



Rubén Darío appelait les rares ces écrivains excentriques dont la course a, pour une raison indéterminée, dévié de la trajectoire imposée. Des erreurs de génie en somme, qui ont apporté à la littérature et à la vie des alternatives d’une créativité inépuisable. Augusto Monterroso (1921-2003) est une erreur, à l’instar de Borges, Pessoa, Perec ou Gombrowicz. « Destructeur de fables conventionnelles » selon Vila-Matas qui ne cache pas son indéfectible admiration pour lui, maître du minimalisme et du mélange des genres, Monterroso a construit une œuvre qui ne cesse d’interroger la vie, par énigmes. « Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches, écrit-il dans Mouvement Perpétuel, moi, je m’occupe des mouches. » L’humour, le jeu des formes et la multiplicité des questionnements - Comment se débarrasser de cinq cents livres, lutter contre la solennité et les mauvais poètes ? À quelles extrémités peut mener la lecture de Borges ? Pourquoi faire l’éloge de la brièveté et des écrivains de petite taille ? - donnent à ce livre hybride son unité parfaite, vitale. Mais derrière cette drôle de réalité certains découvriront un espace infini, une immense mélancolie et d’autres obscurs ingrédients qui transforment le sens du texte. Cette ambiguïté dissimulée confère à l’écriture de Monterroso une qualité unique, étrangère à toutes celles de la langue espagnole.
Sergio Pitol
Il s’est endormi définitivement le 7 février 2003 à l’âge de 81 ans, [un] dinosaure près de lui. Ses amis (parmi eux Elena Poniatowska, Àlvaro Mutis, Garcia Marquez...) ont placé [l’animal] sur son cercueil. Augusto Monterroso, né en 1921 au Honduras d’un père guatémaltèque et d’une mère hondurienne, est donc parti accompagné du symbole qui ne le quittait plus depuis 1959, lorsque la nouvelle la plus courte de l’histoire de la littérature
« Quand il se réveilla, le dinosaure était toujours là »
força l’admiration d’Italo Calvino : « J’aimerais rassembler une collection de récits tenant en une seule phrase, voire en une seule ligne si possible. Mais je n’en ai trouvé aucun qui surpasse Le Dinosaure . » Monterroso vivait au Mexique depuis 1956. Il avait été agitateur politique et culturel dans le Guatémala du Président Ubico (Ubu ?), activités qui lui valurent des mois de prison. Il quitta le Guatémala dans les années 50, à la suite d’un coup d’État qui mettait fin à la démocratie pour des decennies de dictature. Le progressiste Jacobo Arbenz le nomme en 1953 consul du Guatémala à La Paz, d’où il défend le régime renversé par une invasion américaine. Il s’exile à Santiago et travaille à La Gaceta de Chile à côté de Pablo Neruda et d’autres écrivains chiliens.
Ce maître de la parodie, de la fable, de l’essai, de l’humour noir et du paradoxe, est peu connu en France, où seulement deux de ses ouvrages ont été traduits alors qu’on en trouve en italien, en anglais, en allemand et même en latin. [On aimerait en lire plus de lui, voilà la raison pour laquelle le Passage du Nord/Ouest s’attaque à cette publication]. En revanche, il jouit d’une grande popularité dans les pays d’Amérique latine, et l’Espagne lui a décerné en 2000 le prix Prince des Asturies pour l’ensemble de son œuvre. Récit, fable, fragment autobiographique, excursion dans le roman, quelque soit le genre qu’aborde Monterroso l’ironie parcourt l’œuvre, sans que la cruauté, ou le désabusement triomphent. Concis, élagueur de phrases et de mots superflus, on peut dire de lui ce que Cervantès disait de lui-même : « Il fallait l’admirer pour ce qu’il n’a pas écrit, autant que pour ce qu’il a écrit. »
Ramon Chao
« Quelle alchimie délirante a fait surgir les livres les plus parfaits que je connaisse : La Croisade des enfants, de Schwob ; La Métamorphose, de Kafka ; L’Aleph, de Jorge Luis Borges ; Mouvement perpétuel, de Monterroso ? »
Sergio Pitol, Le Voyage (Éditions Les Allusifs, 2003)
Un nouveau texte « inrésumable » vient enrichir notre catalogue. Comme l’explique si bien Ramon Chao, Monterroso s’est attaché au fil de son œuvre à recycler des genres établis (le conte, la fable, le roman). Il a entrepris avec succès de les confondre en trois livres, Mouvement perpétuel (1972), La parole magique (1983) et La Lettre e (1987), tout en se jouant de la traduction, de l’essai, de la note nécrologique, de la parabole, du questionnaire et de divers modes hybrides de l’invention narrative. Le premier de ces textes, Mouvement perpétuel, présente l’art combinatoire comme unique solution pour capter le flux de la vie : « La vie n’est pas un essai, bien que nous essayions beaucoup de choses ; ce n’est pas un conte, bien que nous inventions beaucoup de choses ; ce n’est pas un poème, bien que nous rêvions beaucoup de choses. L’essai du conte du poème de la vie est un mouvement perpétuel ; c’est ça un mouvement perpétuel. »
Pour Monterroso, l’homme de la fin du millénaire se soumet toujours à un ordre primaire et stérile. En réponse à cela, l’écrivain propose au lecteur un désordre magnifique. Aussi ne faut-il pas chercher de trame, d’effets, de conclusion ou même un personnage principal, si ce n’est... une mouche.
