



On dit volontiers de l’Argentin Rodolfo E. Fogwill (Buenos Aires, 1941) qu’il est excentrique ou simplement fou, un peu comme ces hommes des Chants de matelots dans les pampas qui ont « tout quitté pour tout recommencer », déroutants et insaisissables dans leur mobilité perpétuelle. Escorté par les rumeurs d’une vie sulfureuse, c’est en 1979 qu’il fait ses premiers pas dans l’écriture, sorte de pampa littéraire où les grands aînés (Borges, Bioy Casares, Cortázar) avaient traqué la piste d’un réel incertain.
Dynamiteur devant l’Éternel, proche de César Aira et d’Osvaldo Lamborghini, Fogwill creuse un sillon très personnel en affrontant la réalité de l’Argentine contemporaine. Dans sa besace, une riche variété d’armes explosives centrée sur les jeux de l’écriture, dont le présent recueil de nouvelles offre un éventail : il s’empare avec audace de monuments littéraires tels que L’Aleph ou Orlando et les réinterprète sur fond de drogue, de sexe et de corruption pour le premier, de conflits mondiaux pour le second ; il embobine le lecteur dans Le Long Rire de toutes ces années, le fait participer à la construction d’un récit dans Muchacha Punk ou l’invite à revisiter les stéréotypes du polar ou du scénario politique dans Libération de femmes. Autant de manières d’amener le lecteur au cœur de la violence et de la barbarie, celles d’une Argentine taraudée par les guerres et les dictatures successives. Écrites entre 1979 et 2002, ces nouvelles portent la marque d’un passé qui ne s’oublie pas et déborde dans les marges du présent.
Rodolfo Enrique Fogwill (1941). Diplômé de la Faculté de lettres et de philosophie de l’Université de Buenos Aires, il fut professeur de la Faculté de Psychologie de cette même université et mena de front des études en communication, musique et linguistique. Remercié lors de l’intervention militaire de 1966, il entama une carrière dans le marketing et la publicité pour rapidement présider le plus gros cabinet de consulting d’Amérique du Sud. Sous le régime du président Videla - qu’il refuse d’appeler « gouvernement militaire », préférant l’appeler « dictature civique militaire neocapitaliste » - ses campagnes publicitaires furent interdites, ses comptes commerciaux bloqués par la Banque centrale et il fut incarcéré.
Ses premières publications datent de 1978 et 1979, années durant lesquelles il dirigea une maison d’édition de poésie.
Avec le retour de la démocratie, il retourna à l’enseignement et à ses travaux, jamais interrompus, de consultant en marketing et de chroniqueur culturel. Actuellement, il collabore à El País (Madrid) et à La Voz del Interior (Córdoba). Il réside à Buenos Aires, où il écrit, et à Santiago du Chili, où il est conseiller en entreprises.
Fogwill a publié une vingtaine de livres dont des récits comme Muchacha Punk et Restos Diurnos, des recueils de poèmes, Partes del Todo, Lo Dado et Últimos Movimientos, et des romans dont La Experiencia sensible, Urbana, Vivir afuera, En otro orden de cosas et Los Pichiciegos, ce dernier écrit durant la Guerre des Malouines et qui reste encore aujourd’hui un témoignage important sur la langue, l’idéologie et les avatars de l’Argentine.
« Professionnel écrivain », comme il aime à se définir lui-même, à la différence des écrivains professionnels argentins d’aujourd’hui, Fogwill n’aura jamais renoncé à ses multiples activités. En 2003, il a reçu la bourse J. S. Guggenheim et en 2004 le Prix National de littérature.
À paraître aux Éditions Passage du Nord-Ouest le 17 mars 2006.
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon
ISBN : 2-914834-20-9, 256 pages, 16 euros.
DANS LA PRESSE
« Comment ça s’écrit » par Mathieu Lindon Libération, le 6 avril 2006
DON’T LAUGH FOR ME ARGENTINA Fogwill, Muchacha punk Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon.
