




« Que serait une rentrée sans notre Catalan préféré ? Enrique Vila-Matas, plus atteint que jamais par le « mal de Montano », cette obsession de la littérature qu’il a lui-même diagnostiquée, nous fait donc le plaisir d’un petit recueil de textes critiques et circonstanciels, Mastroianni-sur-Mer, où l’on en apprendra un peu plus sur les relations de l’écrivain avec le cinéma, l’Amérique, le blues, Barcelone et, bien sûr, l’habituelle tribu de ses auteurs vénérés... »
Les Inrockuptibles spécial Rentrée littéraire, 17/08/05.
La littérature est une lumière dans le compartiment, la littérature peut être un voyage à la tombée du jour dans un train russe, et aussi le mystère d’une halte plaintive de ce train au milieu de la nuit. Mais il ne faut pas laisser s’installer le crépuscule, et c’est en cela que consiste ma mise en garde : le jour où l’on décide de lire uniquement des choses que l’on comprend, on commence à se faire vieux. Il importe de rester sur le qui-vive, d’opérer un choix de lectures pointu, de chercher des textes nouveaux ou différents et de se pencher sur eux sans crainte, quand bien même ils nous paraîtraient incompréhensibles, quand bien même nous serions surpris de découvrir qu’une nouvelle agence de voyages a ouvert sur la perspective Nevski.
Sans risque, la grande fête du lecteur est incomplète. « Seule pouvons-nous appeler bonne littérature, dit Félix de Azúa, cette écriture qui ajoute un lecteur nouveau, et n’est pas une répétition en chaîne. » La grâce de la lecture consiste ainsi à lire ce qui nous semble incompréhensible, car n’oublions pas que la première fonction de l’art est d’étonner, de rompre nos habitudes de lecteurs et, à la lumière d’un compartiment, de remettre à neuf ce qui est vieux. La lecture rajeunit, et ceci est peut-être l’argument le plus convaincant pour que les gens lisent. Tout le monde ne sait pas que le langage vieillit rapidement en nous-même, et seuls les écrivains que nous aimons le renouvellent. Lire, à l’instar du rajeunissement, procure un certain plaisir festif instinctif, une seconde nature.
Extrait de la quatrième de couverture
Recueil d’essais d’Enrique Vila-Matas, Mastroianni-sur-Mer permet de retrouver l’intelligence et l’esprit de l’auteur de Bartleby et Compagnie.
Sises à Albi, les éditions Passage du Nord-Ouest sont exclusivement dévolues au rayonnement de la littérature de langue espagnole, avec, comme figure centrale de leur catalogue, le Barcelonnais Enrique Vila-Matas, dont Le mal de Montano ressort également en « 10/18 », était déjà solidement présent avec deux ouvrages, La lecture assassine et Pour en finir avec les chiffres ronds. Un troisième, Mastroianni-sur-Mer, paraît ces jours-ci.
Vila-Matas continue d’y témoigner inlassablement « de sa foi dans les pouvoirs enchantés de la littérature », pour reprendre la formule de Michel Braudeau qui signe la préface du volume.On apprendra ici notamment l’origine particulière de sa vocation littéraire, étroitement liée à l’en croire à la figure de l’acteur italien et de son rôle dans La Notte.
Dans le fameux film d’Antonioni, Mastroianni campe un écrivain qui vient de publier un livre intitulé La Gare. En découvrant ce classique à dix-sept ans, le futur auteur de Bartleby et Compagnie (Bourgois, repris en « 10/18 »), merveille recensant les « artistes du Non », se dit qu’il se verrait bien lui aussi porter le costume de l’homme de lettres, marié de surcroît à un femme comme Jeanne Moreau : « Soudain être écrivain me sembla parfait ; je ne savais pas alors que, pour le devenir, il fallait non seulement écrire mais encore bien écrire, et même ainsi, en écrivant très bien, on pouvait ne pas se sentir le moins du monde satisfait - et avoir une femme, si possible aussi séduisante que Jeanne Moreau. Excusez du peu. »
Toujours le nez plongé dans les rayonnages de sa bibliothèque, relisant sans cesse ses auteurs favoris, ses compagnons de route, Vila-Matas s’est visiblement enchaîné pour la vie à un « noble mais implacable maître » appelé littérature. On ne se lasse pas de l’écouter en parler avec humour, à-propos et érudition tout au long de cet opus qui n’est pas sans rappeler Le Voyageur le plus lent paru jadis au Passeur. »
Alexandre Fillon, Livres Hebdo, 02/09/05
« Je suis écrivain parce que j’ai vu Mastroianni dans la Notte d’Antonioni. » Il semble au narrateur que c’est le meilleur moyen pour conquérir une femme, « si possible aussi séduisante que Jeanne Moreau ». Ce recueil de textes de l’écrivain barcelonais né en 1948 joue, avec son ironie et son érudition coutumières, avec la représentation de l’écrivain et l’idée de conférence littéraire dont on ne peut plus déterminer si elle décrit ou commente quoi que ce soit, ou si elle est pleinement œuvre elle-même. »
Libération, 15/09/05
« En pensant à ses constructions romanesques, Enrique Vila-Matas évoque une trame continue tissée comme une tapisserie allant dans tous les sens à partir d’un matériau fictionnel. Un effacement des frontières entre les genres où fictions, documentaires, récits de voyages et autobiographie formeraient une structure métissée, infinie, comme il l’écrit dans son excitant Mastroianni-sur-Mer - un recueil d’essais vifs et de récits remarquables sur les villes nerveuses qu’il a visitées. »
Patrick Amine, Artpress, octobre 2005
La bibliothèque de la chambre obscure
Alberto Savinio était si mécontent des encyclopédies qu’il se fit la sienne pour son usage personnel. Je crois avoir fait la même chose avec la littérature de ce siècle, car chez moi, dans une chambre noire, j’ai réuni tous mes auteurs favoris. Il n’y a pas un matin où, en guise de ce que nous pourrions appeler échauffement, je ne pêche au hasard, dans l’obscurité, un tome et je ne le relise dans mon lit jusqu’à ce que monte l’un de ces désirs irrépressibles de me mettre à écrire. Ensuite, pour bien m’assurer que tout ira pour le mieux, je prends un café, j’allume une cigarette et je vais à la fenêtre depuis laquelle je peux voir toute la ville. Là je fume et je pense à la vie et à la mort, jusqu’à ce que me vienne la sensation, parfois trompeuse, d’être définitivement prêt pour l’écriture. Je ne saurais vivre sans cette bibliothèque que j’ai constituée pour mon usage personnel, ce qui revient à dire que je ne serais rien ni personne sans ma fenêtre. Le roi de la chambre obscure c’est Bartleby, qui pour moi représente la parabole à l’origine de la littérature contemporaine, son étape fondamentale : l’histoire de l’homme exilé dans le monde, l’histoire d’un humble copiste ou employé aux écritures qui me rappelle tant le Kafka qui promenait dans tout Prague son étrange manteau chauve-souris et son chapeau melon noir. Kafka aurait été légèrement différent s’il n’avait pas lu Robert Walser - pour moi, il n’y a pas de livre plus fascinant que son Jakob von Gunten -, l’extravagant écrivain suisse qui ressemble tant au personnage de Bartleby, surtout lorsqu’il se retirait de temps en temps à Zurich, dans la « Chambre d’écriture pour désœuvrés ». Et là, assis sur un vieux tabouret, à la tombée du jour, dans la lumière pâle d’un quiquet à pétrole, il utilisait sa microscopique et élégante calligraphie pour copier des adresses ou faire d’autres menus travaux de ce genre que lui commandaient des entreprises, des associations ou des personnes privées.
