



« Le monde des apparences étant propice aux paradoxes, il nous semble que la réalité existerait un peu moins si nous n’étions capables de la retourner pour voir son envers et ses doubles, dans les miroirs, les images de rêve et les flaques d’eau : autant de phénomènes passagers, d’apparitions éphémères qui fixent l’attention en déplaçant son objet, exactement comme la métaphore allume des reflets dans le langage, provoquant une vibration autour des choses qui leur donne une aura. »
Était-il encore vivant, cet homme enroulé dans un rideau, comme d’autres dans leurs rêves ou dans leurs draps ? Le visage creusé par la fatigue, l’ivresse ou la drogue, il donnait l’impression d’avoir fabriqué son propre reliquaire, ou d’avoir tissé une chrysalide pour renaître en momie inca, comme celle qu’on promenait une fois par an dans les rues de la capitale, le visage recouvert d’or. C’est quand j’ai vu sa poitrine se soulever légèrement que j’ai pu arrêter ma propre respiration, pour appuyer sur le déclencheur.
La « salle des pendus » est un vaste hangar qui tient de la nef et de l’atelier, et qui servait de vestiaire aux mineurs, de lavabo quand ils remontaient du fond. Le sol carrelé, les bancs métalliques et percés comme des pommes d’arrosoir, tout est prévu pour être aspergé à grande eau, afin d’évacuer la poussière du charbon mêlée à la sueur et au savon. Mais il faut faire un effort pour imaginer le va-et-vient des équipes, les rires, les cris, les bourrades et les coups de gueule, car le lieu mal éclairé par le jour latéral, qui vient d’en haut, invite aujourd’hui au recueillement, surtout quand on lève les yeux vers les centaines d’habits suspendus, flasques et hors d’usage, qui ne réchaufferont plus aucun corps. Relié par une chaîne à un cadenas numéroté, ces reliques profanes sont autant de mannequins de chiffons (plus de mille quand la mine était active), des pantins accrochés au plafond comme un décor dans les cintres, mais de la pièce qui s’est jouée là il ne reste plus que ces costumes d’acteurs, le casque et les claquettes à la place du masque et des cothurnes. Des acteurs qui furent les martyrs d’une religion sans espérance, la religion du travail, et qui sont aujourd’hui les figurants d’une résurrection ratée, ce qui ne les empêche pas d’être les fantômes réussis d’un émouvant lieu de mémoire, à la fois réaliste et transfiguré.
ISBN : 2.86853.379.5, 96 pages, format 16,5 x 24 cm, parution avril 2003.




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