Ouvrages d’Augusto Monterroso chez d’autres éditeurs :
Fables à l’usage des brebis galeuses, André Dimanche, 1995 ;
Œuvres complètes et autres contes, Patiño, 2000.
Traduit de l’espagnol (Guatémala) par Christine Monot. Collection : Traductions contemporaines
ISBN : 2-914834-11-X
Parution : octobre 2004
224 pages
Format : 19 x 14 cm
LA PUISSANCE DES MOUCHES
Il faut découvrir ce Guatémaltèque hybride de Montaigne et de Borges, obsédé par les mouches et leur Mouvement perpétuel : un livre où le monde se change en bestiaire.
« Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches. » On aimerait dire que ce sont là les premiers mots - particulièrement aguicheurs - de Mouvement perpétuel, extraordinaire petit livre d’Augusto Monterroso dont nous parvient enfin la traduction française. Mais ce n’est pas tout à fait exact, car conformément au principe de son titre, cet anti-roman très romanesque, publié pour la première fois en 1972, n’a pas vraiment de début ni de fin : naviguant entre l’essai, l’anthologie de citations et le recueil de nouvelles plus ou moins autobiographique, Mouvement perpétuel ne ressemble à rien de connu, sinon peut-être aux Essais de Montaigne, réécrits par un disciple facétieux de Borges. Il faut dire qu’Augusto Monterroso, qui est mort l’année dernière à l’âge de 82 ans, n’était pas n’importe qui : ce Guatémaltèque mélomane et érudit, exilé au Mexique à partir des années 50, appartient à une famille littéraire qui va de Kafka à Bolaño en passant par Onetti et Vila-Matas - ce dernier ne manquant d’ailleurs jamais de rendre hommage à l’auteur, injustement méconnu en France, des Fables à l’usage des brebis galeuses. Mais les mouches, dans tout cela ? Elles sont l’unique repère fixe dans le désordre apparent de Mouvement perpétuel et reviennent comme un refrain lancinant sous la forme de citations empruntées aux auteurs les plus divers : Cicéron, Pascal, Swift, Joyce, Proust, etc. L’effet humoristique du florilège est garanti, car on ne se rappelait pas forcément que les meilleurs auteurs avaient évoqué le plus commun des insectes volants... Monterroso s’amuse évidemment de la chose et met en scène l’espèce de vrombissement sourd de sa prose, qui virevolte entre fragment intime et récit à la troisième personne, passant par exemple de l’évocation émue des Bonnes à des considérations loufoques sur les rapports entre « taille et poésie » (l’auteur lui-même avoue un petit mètre soixante). Il est du reste souvent question de poésie, et plus généralement de littérature, dans Mouvement perpétuel, où la dynamique du coq-à-l’âne n’empêche pas une assez singulière unité d’ensemble : le monde y ressemble à un drôle de bestiaire, dont la vie et les voix se font entendre selon des modalités plurielles, mais toujours empreintes de cet humour délicatement noir qui caractérise l’écrivain. C’est au fond sa façon à lui de parler d’amour ou de mort, en feignant de s’intéresser seulement à la puissance des mouches.
Fabrice Gabriel Les Inrockuptibles, 17 novembre 2004.
CHAGRIN D’HUMOUR
Augusto Monterroso Mouvement perpétuel
C’est comme si Augusto Monterroso était réduit à l’humour comme on l’est à l’impuissance, ou à la puissance. Pour l’écrivain guatémaltèque né en 1921 et mort en 2003 après avoir vécu au Mexique, il est un compagnon secret, à la fois ami et ennemi. Mouvement perpétuel est composé de brefs textes pleins de fantaisie, d’excentricité et, donc, de drôlerie. L’humour y est autant objet que sujet. Dans des pages sur les palindromes, ces phrases qu’on peut lire semblablement dans les deux sens (mais il y a aussi « les faux palindromes » qui ne se lisent tout bêtement que de gauche à droite), il s’intéresse aux multiples problèmes que fait toujours surgir l’humour des autres. « Shakespeare avec ses jeux de mots terrifie ses traducteurs (c’est bien fait pour ces traîtres), lesquels se voient obligés de recourir à la note en bas de page pour expliquer que telle chose signifie telle autre et que c’est là que c’est drôle. » « L’humour, c’est le réalisme porté à ses ultimes conséquences », écrit aussi Augusto Monterroso. Rire ne serait plus le propre mais le sale de l’homme. Le personnage d’un autre texte d’une page en expérimente la cruauté. Il fait un pastiche à ses yeux ridicules d’une exégèse de Gongora dont seul un des quatre amis à qui il le montre comprend la drôlerie, le quatrième n’y voit rien à redire et « se couvre de honte ». Alors le héros « écrit soigneusement une bonne fois pour toutes le sens de la « strophe récalcitrante » [...]