Il serait impossible de rencontrer quelqu’un de plus extravagant que Walser si Raymond Roussel n’avait pas existé, lequel vivait enfermé en lui-même, dans sa roulotte aux persiennes baissées, contemplant la lumière incréée qui naissait à l’intérieur de lui, à l’intérieur de son œuvre, consacrée à une espèce de cybernétique appliquée à la littérature et qui aurait produit des œuvres aussi géniales que Locus Solus et Impressions d’Afrique. Ces deux livres sont placés entre l’œuvre de Walser et celle de Flaubert dans ma bibliothèque constituée à mon usage personnel. Flaubert est là parce que sa trajectoire littéraire calculée transforma l’histoire de la littérature et permit l’apparition d’œuvres d’avant-garde comme celles de Roussel et de Walser, ses extravagants compagnons de rayonnage. Flaubert ne fit rien de moins que de hisser à la perfection la plus haute le roman réaliste (Madame Bovary) et ensuite de le dynamiter, de le briser avec cette minutieuse étude de la stupidité humaine qu’est Bouvard et Pécuchet.
Ce roman de Flaubert, non perçu en son temps pour ce qu’il est, un roman extraordinaire, a eu néanmoins de fervents admirateurs, et parmi eux se détache le grand Jorge Luis Borges, son plus grand défenseur. Quand je me suis mis à lire Borges, ce fut pour moi la même chose que, pour saint Paul, tomber de cheval sur le chemin de Damas. Je ne sais pourquoi nommer Borges me ramène toujours à Fernando Pessoa, duquel on disait qu’il mentait ou feignait d’écrire alors que simplement il sentait avec l’imagination et non avec le cœur.
À côté des œuvres complètes de Pessoa, il y a Vladimir Nabokov, qui ne ressemble en rien au poète portugais. Lolita et, surtout, Feu pâle me rappellent qu’en littérature il faut toujours prendre des risques, car comme le disait Michel Leiris, le voisin d’étagère de Nabokov, les tragédies que nous mettons en scène sont des tragédies réelles dans lesquelles le sang est répandu et où l’on joue sa propre vie. Il faut toujours prendre le taureau de la littérature par les cornes, comme le savait très bien Louis-Ferdinand Céline, qui écrivit la plus radicale des descentes aux enfers.
Dans l’obscurité, Voyage au bout de la nuit fait un clin d’œil à James Joyce, non pas à l’auteur d’Ulysse, quand bien même ce livre a changé le destin de la littérature en la libérant de toute sa rhétorique antérieure, mais à l’auteur de Gens de Dublin, que je considère, à côté du Cathédrale de Raymond Carver, comme un livre de lecture incontournable pour quiconque se pose la question d’écrire un jour des récits. Je ne sais plus qui m’a raconté il y a peu que Juan Rulfo fut un grand admirateur du Joyce nouvelliste, bien que, de toute évidence, il soit difficile de le découvrir dans son Pedro Páramo, pour la simple raison que ce bref roman est différent de tout ce qui existe, il me semble, et que c’est le seul livre qui, étant donné l’incroyable surprise nichée entre ses pages, m’a laissé muet, complètement muet pendant des heures.
Puis il y a Witold Gombrowicz — son Journal ne nous aide pas seulement à vivre mais il nous rend intelligents —, et il en reste beaucoup d’autres. Le mystérieux Jan Hydejeck, par exemple, l’auteur de La Passion, selon Rita Malú, livre publié en 1925 dans sa Prague natale, fascinant et très étrange catalogue d’espions de l’eucharistie, c’est-à-dire de voyeurs de l’hostie, Montaigne et Philippe II entre autres. Il y a, évidemment, cet homme minuscule et terrorisé que fut Bruno Schulz et qui parvint, dans Les Boutiques de cannelle, à faire de la lointaine Drohobycz, sa ville natale, la plus belle ville de toute l’histoire de la littérature. Et il reste aussi, bien sûr, les Espagnols, je ne les oublie pas. Pío Baroja, par exemple. Don Pío-Pío, comme l’appelait Ramón Gómez de la Serna, qui depuis des années cohabite admirablement avec un autre Ramón, Valle-Inclán, dans l’obscurité infinie de ma chambre secrète.