La ligne droite n’est jamais son itinéraire préféré. Brisées, tortueuses, elles lui paraissent un plus court chemin entre deux points, deux notions.Il y a bien des clowns qui se disent philosophes, Rodolfo Enrique Fogwill, né en 1941 en Argentine, joue à l’hurluberlu par délicatesse, pour ne pas mettre sa gravité au premier plan. Sur la couverture (au demeurant pas trop réussie) de Muchacha punk, ce recueil de huit nouvelles de 1979 à 2002 qui est son premier texte traduit en français, il apparaît moustachu et les yeux écarquillés, un peu à la manière d’un major anglais de l’armée des Indes perdu de boisson. Il fuit de toute évidence le sérieux ostentatoire, mais la dictature du président Videla est un des sujets favoris de cet écrivain qui refuse la littérature comme profession et étudia à la fois la linguistique, la musique et la communication. Dans la nouvelle qui donne son extravagant titre au recueil, il s’agit de la rencontre entre le narrateur et une jeune fille à Londres. Il est dit d’emblée : « Ce qui nous intéresse dans cette histoire, c’est que cette punk et moi avons “couché ensemble”. Là encore, j’utilise une expression consacrée, car tout aurait été pareil si nous n’avions pas renoncé à notre position de bipèdes en laissant cette chose (l’amour ?) entrer dans l’enceinte des rêves, à l’horizontale, dans l’obscurité d’une chambre et l’obscurité de l’intérieur de nos corps ? Première déception du lecteur : dans cette nouvelle, je suis un homme. » Et d’une manière continue, contrairement à la narratrice de « Mémoire de passage », la première nouvelle du recueil et variation sur le thème d’Orlando, qui devient un homme les pages et les guerres passant. » Dans un des textes de Mastroianni-sur-Mer (traduit l’an dernier également à Passage du Nord/Ouest), Enrique Vila-Matas écrit ce bref portrait de Fogwill : « Drôles et tragiques, fascinants et excentriques, riant d’une façon infiniment sérieuse, Fogwill et César Aira, deux génies de la littérature argentine, deux écrivains de race, sans aucun rapport avec la correcte, professionnelle et conservatrice littérature espagnole d’aujourd’hui, sont venus à Barcelone. (…) Je connaissais donc déjà César Aira mais pas Fogwill, dont j’avais lu avec admiration le Long rire de toutes ces années (1983), ce texte truqueur qui, par d’étranges labyrinthes, nous conduit vers une amère réflexion sur la dernière dictature argentine. Si Fogwill ne fut pas un “disparu” de plus de la répression, cela tient au fait que lorsque intervint le coup d’État militaire, il était déjà en prison comme délinquant de droit commun. (…) Fogwill est un tapeur et un infatigable polémiste : “J’écris pour ne pas être écrit. J’ai vécu-écrit de nombreuses années, j’étais un récit. J’imagine que j’écris pour écrire sur les autres, pour travailler sur l’imagination, la révélation, la connaissance des autres. Peut-être sur la connaissance des autres et peut-être aussi sur le comportement littéraire des autres.” Cela faisait cinq minutes à peine que je le connaissais et il m’avait déjà traité de con. » « Le Long rire de toutes ces années » est un texte de vingt pages qui commence ainsi : « Nous ne nagions pas forcément dans le bonheur, mais si jamais quelqu’un nous avait demandé – lors d’une de nos réunions du samedi – si nous menions une vie heureuse, elle aurait répondu “bien sûr que oui”. » Si bien qu’on ne se rend pas compte immédiatement que la dictature est le sujet de la nouvelle. Quinze pages plus loin : « Je crois que tout le monde a vu ce qui s’est passé dans ces années-là », même si certains disent avoir été aveugles et d’autres juste n’avoir pas compris. « On l’apprend dans la vie ou au dojo : tout demeure comme avant. L’important pour les gens, c’est de vivre en regardant dans la direction signalée par les autres, à croire que rien n’est survenu naguère ni ne surviendra plus tard. Si, au moment des faits, il fallait songer à autre chose, et que maintenant il faut songer à ce qui se passait à l’époque, cela signifie qu’à l’avenir il ne faudra ni regarder ni songer à ce qui se passe en ce moment. » « Chants de matelots dans les pampas » est un texte de 1997 qui s’intéresse à « ceux qui veulent à nouveau tout recommencer, repartir de zéro ». « Help a él » est une variation non plus à partir d’Orlando et de Virginia Woolf mais de Jorge Luis Borges et de sa célèbre fiction « l’Aleph » dont le titre est une anagramme. Le texte de Fogwill est plus riche en drogues et en sexualité, passât-elle par l’ondinisme, que celui de son célèbre prédécesseur. Par des chemins apparemment détournés, l’auteur de Muchacha punk semble cependant toujours vouloir en arriver à la description la plus simple possible d’une réalité compliquée. Le naturel est curieusement un de ses sujets. Adolfo, un personnage de « Help a él », demande : « – Un sanglier achevé par les morsures des chiens de chasse meurt-il de mort naturelle ? », et le narrateur répond que non. « – Et un sanglier qui meurt assassiné par un virus qui lui bouffe un organe vital de l’intérieur ? insista Adolfo en mimant la phagocytose à l’aide de ses gros doigts./ Personne n’a dit ni oui ni non./ – Si on y réfléchit, la guerre est la seule mort naturelle pour l’homme, a conclu Adolfo, l’œil rivé sur l’ami de son oncle, sans cesser de phagocyter l’air de ses doigts. Parlons de la guerre. »
RODOLFO E. FOGWILL Son œuvre, saluée par César Aira ou Enrique Vila-Matas, est pléthorique. À l’occasion d’une première traduction, entretien avec Rodolfo Fogwill, figure littéraire argentine.