. Il la soumet à ses quatre amis. Le premier réfute la validité de la thèse ; les trois autres s’amusent beaucoup et il se couvre de honte ». Le texte s’intitule « Un danger toujours imminent ». La brièveté, qui est aussi une caractéristique d’Augusto Monterroso (dont ont déjà été traduits Fables à l’usage des brebis galeuses chez André Dimanche et Œuvres complètes (et autres contes) aux éditions Patiño), subit un aussi méchant sort. Voici l’intégralité du texte « Fécondité » : « Aujourd’hui je me sens bien, un Balzac ; je suis en train de terminer cette ligne. » Dans « la Brièveté » (une page), ça commence comme ça : « On fait souvent l’éloge de la brièveté et cela me rend provisoirement heureux d’entendre répéter que ce qui est bon, si c’est court, est doublement bon. » Mais ça finit comme ci : « Ce qui est certain, c’est que pour l’écrivain de textes courts, rien au monde n’est plus enviable que d’écrire d’interminables textes longs, de longs textes où l’imagination n’aurait pas à travailler, où les faits, les choses, les animaux, les hommes se rencontreraient, se chercheraient ou s’éviteraient, vivraient, cohabiteraient, s’aimeraient ou feraient couler leur sang en toute liberté sans être assujettis par le point virgule ni par le point. Ce même point qui vient s’imposer à moi par une force supérieure que je respecte et que je hais. » Un des plus longs textes du livre est « Taille et poésie » et a cette épigraphe d’Eduardo Torres : « Les nains ont une sorte de sixième sens qui leur permet de se reconnaître à première vue. » Mouvement perpétuel se présente comme une sorte d’« anthologie universelle de la mouche ». « La mouche envahit toutes les littératures et rien d’étonnant à cela, car là où se posent les yeux, se trouve une mouche. Tous les écrivains véritables lui ont à l’occasion dédié un poème, une page, un paragraphe, une ligne ; si tu es écrivain et que tu ne l’as pas encore fait, je te conseille de suivre mon exemple et de courir le faire ; les mouches sont des Euménides, des Érinyes ; elles te punissent. Ce sont les vengeresses d’on ne sait pas très bien quoi ; mais toi, tu sais qu’un jour elles t’ont poursuivi et, puisque tu le sais, elles te poursuivront toujours. » Le recueil, en fait, bien au-delà des mouches et de l’Amérique du Sud, parle de tout ce dont peut parler la littérature, c’est-à-dire de tout. « Le trait caractéristique de l’œuvre de Monterroso est l’absolue liberté avec laquelle il se plie à des règles rigoureuses et précises », écrit Sergio Pitol dans sa préface. Le Guatémaltèque évoque aussi bien les avantages et les inconvénients de Borges que ceux de la « fuite des cerveaux » (on fait preuve d’un « optimisme démesuré sur la qualité et le volume de nos réserves en cette matière première »). Il s’en prend aux bonnes ingrates qui quittent la maison sans reconnaissance pour les « soins qu’elles ont reçus lorsqu’elles sont tombées malades ni pour l’aspirine qu’on leur a donnée avec amour, de peur que le lendemain elles n’aient pas été en forme pour laver la vaisselle, car la vaisselle, c’est le plus embêtant ». Tout le monde social et amoureux sort différent du livre d’Augusto Monterroso. Et la littérature aussi. La dernière phrase de « Comment je me suis débarrassé de cinq cents livres » est : « Mon optimisme m’avait amené à supposer qu’au terme de ces lignes, commencées il y a quinze jours, je serais en mesure de justifier loyalement leur titre ; or, si le nombre de cinq cents qui apparaît est remplacé par vingt (chiffres qui commence à diminuer au vu de quelques retours par courrier), ce nouveau titre sera plus proche de la vérité. » D’autant que, remarque l’auteur dont l’humour était un destin qui ne devait pas toujours le faire rire : « Si l’idée que l’Inquisition ait brûlé des personnes est généralement acceptée, la plupart des gens s’indignent qu’elle ait brûlé des livres. »
« Comment ça s’écrit » par Mathieu Lindon Libération, le 16 décembre 2004
UNE IMPERTINENTE PERFECTION
« Dieu n’a pas encore créé le monde ; il est seulement en train de l’imaginer, comme en rêve. C’est pourquoi le monde est parfait, mais confus. » Et inutile de compter sur Augusto Monterroso pour y mettre bon ordre. Figure quasi tutélaire de la littérature latino-américaine, cet écrivain guatémaltèque, né au Honduras, s’exila en Bolivie, au Chili et au Mexique, où il devint une grande figure du milieu littéraire et intellectuel jusqu’à sa disparition en 2003. Autodidacte, vouant une sainte horreur à toute forme de pétrification ou solennité, il trouva le salut dans la brièveté légendaire de sa plume, dont il usait avec une agilité démoniaque : « Aujourd’hui je me sens bien, un Balzac ; je suis en train de terminer cette ligne. » Ses recueils restent volontairement dans cet état de perfection impertinente et inachevée que permettent les formes brèves. Ils ne prennent la pose ni ne font la morale, comme l’annoncent leurs titres moqueurs, Œuvres complètes (et autres contes), publié en 1959, et le tordant Fables à l’usage des brebis galeuses paru en 1969, un vrai bijou qui dame le pion aux fables des anciens. Les éditions Passage du Nord/Ouest proposent aujourd’hui la traduction de son troisième recueil paru en 1972, Mouvement perpétuel, après avoir judicieusement choisi de publier les Mexicains Juan Villoro, Mario Bellatin et l’espagnol Enrique Vila-Matas, pour la plupart héritiers de l’excentricité prônée par le Guatémaltèque. Chroniques abrégées, aphorismes, essais miniatures, notules, saynètes de la vie ordinaire, microrécits aux chutes en trompe l’œil : Mouvement perpétuel passe de l’expérimentation borgésienne, via l’essai montaignien, avec une simplicité confondante et un humour irrésistible.