Enrique Vila-Matas, figure de proue de la littérature espagnole contemporaine, a déjà publié aux éditions Passage du Nord-ouest la lecture assassine, et Pour en finir avec les chiffres ronds.
Traduit de l’espagnol par Pierre-Olivier Sanchez
Collection : Traductions contemporaines
ISBN : 2-914834-16-0
Parution : septembre 2005
256 pages
Format : 19 x 14 cm
Vila-Matas sur Mer Propos recueillis par Pierre Hild pour Page des libraires, septembre 2005.
Plus ils se déploient, plus les livres de Vila-Matas tissent une toile de correspondances fascinantes. Changeante, hybride, métissée, mêlant fiction et réalité, réflexions et espaces narratifs, son œuvre, au-delà des thèmes de la disparition et du renoncement, donne à croire, encore, que la Littérature pourrait être un salut.
Enrique Vila-Matas, décrivant l’angoisse qui l’étreignait au moment de prendre la parole en public, rapporte cette anecdote : « Une célèbre écrivaine espagnole me suggéra de prendre avec elle un anxiolytique très apprécié par les conférenciers du monde entier. Au moment du colloque, elle et moi étions totalement sous l’effet du calmant, et cela devait se remarquer parce qu’un monsieur du public nous dit : "Vous, les écrivains espagnols, vous avez l’air plus tranquilles depuis la mort de Franco ! " ». À lire ce dernier livre de Vila-Matas, que l’on rangerait volontiers auprès du Livre de l’intranquillité de Pessoa, on se permettra d’en douter. L’œuvre de Vila-Matas est aujourd’hui largement traduite en France. Christian Bourgois a publié nombre de ces textes majeurs, tels Bartleby et Compagnie ou Le Mal de Montano (Prix Médicis étranger 2003). Ce travail éditorial essentiel est aujourd’hui complété par la jeune maison d’édition Le Passage du Nord-Ouest, qui publie cette rentrée un troisième titre d’Enrique Vila-Matas, Mastroianni-sur-Mer*, en attendant pour le printemps 2006, chez Bourgois, le nouveau roman de l’auteur, Irse - s’en aller -, une autre histoire de disparition. Ce texte en quatre parties rassemble deux conférences, des chroniques données au journal espagnol El Pais et des essais publiés dans diverses revues. Un ensemble passionnant. Une autre manière d’entrer ou de revenir sur l’œuvre de Vila-Matas. Mastroianni-sur-Mer, première conférence, tente d’analyser les rapports entre cinéma et littérature. Par digressions successives, c’est une autre manière de se familiariser, aussi, à « la structure métissée » des textes de l’auteur. Après Bartleby et Compagnie, deuxième conférence, devrait expliciter les soubassements du livre qu’évoque le titre. C’est « l’après » d’un livre sans fin, peut-être. Une conférence qui tourne bien vite à la conférence sur la conférence, surtout. Depuis la ville nerveuse est un choix de chroniques données à El Pais : on passe du métro barcelonais à Sophie Calle, de l’équipe de France de rugby en état avancé d’ébriété dans un aéroport à l’évocation de « l’ironique poésie de l’absurde » de César Aira. Écrits Shandys, ensemble qui clôt le volume, permet notamment de retrouver certains des écrivains chers à Vila-Matas, Gombrowicz, Bolaño, Beckett, Monterroso... Parodiant L’Abrégé d’histoire de la littérature portative qu’écrivit Vila-Matas, nous vous proposons, ci-après, quelques citations tirées du volume qui donnent un aperçu de la pensée de l’auteur. Une sorte d’illustration dans le texte de quelques-uns des propos échangés avec l’auteur, cet été, à Paris. Propos qui se concentrèrent sur son œuvre pour finir off, usant des digressions chères au barcelonais, autour des mérites respectifs du pâté d’oursin ou de l’œuvre musicale de Pascale Comelade.
Pierre Hild : Mastroianni-sur-Mer, partie qui donne titre à l’ensemble du volume, est au départ une conférence sur les rapports de la littérature et du cinéma. Constituée de nombreuses digressions, elle retourne souvent vers une scène centrale : le rôle de Mastroianni, écrivain dans La Notte. Figure qui, dites-vous, a marqué votre vocation d’écrivain... Enrique Vila-Matas : Oui. Je voulais être écrivain. Être comme ce Mastroianni-là. Mais j’oubliais un petit détail, important tout de même : pour être écrivain, il faut écrire (rires).
Mastroianni-sur-Mer est un texte en quatre parties qui rassemble différents écrits. Les éditions françaises et espagnoles sont-elles semblables ? Il y a beaucoup de différences. (Enrique Vila-Matas nous montre l’édition espagnole, plus volumineuse). Nous avons notamment enlevé de nombreux textes de la troisième partie, Depuis la ville nerveuse, des chroniques données au journal El Pais, difficiles à comprendre pour un lecteur français car trop « locales ».
Cette partie regroupe effectivement des écrits publiés dans la presse. Était-ce, pour vous, une expérience particulière ? Ce n’est pas purement de la littérature. Concilier Littérature et journalisme est difficile. Ces chroniques du Pais n’existent plus. D’autres écrivains y participaient. C’était un luxe, jugé trop littéraire par la nouvelle direction catalane d’El Pais. Mon texte sur Sophie Calle, par exemple, n’est pas du journalisme traditionnel.
Au-delà des contraintes journalistiques, vous dites qu’accomplir cet exercice, c’était sortir d’une forme de solitude de l’écrivain, affronter la réalité, aussi... Affronter la réalité... Ces chroniques sur Barcelone furent importantes. J’étais enfermé dans mon monde. Je m’obligeais ainsi à dire un peu de la vérité de la rue. Me confronter à l’immédiateté aussi. Ces textes étaient lus trois ou quatre jours après leur écriture. Pour un roman, il faut souvent attendre deux ou trois ans.