Propos recueillis par Fabrice Lardreau pour Transfuge
Rodolfo Enrique Fogwill (né en 1941) est un personnage aux mille facettes : universitaire, publicitaire, éditeur, journaliste et écrivain. Auteur atypique de la scène littéraire argentine, opposant farouche à la dictature militaire, il a publié depuis 1978 une vingtaine de livres, abordant tous les genres : poésie, nouvelle, essai, roman. Son livre Los Pichiciegos, écrit durant la Guerre des Malouines, reste encore aujourd’hui un témoignage important sur la langue, l’idéologie et les avatars de l’Argentine. Lauréat en 2003 de la Bourse J. S. Guggenheim et du Prix National de littérature en 2004, il est très lié aux écrivains Osvaldo Lamborghini et César Aira. Salué par Enrique Vila-Matas, son travail est enfin traduit en France à travers une sélection de nouvelles –débridées– rassemblées sous le titre : « Muchacha punk ».
« L’art, dit un de vos personnages, doit rendre compte de la réalité pour ne pas devenir une forme maladroite d’onanisme ». Est-ce votre vision de la littérature ? Non, car je ne crois ni en la réalité ni à l’art d’en rendre compte. Cette citation était là encore une boutade dirigée contre la plupart des narrateurs argentins, qui croient que la littérature peut rendre compte d’autre chose qu’elle-même.
Le rapport à la réalité revient fréquemment dans vos textes. Le narrateur de « Mémoire de passage » écrit un livre intitulé L’Effet de réalité… J’entretiens avec la “réalité” une relation semblable à celle qui unit une veuve à son mari défunt. Je sais qu’elle n’existe pas, et son fantôme me poursuit. Le titre “L’effet de réalité” est emprunté à l’essai de Barthes, L’Effet de réel (et non “du” réel) qui m’a beaucoup influencé. Dans les années 70, j’étais abonné à la revue Communications de l’École Pratique, où paraissaient ces textes que je lisais avec avidité. Je crois que c’est ainsi que j’ai appris le Français.
Que signifie la « réalité » pour vous, qui avez vécu dans un pays longtemps sous domination totalitaire ? Tout ce que je sais et pense en qualité de sociologue dérive de l’enseignement d’Eliseo Veron. Dans les années 60 et au début des années 70, nous étions les seuls à parler de “construction collective de la réalité” en tant qu’imaginaire. La domination totalitaire à laquelle vous faites référence est un autre modèle de construction d’objet imaginaire. L’État est parvenu à nommer cette étape “dictature militaire” alors que cette dictature, loin de militariser le pays, l’a désarmé en le préparant au modèle actuel : celui du capitalisme sauvage.
Plusieurs de vos nouvelles sont ouvertement politiques et évoquent la dictature militaire argentine. Comment avez-vous traversé cette période ? De diverses manières. Comme écrivain –je commençais mon œuvre– et éditeur, je conspirais contre la culture officielle ainsi que je continue de le faire aujourd’hui. En tant que citoyen, j’ai vécu comme Sartre sous l’Occupation : vendant mon travail, gardant le silence et rendant de petits services à la petite résistance qui, de même qu’en France, était minoritaire. En qualité de chef d’entreprise, j’ai vu les autorités ravager mes affaires, interdire mes campagnes publicitaires et intervenir dans mes comptes (bancaires et commerciaux). En tant qu’humain, j’ai été anesthésié par la cocaïne durant toutes ces années. Je n’avais pas trouvé d’autre moyen de supporter cela.