Solennel et dérisoire L’excentricité de Monterroso est une mine d’enseignements. Elle apprend à se moquer ouvertement de l’amour et de la mort pour s’intéresser à la postérité littéraire de la mouche, animal fascinant par excellence (selon Monterroso, qui fut apprenti boucher). À considérer les rapports entre « taille et poésie » : « Depuis tout petit, j’ai toujours été petit. [...] La malnutrition entraîne la petite taille et par ce biais, on ignore pourquoi, elle donne envie d’écrire des vers. [...] Je repense à Pope et à Leopardi, qui n’avaient en commun que d’entendre avec amertume ou tristesse, au petit matin, les rires des couples normaux rentrant d’une nuit de fête, de l’intérieur de leur chambre durement partagée avec l’insomnie. » Ou encore à méditer sur notre appétit de « gloire transitoire en ce monde », que des mesures appropriées sauraient peut-être réguler : « Lorsqu’un poète publie son premier recueil, si le livre est bon, on donne ipso facto son nom, qu’il le veuille ou non, à l’une de nos plus belles avenues [...] étant entendu que si chaque nouveau livre publié se révélait inférieur au premier et aux suivants, une commission, expressément créée pour cela, retirerait son nom à un certain nombre de pâtés de maisons qu’elle déterminerait. » Bref, l’excentricité de Monterroso extirpe la littérature de l’affrontement stupide entre solennel et dérisoire. Comme le rappelle l’Espagnol A. G. Porta dans son beau roman, Le Passant de Port-Mahon, elle en fait « un système en mouvement, [où] seule existe la science de l’exception, de la rareté et des miracles ».
Fabienne Dumontet Le Monde des Livres, le 24 décembre 2004
ACTUALITÉS HISPANO-AMÉRICAINES
Dans leurs Conversations à Buenos Aires (10/18), Jorge Luis Borges et Ernesto Sabato, l’auteur de Tunnel, Héros et tombes et de l’Écrivain et la catastrophe, évoquent ce mot de Bernard Shaw : « Une langue commune nous sépare. » Un aphorisme presque hégélien. Cette nuance pour exprimer que l’on ne peut passer de l’espagnol à l’espagnol, comme de l’anglais à l’américain. Ainsi, les écrivains espagnols et ceux d’Amérique latine marquent-ils leurs différences - continent multiracial et polyculturel - tout en ayant une continuité linguistique. Un réservoir d’imaginaires d’une très grande liberté. Connaissez-vous l’écrivain guatémaltèque Augusto Monterroso (1921-2003) et son fabuleux Mouvement perpétuel (1) ? Deuxième livre traduit de l’auteur en France, dont Sergio Pitol (2), écrivain mexicain, considère qu’il appartient à cette alchimie délirante qui a fait surgir les livres les plus parfaits qu’il connaisse - un modèle d’imagination verbale, de jeux rhétoriques. Il y a chez Monterroso une profusion d’épithètes et un renversement constant des énonciations ; ses brefs récits se terminent par des antiphrases tétaniques. Proche par exemple d’un Giorgio Manganelli. Mouvement perpétuel est un livre tissé de brefs contes, essais et fictions insolites, qui nous emmène dans le monde des « mouches ». Oui. « Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches. [...] Il y a quelques années j’ai eu l’idée de constituer une anthologie universelle de la mouche. [...] La mouche envahit toutes les littératures. [...] Tous les écrivains véritables lui ont à l’occasion dédié un poème, une page, un paragraphe, une ligne. » L’auteur propose des échantillons de ces énigmes nourries d’images vives, d’une intelligence littéraire cristallisée par une ironie enjouée. Nombre de ses personnages sont déguisés en girafes, en chiens, en mouches, bien sûr, ou en apprentis écrivains. Puis il cite des écrivains qui parlent des mouches : Barbusse, Schopenhauer, Neruda, Dante, Wittgenstein, Joyce, Pascal (« la puissance des mouches : elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d’agir, mangent notre corps »), Weininger, Torres, Swift... Les récits de Monterroso bouleversent la conception successive du temps : « L’essai du conte du poème de la vie est un mouvement perpétuel », paradoxal, non ? Inévitable. Dans Mater la divine garce (2), Sergio Pitol - né à Mexico en 1933, qui a traduit Joseph Conrad, Henry James - met en scène un vieux romancier dans son laboratoire, en train d’élaborer sa narration, ses personnages, dans les mythes contemporains de la modernité conflictuelle. L’apparition de la sorcière Marietta Krapetiz, femme des lumières, illuminée !, dans une atmosphère baroque où vont surgir tous les protagonistes d’une fête aux codes ingérables, lui sert de fil rouge. La phrase de l’auteur, qui charrie mille détails narratifs, nimbée de sensations et d’idées aux angles imprévus, nous emporte dans un grand souffle fictionnel. Le romancier nous ouvre son livre en dévoilant ses sources esthétiques, sa pensée du roman « dans la mémoire lucide du passé immédiat », comme l’écrit Fuentes de Pitol. Tel Cortazar ou Borges, sans oublier la longue tradition des romanciers hispano-américains des années 1970. Le narrateur évoque cette fête, « composante originelle et indestructible de la civilisation », espace magique où se confondent et disparaissent les différences entre les hommes - dans une sorte de labyrinthe gogolien.