Vous êtes barcelonais. Souvenirs d’enfance et vie d’aujourd’hui sont évoqués dans ces pages. Vous semblez pour autant ne pas souhaiter apparaître comme un écrivain de Barcelone... Je suis un écrivain étranger à tous les pays. Toujours étranger. Il y a beaucoup d’écrivains de langue castillane qui parlent de Barcelone. Manuel Vasquez Montalban, Eduardo Mendoza, Juan Marsé... J’ai moi-même collaboré avec bonheur à un livre sur Barcelone et ses quartiers. Je suis barcelonais, très proche de ma cité, mais, quand j’écris, je ne suis « ni polonais ni chinois », comme le disait Gombrowicz, ni barcelonais ni français.
Les quatre parties du volume sont constituées de textes de commande. Pourquoi avoir voulu créer un ensemble avec ces textes précis ? Ce n’est pas un recueil d’articles conçu de manière opportuniste, c’est un ensemble en liaison directe avec le reste de l’œuvre. Il communique avec mes « romans » qui sont des formes hybrides, comme Le Mal de Montano qui conjugue essai et narration.
Mastroianni-sur-Mer, Après Bartleby et Compagnie, les deux premières parties du volume, se présentent comme des conférences. Des conférences d’un genre particulier... Donnez-vous vraiment ces conférences telles quelles ? Oui. Telles quelles. Je ne les retouche pas. Après Bartleby et Compagnie, c’est une intervention que j’ai faite lors d’un cours d’été à Santander. On m’avait demandé d’expliquer la façon dont j’avais élaboré Bartleby et Compagnie, ses structures. Je ne sais pas expliquer. J’ai donc construit une conférence en reprenant la structure du roman, donna par la même un nouvel exemple plutôt qu’une analyse.
Ce n’est pas la première fois que vous utilisez cette forme métissée des conférences. Elle ouvrait déjà Paris ne finit jamais... Une conférence de ce type, c’est beaucoup de travail mais j’aime cela. C’est une manière d’assouvir mon désir de liberté en associant une chose à une autre. J’ai peut-être découvert la liberté un peu tard, comme écrivain. Cette structure personnelle me permet de sortir de la narration classique et de ses histoires. J’aime les histoires et j’aime les raconter. Mais j’aime aussi la réflexion. La « pensée » comme élément de narration. La « pensée » plutôt que ce qu’on pourrait nommer « les idées » : quelque chose qui a à voir avec la voix intérieure.
Bartleby et Compagnie est un livre important dans votre œuvre. Est-ce pour vous une étape, un tournant ? Son écriture a été importante. Même s’il n’a pas remporté un large succès auprès du public, sa réception fut pour moi inespérée. Je n’avais pas pensé qu’autant de lecteurs s’identifieraient au livre et à ses thèmes. C’est vrai que certains lecteurs sont des sortes de Bartleby, des personnes qui ont voulu écrire et ont connu une forme de renoncement. Je n’avais pas pensé aussi ce livre comme un livre infini, un sujet inépuisable.
Vous n’avez pas eu envie de donner une suite ou de faire une nouvelle édition, augmentée, de Bartleby et Compagnie ? Non. Le livre est terminé, pour moi. Il y a des archives chez moi qui consignent tous les envois (cartes, lettres, suggestions...) que j’ai reçus après sa publication. Qui veut donner une suite peut le faire. Moi, non. Les suites ne sont jamais bonnes et puis, ainsi, le livre est vivant.
Cette conférence est pour vous une manière de dévoiler un peu votre pensée de la littérature. Il y a ce mot qui revient souvent : le métissage... Jordi Pujol, exemple du nationalisme catalan, fait mine d’ignorer que Barcelone, depuis 30/40 ans, s’est grandement métissée avec l’arrivée de personnes venant de l’Amérique du sud ou de l’Amérique centrale, de Pakistanais... La Catalogne officielle, le parlement, sont essentiellement constitués de catalans. La réalité de la rue est différente. Récemment, traversant une place, je me suis rendu compte que sur une quarantaine de personnes, j’étais le seul catalan... Vous avez cela, aussi, à Paris. Notre monde, si large, communique. Tout est relié, mélangé, métissé, quand certains voudraient faire croire à la voie unique, nationaliste.
Chez vous, cette réflexion sociale, politique, autour du métissage débouche aussi sur une façon particulière de penser la forme littéraire, non ? Il y a ce métissage et ces formes hybrides sur lesquelles vous travaillez... Je ne peux écrire sans « diversion ». (NDT : en espagnol, le verbe « divertir » peut signifier l’amusement ou le détournement). Sans enquête, non plus. J’aime étudier, apprendre, lire d’autres textes. Irse, mon prochain roman qui sortira au printemps chez Christian Bourgois, est une sorte d’enquête autour de Paris. C’était très amusant à faire.
Il y a souvent chez vous cette idée d’investigation, d’enquête, d’espionnage... Je cherche la vérité plus que la réalité. Kafka est un modèle pour cela. Ça ne l’intéresse pas d’être réaliste, il cherche la vérité. À mon petit niveau, je fais de même, restant du côté de l’humour quand lui développe un sentiment tragique.
Vous goûtez particulièrement l’ironie de certains écrivains, César Aira, par exemple... Aira, je l’ai connu en Amérique latine il y a quinze ans. C’est un des trois ou quatre grands écrivains de l’Argentine. Un auteur important avec peu de lecteurs, deux mille à peine en Espagne. Il dit, par fausse modestie, que sa littérature n’a pas d’importance, que c’est un désastre. Comme ça, il est tranquille. (rires).
Qu’appelez-vous extravagance en littérature ? Être extravagant, c’est ne pas être un fonctionnaire, un travailleur de la littérature. Ça a à voir avec des personnages comme les excentriques anglais. S transformer soi-même en personnage littéraire. Pour moi, Dali est l’artiste ultime qui se présente et se construit comme artiste.
Dans les Écrits Shandys - titre de la dernière partie du texte -, que veut dire « Shandys » ? Ce sont des écrits personnels. Dans « shandy », étymologiquement, il y a l’idée de joie, de quelque chose de cinglé, aussi.
