur Jean-Philippe Stassen.

Dans les années 1950, au temps de la colonisation portugaise, les déambulations claudicantes d’un chien teigneux aux yeux bleux, dans une bourgade du sud du Mozambique, attirent l’attention des autorités. Le chien devra être tué. Mais qui exécutera la sentence ? Le vétérinaire con ?e cette tâche aux enfants de l’école : ils auront ainsi une bonne occasion de manier les fusils de chasse de leurs parents... Dinho, le jeune narrateur (noir), voudrait bien faire partie du groupe, même si celui-ci est dominé par un ?ls de colons, mais il est freiné par l’amitié qui le lie au chien - une amitié partagée par une camarade de classe, Isaura, que l’on dit par ailleurs un peu dérangée. Finalement accepté dans le groupe, Dinho est chargé de mener le chien vers son lieu d’exécution...

Publié en 1964, alors que Luís Bernardo Honwana avait vingt-deux ans, ce récit est devenu un classique de la littérature africaine. La simplicité du style - adapté au point de vue d’un enfant - se combine à la richesse de différents niveaux d’interprétation. Ainsi, derrière l’image du chien teigneux devine-t-on aisément le sort réservé au colonisé...

Un texte très fort, déjà traduit en plusieurs langues, servi ici par le regard lucide de l’illustrateur Jean-Philippe Stassen.

L’auteur : Né au Mozambique à Lourenço Marques en 194,Luís Augusto Bernardo Manuel Honwana a été militant du Frelimo (Front de libération du Mozambique), a connu la prison et l’exil. Après l’indépendance en 1975, il a été ministre de la Culture, puis a travaillé pour l’Unesco. Collaborateur de Nóticias (pages pour enfants) et de Mensagem. Auteur de contes et de nouvelles (Papá, Cobra e Eu, 1975), son recueil, Nós Matámos o Cão-Tinhoso 1964, traduit ici, , reste une référence majeure de la fiction mozambicaine de la période coloniale.

L’illustrateur : Jean-Philippe Stassen, né en 1966 à Hermalle-sous-Argenteau, près de Liège (Belgique), a publié ses premiers récits dans l’Écho des savanes à l’âge de 17 ans. De ses séjours au Rwanda et au Burundi en 1997 et 1999, naît Deogratias (Dupuis, 2000), une histoire touchante et tragique du génocide rwandais - sujet ensuite approfondi dans Les Enfants (Dupuis, 2004). D’album en album, Jean-Philippe Stassen livre un portrait lucide et tranchant de l’Afrique contemporaine. « Après Le Bar du vieux français, Louis le portugais et Thérèse, Déogratias (paru en novembre 2000) a consacré Jean-Philippe Stassen comme l’un des auteurs de bandes dessinées les plus originaux et dérangeants du moment. A la suite d’Art Spiegelman (Maus) et de Joe Sacco (Palestine, une nation occupée et Gorazde), Jean-Philippe Stassen utilise la bande dessinée pour raconter des faits que des médias apparemment plus responsables n’ont pu que lâchement ignorer. » Laurent Martinet, Lire.fr, janvier 2002.

Traduit du portugais (Mozambique) par Michel Laban Collection illustrée en couleurs format 17 x 16 cm 96 p. 15 € ISBN : 2-915540-24-1 ISBN 13 : 978-2-915540-24-6