L’imaginaire au pouvoir
Ce roman est une sorte de traversée des genres, une recréation des traditions littéraires, d’une transcription d’un monde grotesque, d’une scène insaisissable, lieu d’une fiction infinie. « Je regarde derrière moi et perçois le corps de mon œuvre. Pour le meilleur et pour le pire, elle est constituée. Je reconnais son unité et ses transformations. Je suis troublé de savoir qu’elle n’a pas atteint son terme. J’ai peur, à l’avenir, de me satisfaire d’elle sans m’en rendre compte, d’être aveugle au point de cacher habillement mes faiblesses, ses maladresses, comme je le fais face au miroir de la salle de bains quand j’essaie d’effacer mes rides sous des grimaces. » Quelle lucidité ! L’expérience de Sergio Pitol se lit dans ce méta-roman « chargé de bruit et de fureur », dans l’osmose des intentions et de la forme. Il faut signaler, de Pitol, le Voyage (Éditions Les Allusifs, 2003), recueil de ses voyages en Russie puis à Prague, construits comme des brèves traversées sérielles de la culture littéraire de ces pays. Mario Bellatin, l’auteur de Flore (3), toujours traduit de l’espagnol par André Gabastou, fait paraître Shiki Nagaoka : un nez de fiction. L’auteur mexicain - que nous avons déjà évoqué ici - invente le portrait d’un écrivain-photographe (on trouvera dans le livre un cahier de photos étonnant de véracité) qui influença les romanciers latinos et même certains Japonais. Ce personnage, disparu étrangement, avait un nez énorme ! Gogol n’étant très loin, ni d’autres auteurs qui accompagnent la culture fictionnelle de Bellatin. Ce dernier nous donne, sous la forme d’une biographie insolite, un livre léger et humoristique aux méandres des plus « obsessionnels ». Un roman qui se termine sur deux récits « classiques », l’un anonyme et l’autre d’un Japonais, sur le nez, bien sûr. Le nouveau roman de Horacio Castellanos Moya (Salvadorien), La Mort d’Olga Maria (4), retrace l’assassinat d’une femme devant ses enfants. Comme à son habitude, l’auteur s’empare d’un fait politique pour révéler les dessous d’une société désagrégée et viciée. Après Le Dégoût, Moya séduit par son style fait d’invectives, de rage, qui doit beaucoup à Thomas Bernhard. Enfin, on notera l’arrivée d’un nouveau venu : l’Espagnol Albert Sanchez Piñol (né en 1965), dont le premier roman, La Peau froide (5), retrouve les mythes anciens de l’aventure. Un homme arrive sur un îlot perdu et découvre un gardien de phare, fou, barricadé ; tous les deux vont inventer des forces à repousser, des créations de leur imaginaire. Dans ce livre, comme dans les précédents, des fictions fécondes nous perdent dans les jardins des sentiers qui bifurquent de la réalité.
(1) Éditions Passage du Nord/Ouest (2) Éditions Gallimard (3) Éditions Passage du Nord/Ouest (4) Éditions Les Allusifs (5) Éditions Actes Sud
Patrick Amine Artpress 308, janvier 2005
DES MOUCHES ET DES HOMMES Dans un livre à tiroirs où le coq-à-l’âne côtoie le vol de la mouche, Augusto Monterroso* nous convie à une fête qui célèbre la musique feutrée des mots.
Entre la page écrite du livre de Monterroso et ce qu’on reçoit au cours de la lecture, persiste un léger flottement. Peut-être parce que, fixé sur nous, on ressent la présence de l’auteur. Le sens est-il dans ce qu’on lit ou bien dans ce regard, et le sourire qui va avec, léger et grave, compatissant à notre questionnement ? Drôle de livre que ce livre, charmant et un peu inquiétant, assemblage hétéroclite de réflexions, de récits minuscules, de chroniques, et de choses inclassables. Né en 1921 au Honduras, le Guatémaltèque Augusto Monterroso a passé la plus grande partie de sa vie au Mexique où il est mort en février 2003. Son œuvre est encore peu connue du public français, mais elle est saluée en Amérique du Sud ou en Espagne. On ne peut que se réjouir de la publication de Mouvement perpétuel par les éditions Passage du Nord/Ouest, qui vient après celle de Œuvres complètes (et autres contes), parue aux éditions Patiño. L’humour de Monterroso est tout en nuances. Disons qu’il est noir, s’il faut donner une couleur. Noir comme les mouches qui traversent le texte : à travers les fragments collectés par l’auteur, elles apparaissent bel et bien comme des animaux philosophes. Dans un chapitre liminaire il explique que « les mouches, se transmettant cette charge indéfiniment, transportent les âmes de nos morts et de nos ancêtres [...]