Vous citez Bazlen disant l’impossibilité d’écrire et le fait que les livres d’aujourd’hui seraient des « notes en bas de page »... J’avais écrit cinquante pages de Bartleby et Compagnie quand j’ai trouvé cette réflexion. Toute la structure du texte vient de là. Le Livre invisible, Bazlen, Blanchot... Ce sont des choses que connaissent et comprennent les Français. En Espagne, certains prennent ce que je fais pour une simple incapacité à savoir écrire...
Comme dans Bartleby et Compagnie, êtes-vous guetté par le renoncement à l’écriture ? En écrivant sur ceux qui n’écrivent pas, j’écris. Tous les thèmes sont intéressants, pour moi. Si j’écris sur le suicide, c’est que j’aime parler de ce thème. Je cherche à écrire sur tout et tout le monde. Roberto Bolaño m’a dit que dans Bartleby et Compagnie, je ne parle pas vraiment de ceux qui n’écrivent pas : je parle de tous ceux qui ont un jour renoncé à quelque chose.
Dans votre livre, un personnage dit que le « poète est celui qui cherche et découvre ce qu’il y a de caché derrière la réalité ». êtes-vous d’accord si je vous dis que vous avez une démarche de poète ? Être poète ou être poème... je ne suis pas poète, mais je préfère être poème, si j’étais poète.
Abrégé du Vila-Matas portatif
« C’étaient les deux choses qui manquaient dans ma vie : être quelqu’un - soudain, être écrivain me sembla parfait ; je ne savais pas alors que, pour le devenir, il fallait non seulement écrire mais encore bien écrire, et même ainsi, en écrivant, on pouvait ne pas se sentir le moins du monde satisfait - et avoir une femme, si possible aussi séduisante que Jeanne Moreau. »
« Tout écrivain est un hybride où cohabitent les influences d’écrivains réels et celles d’écrivains inventés. »
« Ma quête de Bartleby donnait du sens à ma vie. Le jour où je réalisai cela, ce fut pour moi le début d’une grande fête, qui connut son apothéose à la lecture de ce vers de Roberto Juarroz : "Au centre du vide il y a une autre fête. " »
« Il faut aller vers une littérature en accord avec l’esprit du temps, une littérature mixte, métissée, qui laisse les limites se confondre et la réalité danser sur la frontière avec le fictif, à un rythme qui efface cette frontière. »
« Je m’amuse de plus en plus à aimer la tristesse. Quand presque tout le monde parle de tragédie et d’échec final de la littérature, moi je fais des projets. »
« On peut dire ce que l’on veut, l’écriture peut sauver l’homme. Même dans l’impossible. »
« Dans mon cas, ne rien comprendre n’est pas un problème. Je n’ai pas seulement mi au net, mentalement, les chroniques ou les livres que je ne comprends pas, mais plus encore, ma propre poétique se nourrit de mon incompréhension. »
Du même auteur, Le Mal de Montano paraît chez 10/18
LU ET CONSEILLÉ PAR O. Badoy Lib. La Manufacture, Romans-sur-Isère - E. Favre Lib. Sauramps, Montpellier - K. Henry Lib. Comme un roman, Paris 3e - C. Tanniou Lib. Le Verger des muses, Corbeil-Essonnes.
ENRIQUE-VILA-MATAS : L’ÉCRITURE PERMANENTE Transfuge, septembre 2005
Mastroianni-sur-Mer est le titre du nouvel opus de l’écrivain espagnol, un recueil de chroniques et de conférences publié au Passage du Nord-Ouest : Pourquoi et comment écrit-on ? Quelle est la place de l’écrivain aujourd’hui ? Peut-on arrêter de fumer à Chicago ? Prendre l’avion sans risque avec une équipe de hockey ? Ou encore apercevoir la mer depuis le passage Sant Joan en Rojo, à Barcelone ? Vila-Matas évoque l’indispensable et l’accessoire avec humour, intelligence et générosité.
Dans Mastroianni-sur-Mer -texte de conférence donnant le titre du livre-, vous situez l’origine de votre vocation littéraire après avoir vu le film d’Antonioni, « La nuit ». Mastroianni y incarne un écrivain (marié à Jeanne Moreau), qui va présenter à Milan un roman qu’il vient de publier : « La gare ». J’avais dix-sept ans et Mastroianni a incarné pour moi une sorte d’idéal. Il possédait deux choses qui me manquaient dans la vie : être quelqu’un -un écrivain- et avoir une femme (si possible aussi séduisante que Jeanne Moreau). Le personnage du film correspondait au genre d’homme que je voulais être.
Cette fascination pour la figure sociale de l’écrivain -que peu d’auteurs osent confier- n’était qu’un point de départ. « Écrire, c’est cesser d’être écrivain », dites-vous pour expliquer le passage de la projection à celui de l’action... J’ai très vite compris qu’écrire était beaucoup plus difficile que ce que je pensais. Et ce sentiment ne s’est pas estompé, il continue. Plus on lit, plus on écrit, plus le chemin à parcourir pour devenir écrivain semble s’allonger.
Etes-vous devenu ce que vous rêviez d’être ? Il y a deux ans, j’ai été invité à l’Institut Cervantès de Milan pour parler de ma vocation littéraire -mais en fait j’y ai parlé de Mastroianni. Et j’ai rapporté cette histoire puisque le film La notte se passe à Milan. Dans le film, l’écrivain dit que c’est « très pénible de parler de son livre » ; j’ai éprouvé la même chose. Avec le temps, je me trouve dans le même rôle, la même situation que ce personnage... Je suis maintenant reconnu, intégré dans la société espagnole comme « écrivain ».