Extrait

[...] Le Chien Teigneux avait une peau vieille, pleine de poils blancs, de cicatrices et de plaies. Personne ne l’aimait parce que c’était un chien vilain. Il y avait toujours plein de mouches qui mangeaient les croûtes de ses plaies et, quand il marchait, les mouches le suivaient, volaient autour de lui et se posaient sur les croûtes de ses plaies. Personne n’aimait lui passer la main sur le dos comme aux autres chiens. Bon, Isaura était la seule à le faire. Quim m’a dit un jour que le Chien Teigneux était très vieux mais que, quand il était plus jeune, il avait dû avoir le poil brillant comme celui de Mike. Quim m’a dit aussi que les plaies du Chien Teigneux venaient de la guerre et de la bombe atomique, mais ça devait être un mensonge. Quim raconte un tas de choses et personne ne pense qu’elles pourraient ne pas être vraies, parce que quand il les raconte tout le monde reste bouche ouverte. On aime entendre Quim raconter des choses qui se passent ailleurs, les ?lms qu’il va voir là-bas, à Lourenço Marques, au Scala, et les choses d’El Indio Apache qui fait de la lutte libre et de la corrida, et ce qu’El Indio Apache a fait à Zé Luís au Continental. Quim dit que si El Indio Apache ne ?anque pas son poing sur la ?gure de Zé Luís, c’est juste parce qu’il ne le veut pas. Quim m’a raconté que le Chien Teigneux était très vieux parce qu’un jour on l’a vu bailler et qu’il n’y avait pas une seule dent dans sa bouche. C’est ce jour-là qu’il m’a raconté l’histoire de la bombe atomique avec les petits Japonais qui mouraient tous en beauté et le Chien Teigneux s’était sauvé après qu’elle avait éclaté, il avait couru d’un seul coup une distance monstre pour ne pas mourir et il m’a dit que, cette histoire, il ne la ?nirait que si j’étais chic avec lui, en classe, pendant la composition. Je lui ai passé presque toute la composition mais la Maîtresse l’a vu et lui a ?lé huit coups de règle sur les fesses. Quand on est sortis je ne lui ai pas demandé de ?nir l’histoire de la bombe atomique parce qu’il aurait pu se rappeler ce que la Maîtresse lui avait fait en classe et se fâcher contre moi. Il ne l’a ?nie que le soir, chez Sá, avant qu’on commence à jouer au vingt-et-un pour des cigarettes. Tout le monde est resté bouche ouverte à l’écouter. Même Sá s’est arrêté de servir les clients pour écouter Quim raconter. Il a tout raconté depuis le début, sans que personne ne lui demande, mais ce n’était pas la même chose que ce qu’il avait commencé à raconter à l’école parce qu’il n’était plus question du Chien Teigneux. De peur qu’il se fâche contre moi, je n’ai rien dit. Le Chien Teigneux avait une peau vieille, pleine de poils blancs, de cicatrices et de plaies, et à plusieurs endroits il n’avait pas un seul poil, ni blanc ni noir, et la peau était noire et toute ridée comme la peau d’un lézard. Personne n’aimait lui passer la main sur le dos comme aux autres chiens. Isaura était la seule à aimer le Chien Teigneux et elle passait tout son temps avec lui, elle lui donnait son goûter pour qu’il mange, elle le caressait, mais Isaura était un peu toquée, tout le monde savait ça. La Maîtresse déjà avait dit qu’elle ne tournait pas rond et que son père allait la retirer de l’école vers Noël. Isaura ne jouait pas avec les autres ?lles, elle était la plus vieille du cours élémentaire. La Maîtresse se fâchait parce qu’elle ne savait rien et faisait des fautes quand elle recopiait ; elle lui disait que si elle ne lui donnait pas des coups de règle c’était parce qu’elle savait qu’elle avait quelque chose de dérangé dans la tête. Quand elle allait au tableau réciter sa leçon, on n’entendait rien et on disait : - « On n’entend rien, on n’entend rien » - et la Maîtresse disait que les enfants du cours moyen n’avaient pas à écouter. Alors les enfants du cours élémentaire commençaient à dire : « On n’entend rien, on n’entend rien ». La Maîtresse se fâchait, elle piquait une colère du diable. Alors, à l’heure de la récréation, les autres ?lles faisaient une ronde avec Isaura au milieu et se mettaient à danser et à chanter : « Isaura-Chien Teigneux, Chien-Teigneux, Chien Teigneux, Teigneux, Isaura-Chien Teigneux, Chien Teigneux, Teigneux ». Isaura semblait ne pas entendre et restait là, avec une tête d’idiote, à regarder de tous les côtés, pour chercher on ne sait quoi, comme disait la Maîtresse. [...]

Monsieur l’Administrateur a craché vers nous deux et a dit ça au sujet du Chien Teigneux, mais c’était seulement parce que lui et son ami avaient été mis capot :