. Nos petites âmes transmigrent à travers elles et accumulent ainsi de la sagesse, connaissant tout ce que nous n’osons pas connaître. » Dans le florilège des citations, il en est une, attribuée à José Maria Mendez, qui résonne comme un écho tragique au « Dormeur du val » de Rimbaud : « Moi, j’avais toujours détesté les mouches [...]. Mais ce qui est vraiment horrible, c’est de voir [...] comme elles entrent en groupe dans notre bouche ouverte que nous voudrions garder fermée, surtout quand nous sommes allongés au soleil un fusil à l’épaule, ou plutôt sur l’épaule, car nous n’avons pas eu le temps de l’utiliser. » Il y aurait un savoir-mouche, préalable à toute connaissance humaine. Nul ne peut dire que la mouche est laide à première vue, « précisément parce que personne n’a vu de mouche à première vue. Toute mouche a toujours été vue. » On entrevoit toutes les brillantes exégèses que de tels énoncés pourraient susciter. La mouche n’est pas un être individualisable, elle est toujours égale à elle-même, témoin (presque) silencieux des actions humaines. Mais dans ce livre comme dans le vie, il n’y a pas que des mouches. On trouve aussi des réflexions sur la fuite des cerveaux d’Amérique latine, sujet à propos duquel on s’émeut à tort, selon Monterroso. Un cerveau en exil n’est-il pas, tel Martí qui conçut depuis les États-Unis la Révolution cubaine, encore plus utile à son pays ? Sans compter les cerveaux que les régimes dictatoriaux expulsent. « Lorsqu’ils exilent un bon cerveau, ils font plus pour leur pays que les Bienfaiteurs de la Culture qui transforment les talents locaux en monuments nationaux, même s’ils sont incapables de dire une phrase ou deux qui ne s’apparentent dangereusement à des lieux communs. » Le lecteur de Mouvement perpétuel éprouve souvent cette sensation d’être pris par la main, par l’auteur qui, dans la tranquillité d’une pièce gagnée par la pénombre, lui raconterait des choses un peu bizarres, mais au fond familières, ou bien qu’il aurait pu connaître. Comme l’histoire de ces cinq hommes qui, au cours de leur rencontre dans une brasserie de Panamá, réalisent qu’ils sont tous poètes et admirateurs de Dylan Thomas, « et qu’à eux cinq réunis ils savaient et pouvaient presque tout. » Par exemple « réunir assez d’argent pour acheter une voiture d’occasion » et filer à New York, « précisément au 557 de la Hudson Street où se trouve The White Horse Tavern, où Dylan Thomas venait se saouler tous les jours [...] et là, après les libations rituelles de quelques verres en mémoire du poète », ils accrochent une petite plaque en cuir en manière d’hommage au « poor Dylan ». Ensuite « ils payèrent leurs consommations de bon gré et décidèrent de quitter la ville ». C’est bien sûr une histoire vraie qu’ils ont racontée à deux journalistes qui se trouvaient là « comme par hasard ». Ailleurs, Monterroso nous invite à nous mettre à une fenêtre pour observer un homme qui, dans la rue, fait les cent pas. On est à Santiago du Chili, mais on pourrait être n’importe où ailleurs, du moment que l’homme marcherait nerveusement devant un hôtel louche, où il soupçonne que sa femme est montée avec un inconnu. « Bien ; peut-être que vous-même vous êtes déjà passé par là et je commets une indélicatesse en vous le rappelant », feint-il de s’excuser, en ajoutant d’un air entendu : « vous voyez ce que je veux dire. » Évidemment, on ne va pas le contredire. On est là pour partager une expérience ; on regarde l’homme qui guette, cet autre nous-même un peu ridicule, trompé et qui souffre. Autre expérience encore, que propose Monterroso : celle qui consiste à se défaire d’une partie des trop nombreux livres qui encombrent votre existence. Chez lui, cela devient « une nécessité spirituelle pressante » : il faut trouver preneur pour cinq cents volumes, le titre du récit s’impose (« Comment je me suis débarrassé de cinq cents livres »). Un chiffre bien ambitieux que l’auteur devra se résoudre à ramener à vingt. Se défaire d’un tel fardeau ? Autant vouloir « écraser deux pavés avec la même mouche ».
Jean Laurenti Le Matricule des anges, janvier 2005
FICTIONS LATINO-AMÉRICAINES par Jacques Fressard
La littérature mexicaine n’est pas faite que d’une épopée révolutionnaire déjà lointaine - les exploits d’Emiliano Zapata et de Pancho Villa - ou de l’interrogation réitérée de l’identité nationale qui se poursuit depuis Le labyrinthe de la solitude (1950) d’Octavio Paz jusqu’à La frontière de verre (1996) de Carlos Fuentes. Antonio Tabucchi nous en avertit dès sa préface.