L’écrivain, dans l’Espagne d’aujourd’hui, a-t-il le même prestige que celui qu’il semble avoir en France ? Non, peut-être moins, quand même. Avant, quand il s’agissait de faire un mariage, l’ingénieur avait plus de prestige que l’écrivain. Mais ça a changé, parce qu’actuellement l’écrivain gagne de l’argent en Espagne -ce n’était pas le cas auparavant. Pour beaucoup de gens, l’écrivain est un mystère, parce qu’on suppose qu’il est intelligent, qu’il sait des choses, on lui prête de grandes vertus. Il y a des écrivains qui n’ont pas écrit une ligne et ont déjà un agent littéraire parce qu’ils savent qu’ils peuvent gagner de l’argent en écrivant un roman.
Vous évoquez les doutes et difficultés de l’écriture, mais d’après l’abondance de votre œuvre -qui comporte une vingtaine de romans, recueils et essais- on pourrait croire que vous écrivez avec une relative facilité ? Oui, mais ça n’empêche pas de douter. J’ai souvent le sentiment que j’étais meilleur écrivain avant que je ne le suis maintenant. C’est le doute qu’éprouve tout écrivain, je suppose. Il y a aussi l’idée qu’un écrivain veut écrire un chef-d’œuvre, mais en même temps il rechigne à le faire, parce que ce serait la fin pour lui. Il est très difficile d’être content de son travail. Mais quand je lis des très grands écrivains, je me rends compte que leur travail comporte aussi des lacunes -et je n’échangerais nullement ma situation pour la leur. Parfois, je pense que je devrais écrire comme Tolstoï, puis après, je m’aperçois que ça ne n’intéresse pas tant que ça. J’aime beaucoup cette phrase d’Antonio Lobo Antunes : « Personne n’écrit comme moi ». Cela signifie que chacun écrit selon ses possibilités. Par exemple, la structure de mon livre, Le mal de Montano, ne ressemble à la structure d’aucun roman que je connaisse... Elle m’est vraiment personnelle. En revanche, le thème de Paris ne finit jamais est le même que celui de Paris est une fête de Hemingway, ou de L’éducation sentimentale de Flaubert. Je pense en revanche avoir été plus novateur dans Bartleby et compagnie...
Bartleby et compagnie est le sujet du second texte du recueil. Vous y relatez une conférence que vous avez donnée à propos de la genèse et du parcours de ce roman singulier, qui mélange fiction et expérience, souvenirs de lectures ou essais. Vous évoque une littérature du « fragment » et surtout du « métissage », agrégeant des matériaux très divers : est-ce une voie nouvelle pour l’écrivain ? Le fragment en soi n’est pas nouveau, mais le métissage de matériaux introduits dans le roman (essai, fiction, souvenirs, etc.) l’est en effet davantage. Oui, bien sûr, on ne doit s’imposer aucun interdit. Ce serait terrible que de limiter les matériaux utilisables dans le roman et de définir le genre de manière trop précise, stricte. Il n’y a rien de « non-littéraire » : tout peut entrer dans la littérature. Les idées d’écriture me viennent plus souvent lorsque j’attends l’autobus en bas de chez moi que quand je suis assis à mon bureau. Je connais un écrivain qui tourne autour de sa table pour trouver des idées. Je ne fonctionne pas de cette façon, dans un bureau : tout, pour moi, est utilisable.
Vous êtes perpétuellement en train d’écrire ? Oui. Par exemple, si je vois quelque chose qui m’intéresse à la télévision, je le recycle immédiatement dans mon travail. Notre entretien fait aussi partie de mon œuvre. Si au cours de notre conversation une idée surgit et m’intéresse, je l’utiliserais immédiatement. S’il n’en était pas ainsi, ce serait simplement une « entrevue », une formalité. Et pour moi c’est plus que ça. Je veux que mon écriture soit vivante, qu’elle change constamment.
Avez-vous une vision globale de vos livres, l’idée préalable d’une structure ? Pas du tout. Je ne connais jamais le dénouement de mes livres : ce serait terriblement ennuyeux ! Si je savais déjà quelle direction prend mon œuvre, j’arrêterais d’écrire. Je procède un peu comme Tristram Shandy, le personnage de Sterne : je réalise l’idée quand elle me vient en tête ; je suis toujours dans l’œuvre -pas nécessairement lorsque je suis devant mon ordinateur. Mon œuvre sera toujours incomplète ; elle ne s’arrêtera qu’avec la mort.
Vous racontez de manière très touchante comment vos lecteurs ont prolongé la vie de votre roman en vous signalant d’autres Bartleby dignes de figurer dans le livre... J’ai reçu des lettres, des messages téléphoniques me signalant des Bartleby coréens, japonais, équatoriens... Je me suis constitué un dossier, à la maison. Il y aurait matière à un autre livre, mais il faudrait maintenant que quelqu’un d’autre le réalise : pour moi le roman est définitivement terminé.
Est-ce le seul livre pour lequel un processus de collaboration avec le lecteur s’est déclenché ? Oui, c’est le seul pour lequel les relations avec les lecteurs ont été aussi étroites. Quand je l’écrivais, j’étais conscient de ce potentiel, du fait qu’il s’agissait d’un sujet infini, inépuisable.
Pensez-vous, comme l’ont affirmé certains critiques à travers les théories de la réception littéraire dans les années 70/80, que l’auteur a besoin du lecteur pour mener à bien son livre ? Bartleby et compagnie et Le mal de Montano sont des livres que le lecteur peut continuer. Mais en général, quand j’écris, je ne pense jamais au lecteur. Je me sens plutôt proche de Julien Gracq, lorsqu’il affirmait : « J’écris pour moi et je n’attends rien de personne ». Après, le lecteur fait bien entendu ce qu’il veut, s’identifie ou non, interprète comme il le veut avec sa liberté de lecteur, mais je ne pense pas à lui en écrivant.