Libération de femmes, qui traite de l’évasion de militantes trotskistes d’une maison d’arrêt, est-elle inspirée de votre propre expérience de la prison et de votre passé d’ancien trotskiste ? La nouvelle s’inspire vaguement d’un fait réel, dont les acteurs n’étaient pas trotskistes, mais issus de la gauche péroniste. Ce qu’on raconte sur mon passé trotskiste est un malentendu : je n’ai jamais aimé Trotski, sa pétulance, son orgueil, son aristocratisme. Quant à sa doctrine, elle me semblait peut-être plus naïve que celle de Lénine et bourrée d’idées précipitées.
La question de l’identité, sociale, sexuelle, politique, est-elle importante pour vous ? Oui, quoiqu’en fait, non. Je pense plutôt que c’est l’identité éthique, employée dans le sens d’Eigentlichkeit, qui est fondamentale. Mais chez les hommes en général, dans lesquels je m’inclus, je crois que les identités sont devenues labiles, si fluides que cela ne vaut plus la peine d’y prêter attention.
Peut-on voir un écho indirect entre le thème de cette nouvelle et le titre Libération de femmes ? La seule émancipation féminine, dans la société d’Amérique latine, est-elle de devenir un homme ? Je ne vois aucun progrès de la condition féminine en Amérique latine, ainsi que le démontre le marché du travail et l’échelle des salaires. Comme partout, les classes aisées échappent aux maux de la société. Mais dans lesdites classes, pour cent femmes qui sont parvenues à faire respecter leur égalité, mille subissent toujours la discrimination professionnelle et, dans leur mariage, la chirurgie esthétique. Les pères de famille qui regardent des films porno à la télévision financent les opérations permettant de siliconer les seins de leurs filles adolescentes. Ils sont des métaphores de l’infibulation, comme le voile est la métaphore du maquillage idiot et de l’autobronzant. Il n’y a aucun progrès de ce côté-là. Le thème essentiel, et toujours irrésolu, est celui de l’accouchement. Les femmes mettent des enfants au monde et les hommes, ces imbéciles, éludent leur paternité.
Un de vos narrateurs affirme qu’il « respecte ses personnages ». Qu’en est-il de Fogwill ? L’idée de ce narrateur circonstanciel, c’est qu’on doit davantage identifier un personnage par sa fonction que par son nom. Les nouvelles et romans où chaque personnage a un nom et un prénom me font rire. Il ne manque plus que leur adresse et leur numéro de passeport... Comme si cette identité policière leur donnait une consistance que ne leur fournit pas l’histoire relatée. Quant au personnage de Fogwill, je peux vous garantir qu’il n’est pas facile à construire et que pour le soutenir, il faut en payer le prix.
Beaucoup de vos personnages sont des femmes, dont vous dressez de beaux portraits. C’est le cas notamment dans « Muchacha punk », qui se déroule à Londres, en 1978, et raconte la liaison d’un Argentin avec une jeune femme punk. Qu’y a-t-il de Fogwill ici ? À l’époque j’allais souvent à Londres car je travaillais pour la British American Tobacco. J’y ai vécu des expériences déconcertantes très semblables à celles qui sont relatées dans cette nouvelle. Je crois que le personnage, son cynisme et son côté obscur reflète ma personnalité de drogué. Ma vision de la bourgeoisie britannique et des voyageurs argentins reste la même ; seul mon comportement a changé. Ce récit, que j’espérais publier cette année-là, contenait une série de clefs sur le thème de la répression et de l’espionnage de l’État argentin auprès de nos concitoyens exilés en Europe.
« Help a él » est une anagramme de la nouvelle de Borges, L’Aleph, autour de laquelle elle est construite. La figure de Borges est-elle une influence encore déterminante pour les écrivains argentins aujourd’hui ? La figure de Borges n’est pas présente dans cette nouvelle, mais le merveilleux récit de passion, de jalousie et d’intoxication qu’est L’Aleph y transparaît. Je me moque de la figure de Borges, que nous mettrons des années à recomposer. Ce qui tourmente les vrais écrivains argentins et de nombreux Espagnols, c’est le niveau qu’il a atteint dans la maîtrise des mots et le ton de la voix narrative de ses écrits, dont le référent ressemble au niveau d’autorité qu’il exerce sur ses lecteurs. Borges donne l’impression de dominer à la fois la syntaxe verbale du texte et la syntaxe théâtrale de l’impondérable scène de lecture. Nous le lisons, en proie à une sorte de passion masochiste déguisée en admiration. L’Aleph aurait très bien pu être écrit par quelqu’un d’autre, mais nous ne pouvons le lire que grâce à Borges.
« Muchacha punk » Traduit de l’Espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon Passage du Nord-Ouest - 256 pages – 16 euros

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