Sergio Pitol Mater la divine garce Trad. de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli Préface d’Antonio Tabucchi Gallimard éd., 238p., 19,50 euros
Augusto Monterroso Mouvement perpétuel Trad. De l’espagnol (Guatemala) par Christine Monot Passage du Nord-Ouest éd., 214 p., 16 euros
Ramón H. Jurado La Mansarde Trad. de l’espagnol (Panama) par Edmond Raillard Jacqueline Chambon éd., 87 p., 14 euros
Une admiration éperdue pour Gogol, le souvenir de Gombrowicz dont il fut le traducteur et une esthétique carnavalesque puisée chez Bakhtine, tels sont les fondements de l’œuvre romanesque de Sergio Pitol, qui semble issue d’un tout autre terroir que celle de ses confrères et compatriotes, mais ne manque ni de saveur ni de hardiesse et se nourrit volontiers d’ironie et d’autodérision. Qu’on en juge : dès le premier chapitre de Mater la divine garce, l’auteur se présente directement à nous sans fard comme un vieux romancier « las et indécis », qui se demande à quoi bon reprendre la plume, et, s’y décidant en fin de compte, dévoile d’emblée les ressorts et personnages de ce qui sera peut-être son dernier livre. À quoi bon aller plus avant, pourrait se dire le lecteur de son côté. Mais le fait est que, subodorant quelque artifice de distanciation dans le goût de Sterne, nous passons outre et nous nous trouvons circonvenus en un tournemain, comme le petit groupe d’amis qui l’entoure, par un brillant causeur logorrhéique imprudemment invité par eux à conter son voyage à Istanbul. « Aventures qui confinent au picaresque » avertit l’auteur, tandis que des enfants dans leur coin tentent d’assembler un puzzle géant de la grande Mosquée bleue. Peut-être à nouveau serions-nous tentés nous-mêmes, en dépit de la caution de Tabucchi, devant ce picaresque qui ne parvient pas à en être un, d’agir comme ces bambins, de nous réfugier dans cette image en abyme de la fiction, lorsque commence le récit de la quête d’une improbable universitaire turque, spécialiste des Veillées au hameau et des Nouvelles de Pétersbourg. À nouveau nous aurions tort, car Marietta Karapetiz - c’est le nom de quelque peu caricatural de la dame - est un personnage haut en couleur et fort en gueule, dont le voyageur attend certaines révélations sur son écrivain favori, ne serait-ce que pour les contester comme il se doit entre spécialistes. Révélations il y aura d’ailleurs, mais pas celles qu’on attendait. Marietta en effet a plus d’un tour dans son sac, et plus d’un masque à se mettre au bout du nez (elle n’est pas réduite au seul mouchoir comme le malheureux major Kovialov, songera le lecteur averti). Ne fut-elle pas jadis renommée sous le sobriquet de « Menottes de soie » dans les plus intimes salons de massage de la ville ? Telles sont les embardées auxquelles le lecteur se verra soumis. Il pouvait se croire dans la tradition picaresque castillane, plutôt gourmée en somme sur les choses du sexe, et le voilà brusquement plongé dans les Ragionamenti de l’Arétin, sous l’effet des nombreux whiskies qu’entonne le brillant causeur. Tout se terminera cependant au Mexique comme il se doit, en une apothéose scatologique bouffonne qui est le véritable clou du spectacle, où le vieux romancier retrouve tout son allant. Ce sont les célébrations du « Divin Enfant des Champs », étudiées jadis par l’époux aujourd’hui défunt de Marietta ; des rites de fertilité agraire où les fidèles s’emploient à multiplier des cônes malodorants au son de cantiques tout aussi breneux. C’est Rabelais ou Jarry chez les Aztèques. Fort carnavalesquement, mais non sans courage, l’auteur tourne ici en dérision les valeurs intouchables de la nation : les pyramides de Teotihuacán, gages de son antiquité, et les dévotions catholiques populaires, dont il n’est pas question de se priver tant elles sont profitables au bon ordre des choses. Finalement le voyage en valait la peine, même si la « divine garce » (Marietta, l’écriture, l’oiseau précolombien porteur de ce nom) n’a pas été tout à fait matée. Augusto Monterroso (1921-2003), pour ce recueil de textes brefs publié originellement en 1972 se voit à son tour préfacé, en sa traduction, par Sergio Pitol ; ce qui ne paraît pas bon signe, car il semblerait que les écrivains finiront par ne se lire qu’entre eux, comme il arrive, dit-on, aujourd’hui, aux poètes qui ne sont ni décédés ni munis du prix Nobel. On a souvent voulu voir en Monterroso une sorte de Borges du Guatemala, puisqu’il ne parlait ni de la forêt vierge, ni des plantations de bananiers, et montrait du goût pour la concision. C’est dire à quoi en est rendue parfois la critique. Monterroso a aimé Borges et ne s’en est pas caché. Il a même écrit une petite fable en prose « Bénéfices et maléfices de Jorge Luis Borges », qu’on trouvera dans le présent volume, où il explique son admiration pour le grand Argentin et, de façon fort borgésienne, l’impossibilité de le prendre pour modèle : « La tentation de l’imiter est presque irrésistible ; mais c’est inutile. Le premier venu peut imiter impunément Conrad, Greene, Durrell ; pas Joyce, pas Borges. Ce serait trop facile et trop évident. » Lisez donc Augusto Monterroso, et vous y prendrez plaisir. Il passe sans effort, dans le même ouvrage, de l’aphorisme à la nouvelle, du conte à la méditation, de la fantaisie à la moralité. Et pourtant on reconnaît son ton et son tour de plume à chaque page. Qui dit mieux ? La tonalité est difficile à cerner du bref récit de Ramón H. Jurado (1922-1978), un écrivain panaméen de cette même génération, qu’Edmond Raillard entreprend de nous faire connaître. Elle oscille entre le fantastique et le réalisme morbide. Un malade réfugié dans une soupente peuplée de rats se demande combien de temps va durer encore son supplice, la vivante décomposition de son corps. Il en vient à confondre réel et songe, mort et vie. Est-il bien cet homme qui devait être opéré en 1912, voici plus de vingt ans, ou bien la servante Zoraida qui le frôle perversement a-t-elle raison de lui rapporter qu’aucun dossier ne le confirme à l’hôpital. Eros et Thanatos alternent ici en une vision onirique, insoucieuse de la vraisemblance, aux limites du supportable. La Quinzaine littéraire, n° 891 du 1er au 15 janvier 2005