Sartre, dans « Qu’est-ce que la littérature ? », puis plus tard Umberto Eco dans « Lector in fabula », ont affirmé qu’on écrivait, même de manière inconsciente, pour un lecteur idéal, qui au final détenait le sens et, d’une certaine manière, la réalité ultime de l’œuvre littéraire... Je répondrais à cela avec une anecdote : je me trouvais un jour à Barcelone, assis à une terrasse, avec un ami très intelligent, mais qui n’aime pas beaucoup mes livres (en général mes amis n’aiment pas tellement mes livres). Il m’a dit : « Ah, j’ai enfin lu un texte de toi qui m’a plu, c’est La neige à Naples ». Je suis alors rentré chez moi, j’ai relu le texte, pour essayer de trouver ce qui lui avait plu. Et je n’ai jamais pu trouver ! Je dois pourtant avouer qu’il m’est arrivé d’écrire en pensant à une seule personne, parfois mon éditeur ou un critique très important ...et ça a été une catastrophe : je ne peux pas me mettre à la place de l’autre. Tout cela pour en revenir à cette conclusion : j’écris pour moi-même et personne d’autres.
Les « Chroniques urbaines » (publiées dans l’édition catalane d’El Pais), constituent la troisième partie du recueil. Vous dites qu’elles constituent une chance car elles vous ont « ouvert sur la réalité ». Aviez-vous un tel besoin d’ouverture ? Je vivais dans un tel monde fictif, et lorsqu’en février 1996 on m’a confié ces chroniques, j’ai dû sortir dans la rue, observer la réalité : ça m’a fait beaucoup de bien. Beaucoup de gens ont cru que j’inventais au fil de ces chroniques... Dans « Le Paseo de Sant Joan en Rojo », par exemple, récit dans lequel je dis apercevoir la mer depuis un endroit précis et inattendu de Barcelone (ce qui est la stricte vérité !), le directeur du journal est allé lui-même vérifier ...pour savoir s’il pouvait me confier d’autres articles.
Ce doute des lecteurs quant à la véracité de vos chroniques n’est elle pas une preuve de talent et de puissance d’évocation pour un romancier ? Je pense comme Nabokov que le romancier est un illusionniste et je place plus de confiance dans la fiction que dans la réalité.
Propos recueillis par Fabrice Lardreau
ENRIQUE VILA-MATAS, L’ESPACE LITTÉRAIRE Par Pierre Lepape
Inutile de chercher sur une carte : Mastroianni-sur-Mer est un territoire imaginaire, l’espace mystérieux de la création, dans la géographie personnelle d’Enrique Vila-Matas. Un recueil de textes nous invite à l’explorer.
Enrique Vila-Matas raconte que lorsqu’il avait 16 ans - c’était en 1964, à Barcelone, sa ville natale, il a assisté à la projection de La Notte, le fameux film d’Antonioni. Dans ce film, Mastroianni, qui est marié à Jeanne Moreau, est écrivain. Du moins, c’est ce qu’on nous dit, car on ne le voit jamais écrire et l’on ne sait rien de ce qu’il écrit. Il erre, élégant, séduisant, aisé ; on le respecte, on l’admire. Le jeune Vila-Matas est ébloui : il sera, décide-t-il, écrivain. Une situation de rêve. Mais entre le mythe de l’écrivain et la réalité, il n’y a pas seulement un monde, il y a tout l’espace de la littérature. Lorsqu’on devient écrivain, qu’on occupe la situation d’écrivain, stable, assurée, triomphante, c’est qu’on a cessé d’écrire, c’est-à-dire d’affronter le vide, le doute, les terres inconnues de l’imagination et de la création. Entre la fiction de l’homme de lettres et l’incertitude de l’écriture, il existe un vaste espace aux contours flous, aux frontières mouvantes que Vila-Matas nomme Mastroianni-sur-Mer et dont il nous propose quelques explorations. En apparence, Mastroianni-sur-Mer est un recueil de textes : deux ou trois conférences, des chroniques écrites pour l’édition catalane d’El País, d’autres, plus récentes, pour Le Magazine littéraire ; des portraits, des hommages, des préfaces, tous ces courts écrits annexes à l’œuvre qu’un écrivain de métier est amené à produire au cours de sa carrière. Conférences brillantes au cours desquelles l’écrivain sait faire rutiler l’étendue de son savoir littéraire, l’agilité de sa dialectique, l’éclat de ses images et de ses comparaisons, le dynamisme de ses paradoxes. Chroniques au décousu savant, aux digressions non-chalantes et maîtrisées. Hommages de l’artiste à ces écrivains du passé qui constituent sa constellation personnelle : Valéry Larbaud, Samuel Beckett, Victor Gombrowicz et le premier entre tous - Laurence Sterne, l’auteur génial de Tristram Shandy que Vila-Matas considère comme « la plus triomphale fête de la liberté dans le texte ». Mais chez Vila-Matas, comme chez Laurence Sterne, il n’existe pas un centre qui serait le principal de l’œuvre, son noyau dur, et des annexes, des marges, des activités secondaires d’écriture, délassements ou obligations professionnelles. Mastroianni-sur-Mer est simplement une autre manière de répondre aux questions que ne cesse de se poser Vila-Matas dans ses autres livres - Bartleby et compagnie, par exemple, ou Abrégé d’histoire de la littérature portative : pourquoi des gens se livrent-ils à cette étrange activité qu’est l’écriture et pourquoi tant d’autres encouragent-ils cette curieuse manie en les lisant ? Vila-Matas tourne et retourne ces énigmes dans tous les sens. Il mène l’enquête, en détective déterminé, rigoureux et inquiet. Il scrute les textes, les vies d’écrivains, les anecdotes de l’histoire littéraire. Aucun détail ne lui semble superflu.Et comme dans toute enquête moderne, le mystère, loin de s’éclaircir, s’épaissit au fur et à mesure que s’accumulent les indices. Mais plus on avance aussi, moins on comprend et plus on s’approche de la vérité de la littérature : « Dans mon cas, ne rien comprendre n’est pas un problème. Je n’ai pas seulement mis au net, mentalement, les chroniques ou les livres que je ne comprends pas, mais plus encore ma propre poétique se nourrit de mon incompréhension. Je charge de sens la sensation d’absurde que donne la vie et, en passant, je considère que l’essentiel de la réalité se trouve dans les livres. Même si je n’ai jamais rien compris à ce monde [...] même si je n’ai jamais compris pourquoi un jour je serai mort, même si je n’ai jamais rien compris, j’ai continué à chercher et à trouver dans la littérature, toujours, et paradoxalement dans l’absurde même, le sens du monde. » Mastroianni-sur-Mer dessine un espace sans frontières.Pas de limite assignée entre le roman et l’essai, entre le fictif et le réel, entre le centre et la périphérie, entre le sérieux et l’humour, entre la pensée et l’imagination. Plus de frontières nationales non plus. Écrivain espagnol, écrivain catalan écrivant en castillan, Vila-Matas veut s’évader de l’espace national dessiné par la vie littéraire de son pays : « Depuis quelque temps, je ne veux plus être qu’un étranger. Depuis quelque temps je crois que la littérature transcende toujours un peu plus les frontières nationales pour faire des révélations profondes sur l’universalité de la nature humaine. »
Le Magazine littéraire, octobre 2005
MARCELLO ET MOI
Enrique Vila-Matas, Mastroianni-sur-Mer
Recueil délicieux de conférences, articles et autres écrits de l’écrivain catalan, habités par la présence obsédante de sa ville, Barcelone.