Le Chien Teigneux avait l’habitude de venir au Club les samedis après-midi pour nous voir nous entraîner au football. Je ne sais pas pourquoi le Chien Teigneux aimait ça, la vérité c’est qu’il était là tous les samedis après-midi. Un jour, on a voulu faire un match pour de bon et on ne m’a pas laissé jouer. Gulamo ne m’a même pas laissé faire le goal. Il m’a dit : « Attends un peu sur la galerie du Club. Tu seras remplaçant. Tu pourras bientôt entrer sur le terrain, mais seulement quand on sera en diYculté ou en train de perdre, parce que là tu rentreras et ça prendra une autre tournure ». J’ai vu tout de suite qu’ils ne me laisseraient pas jouer parce que le jeu était pour de l’argent et quand c’est comme ça ils ne me laissent pas jouer. Cette histoire de me garder comme remplaçant, c’est ce qu’ils disaient quand ils ne voulaient pas que je joue, mais je n’ai rien dit et je suis allé me mettre sur la galerie du Club. Le Chien Teigneux était là. Monsieur l’Administrateur et les autres étaient sur la galerie, ils jouaient aux cartes comme c’était aussi l’habitude tous les samedis après-midi. J’étais en train de regarder Monsieur l’Administrateur quand lui et son ami ont été mis capot et il a dit au vétérinaire qui rigolait, tout content de l’avoir mis capot : « Ce n’est pas drôle du tout... C’est un coup de bol que vous avez eu... » Après, il m’a regardé et a vu que moi aussi je riais. Il a regardé le Chien Teigneux et a vu qu’il riait lui aussi. Alors il s’est fâché et a demandé aux autres : « Eh ! On ne se croirait pas devant l’Arche de Noé ? » Ils ont continué à jouer et Monsieur l’Administrateur et son ami ont été mis capot. J’étais en train de le regarder quand il a dit au vétérinaire qui rigolait parce qu’il l’avait mis capot : « Où est la drôlerie, bon sang ? Avec tous les atouts dans les mains, qui n’aurait pas fait ce que vous avez fait ? Regardez un peu : ça, ça et ça ! Pour moi, c’est un coup de bol... » Après, il m’a regardé et s’est fâché. Il savait que je savais qu’il était en train de perdre. Il s’est tourné vers moi et le Chien Teigneux, sans savoir qui de nous deux il enverrait promener le premier. Pendant qu’il essayait de trouver la solution, il a craché vers nous deux, c’est-à-dire vers un endroit entre nous deux. On voyait bien que le crachat était autant pour moi que pour le Chien Teigneux. Le vétérinaire riait encore de l’avoir battu quand Monsieur l’Administrateur a voulu en ?nir une fois pour toutes avec cette histoire :
- Dis donc, qu’est-ce qu’il fout là, ce chien ? Il est encore vivant ? Il est tellement pourri que ça donne envie de vomir, nom d’une pipe ! J’en ai assez de tout ça ! Il faut que j’aie l’œil sur tout, il y a beaucoup de choses à revoir... Le Chef de la Poste, qui était associé avec Monsieur l’Administrateur, était déjà en train de donner les cartes et ils se sont tous mis à regarder combien d’atouts ils avaient. Moi, je suis resté un moment à regarder tout ça et tout d’un coup j’ai compris ce que Monsieur l’Administrateur voulait dire : - Le Chien Teigneux va mourir ! Je l’ai regardé : il était là, en train de dormir, le museau entre les pattes, tout tranquille. J’ai couru vers le terrain de foot pour prévenir les autres : « Le Chien Teigneux va mourir ». Gulamo m’a dit : « Sors d’ici ! ». Je me suis accroché à lui et j’ai recommencé à lui dire que le Chien Teigneux allait mourir : « Lâche-moi ». Il ne disait que ça : « Lâche-moi ». Mais il ne bougeait pas. Tous les deux on a vu que le groupe de Quim attaquait. Farouk, leur ailier droit, est arrivé jusqu’au coin, après avoir battu Narotamo à la course, et de là il a centré. Quim est passé près de nous en courant vers les buts, mais Gulamo ne faisait que dire : « Lâche-moi ». Quim a marqué de la tête. Gulamo s’est mis à courir : « Ce but est pas bon, ce crétin s’accrochait à moi. ». Quim et les autres n’ont rien voulu savoir : « Il est bon ! Compris ? » Après, Gulamo est venu me rejoindre :
- Eh, ?ls de pute, fous-nous la paix, tu as compris ? Tire-toi avant que je te casse la gueule ! Bon, comme Gulamo était très en colère, je suis sorti du terrain, mais j’étais bien embêté parce que les autres ne voulaient rien savoir du Chien Teigneux. Quand j’étais en train de sortir du terrain, Telmo a couru vers moi et a commencé à me taper sur la tête en criant :
- Allez les gars, allez les gars, encore un but ! Allez les gars, allez les gars, encore un but ! Je lui ai tenu les bras et je lui ai dit ce qui allait arriver au Chien Teigneux ; mais lui, il continuait :
- Allez les gars, allez les gars, encore un but ! Allez les gars, allez les gars, encore un but ! J’ai eu envie de frapper Telmo, mais Gulamo était là à me regarder, les bras croisés sur la poitrine et j’ai été obligé de partir. Quand je suis passé devant la galerie du Club, Monsieur l’Administrateur et les autres étaient très occupés à jouer aux cartes et le Chien Teigneux était tout tranquille, en train de dormir, le museau entre les pattes, sans se douter de ce qui allait lui arriver.[...]

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