Monterroso dans l’infini Par Enrique Vila-Matas
(Le magazine littéraire N°441, avril 2005)
Dans Six propositions pour le prochain millénaire, Italo Calvino écrit, dans la partie consacrée à la Rapidité, qu’il ne connaît pas de conte très court plus parfait que celui de l’écrivain guatémaltèque Augusto Monterroso. Il s’agit d’un conte extrêmement bref qui dit ceci : « Quand il se réveilla, le dinosaure était encore là. » Grâce à ce commentaire de Calvino, le nom de Monterroso commença à être enfin connu parmi les lecteurs de langue non espagnole. Quant à eux, Calvino et Monterroso, qui ne se connaissaient pas, ils décidèrent de dîner ensemble à Rome. Ils se rendirent au rendez-vous avec leurs épouses respectives. Ils étaient tous les deux de très grands timides. Monterroso m’a raconté un jour, à Barcelone, que, lors de ce dîner, il n’avait pas réussi à échanger un seul mot avec Calvino, leurs femmes trouvant une solution de rechange en parlant entre elles. Pourquoi un tel silence ? Au début du repas, le timide Calvino avait dit à Monterroso : « Je connais le Guatemala. » Monterroso, pris de court, avait l’impression que la réponse adéquate était : « Je connais Rome », mais dire quelque chose de ce genre lui semblait très sot et il était resté muet pendant tout le reste du repas. « Les silences, m’a dit Monterroso, sont le produit de la terreur, de l’annulation de la possibilité de continuer à parler, de continuer à dire des choses déjà dites. Parfois les paroles en viennent à s’anéantir. » Sur le célèbre conte du dinosaure circule une anecdote qui est devenue légendaire et qui est réelle ; je jure ici que j’ai moi-même assisté à la scène. Lors d’un cocktail dans le quartier des Tres Torres de Barcelone, une femme s’est approchée de Monterroso et lui a dit : « Je suis en train de lire votre conte du dinosaure. » Monterroso a alors voulu savoir ce qu’elle en pensait. « Je ne sais pas encore, j’en arrive à la moitié », lui a répondu la dame. Dans la prose de Monterroso, il y a de la timidité, de la brièveté, de l’humour et une étrange synthèse de réflexion narrative, de récit philosophique et d’aphorismes poétiques. Dans Mouvement perpétuel (1), par exemple, qui vient d’être publié en France, il y a une éblouissante et efficace opération de dissolution des genres. Moyennant quoi nous nous trouvons confrontés à une sorte de tapisserie littéraire qui prend plusieurs directions et se compose de récits brefs, de pensées, d’aphorismes, de digressions libres et d’une très courte anthologie universelle de la mouche, insecte qui, dans l’univers de l’auteur, symbolise la nocivité et la stupidité génétique d’une espèce qui n’évolue pas. « Le monde ne change pas », dit Monterroso, grand maître d’une ironie profonde et cervantine, fouillant les extrémités les plus occultées de l’être humain. Face au fameux et folklorique réalisme magique de García Márquez et compagnie, se dresse l’œuvre de Monterroso, représentante suprême de ce que nous pourrions appeler le réalisme intérieur. Si les réalistes magiques essaient de refléter une réalité extérieure, fantastique et merveilleuse, Monterroso, au contraire, cherche un approfondissement psychologique, ligne que n’ont jamais délaissée Roberto Bolaño, César Aira, Juan Villoro, Rodrigo Rey Rosa, Rodrigo Fresán et Alan Pauls, certains des meilleurs écrivains latino-américains d’aujourd’hui. Il arrive que l’auteur de textes brefs désire plus que tout écrire interminablement de longs textes. Pour savoir si c’était le cas chez lui, dans l’attente de la beauté mortifère de ses réponses, on a demandé un jour à Monterroso s’il aimait Proust. « J’ai appris à écrire bref en lisant la Recherche. Il m’a semblé que je devais faire le contraire de ce que faisait Proust », a-t-il répondu. Toutefois, Monterroso n’est peut-être pas exactement un auteur de textes brefs, mais plutôt un auteur de textes brefs infinis. Un jour, alors que je l’interrogeais sur le mode de ses rêves, il m’a répondu : « Je serai bref. Il était une fois un coléoptère nommé Grégoire Samsa qui rêvait qu’il était un coléoptère appelé Franz Kafka qui rêvait qu’il était écrivain qui écrivait à propos d’un employé nommé Grégoire Samsa qui rêvait qu’il était un coléoptère. »


Lekti-ecriture.com travaille avec la librairie Clair-Obscur, librairie indépendante française.
Vous achetez vos livres au sein d'une interface sécurisée, et vous les recevez rapidement (envois effectués sous 24 à 48 heures). Vous pouvez, au choix, payer les livres commandés par Carte Bancaire, chèque, virement bancaire, ou mandat Cash. Les envois sont effectués par la librairie en France et partout dans le monde.* Les frais de port sont offerts à partir de 25 euros en France métropolitaine.
Pour tout renseignement complémentaire, contact@lekti-ecriture.com.
En savoir plus sur la librairie Clair-Obscur, les délais de livraison et disponibilités, la sécurité et la confidentialité, consulter les conditions générales de vente.