On sait quelle importance peuvent avoir les écrivains dans l’œuvre d’Enrique Vila-Matas, le plus réjouissant des écrivains catalans d’aujourd’hui : ce lecteur érudit et compulsif souffre de ce qu’il a baptisé, dans l’un de ses romans, « le Mal de montano », c’est-à-dire une tendance chronique à confondre la littérature et la vie. Hemingway, Kafka, Gombrowicz, Walzer, Perec et beaucoup d’autres ne cessent ainsi de s’inviter dans ses textes, formant une famille de personnages et de compagnons à demi fictifs, mais parfaitement fidèles. On ne sera donc pas surpris de les retrouver dans Mastroianni-sur-Mer, un recueil un peu disparate mais délicieux de conférences, articles et autres « écrits shandys », comme les appelle l’auteur de Bartleby et Compagnie. La surprise, c’est plutôt de découvrir quel rôle décisif a joué le cinéma dans la vocation de Vila-Matas : « Je suis écrivain, écrit-il carrément, parce que j’ai vu Mastroianni dans La Notte d’Antonioni. » Vers l’âge de 17 ans, en effet, il découvre ce film dans lequel Marcello Mastroianni tient le rôle d’un écrivain marié à Jeanne Moreau. C’est pour lui une révélation : un écrivain peut donc « être quelqu’un » et « avoir une femme » - pas n’importe laquelle... Être et avoir : un rêve d’adolescent, qui néglige pourtant l’essentiel, puisqu’on ne voit jamais Mastroianni écrire dans le film d’Antonioni. Pas de travail à faire, juste une pose à assumer, avec élégance et un peu de distance ironique, très chic. Vila-Matas a fini par atteindre cet idéal de dandy, mais en passant par la voie d’une œuvre : le jeune homme timide qui, dans les années 70, avait osé demander conseil à la terrible Marguerite Duras, est devenu un pur écrivain, comme le montre chacun des textes réunis dans Mastroianni-sur-Mer. Bien sûr, il n’est pas seulement question de cinéma dans ce recueil dont le titre original, Depuis la ville nerveuse, est une expression qu’il a empruntée à l’Argentin Roberto Arlt qui évoquait ainsi Barcelone. Vila-Matas ne cesse en effet de revenir à sa ville natale : il voyage, fait d’incroyables digressions, raconte un périple à Chicago pour essayer (en vain) d’arrêter de fumer, imagine qu’on construit un hôtel dans le style de Gaudí sur l’emplacement des Twin Towers à New York. Bref, il divague, mais c’est toujours vers Barcelone que le ramène ses déambulations, et c’est à Barcelone qu’il consacre des pages splendides, d’amour et d’ironie mêlées. Cette présence presque obsédante de la « ville nerveuse » donne une autre couleur à ce livre plein de références et de fantaisie : c’est le ton de la nostalgie, discrète, sans pathos, terriblement séduisante... Et c’est pour cela aussi qu’on peut dire que Vila-Matas est resté fidèle à cette illumination adolescente de La Notte : il est devenu, avec la nonchalance d’un grand mélancolique, le Mastroianni de Barcelone.
Fabrice Gabriel Les Inrockuptibles, 2 novembre 2005.
MASTROIANNI-SUR-MER PAR MICHÈLE GAZIER Télérama, semaine du 24 au 30 décembre 2005
Dire que Mastroianni-sur-Mer est un recueil d’articles et de conférences de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas est à la fois juste et réducteur. Car Mastroianni-sur-Mer est beaucoup plus que l’assemblage de propos écrits et/ou prononcés au hasard des jours. À sa manière, Mastroianni-sur-Mer est un journal intime-extime, les pages recollées que l’écrivain a entassées dans sa besace de lecteur-voyageur curieux et qu’il redécouvre, relit et signe. Qu’il invente ses souvenirs, qu’il réécrive les origines de sa vocation littéraire (née, raconte-t-il ici, en voyant le film d’Antonioni La Notte, dans lequel Mastroianni joue avec élégance et flegme le rôle d’un écrivain), qu’il évoque un ami, une rencontre, son désir de fumer ou d’arrêter de fumer, la violence feutrée d’une rue de Barcelone, la tension des villes qui ont une vieille âme ou les réactions de ses lecteurs à son dernier livre, Bartleby et compagnie, Vila-Matas nous prend dans le piège magnifique d’une écriture qui joue à gommer les frontières entre réalité et fiction. Il y a du Bloc-notes à la Mauriac, version joie de vivre, de la parole juteuse à la Montaigne dans ces pages qui, modestement, entre rire et clins d’œil, émotion et digression, nous parlent de tous ces mondes que Vila-Matas porte en lui et qu’il nous offre, à mi-voix, en toute complicité, avec la générosité de ceux qui savent distiller la confidence.

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