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Les grands mots
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Les grands mots

Franz Innerhofer

Éditeur : Laurence Teper

Prix : 18.50 euros
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Les grands mots--Franz Innerhofer

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Traduit de l’allemand (Autriche) par Evelyne Jacquelin.

« L’on devrait en tout cas s’apercevoir, à mesure que nous parviennent enfin les textes de cet écrivain majeur, que la radicalité autrichienne compte bien un troisième grand, aux côtés de Thomas Bernhard et du dernier Prix Nobel de littérature Elfriede Jelinek [...] Sèchement, impitoyablement, il désigne, dénomme, dénonce. Admirablement servi par la traduction millimétrée d’Évelyne Jacquelin, il nous propose le roman d’une révolte trop grande. D’une macération destructrice dont l’écriture, avec une finesse de sismographe, capte la lente avancée. Une réflexion extraordinairement actuelle se déploie dans ce texte de haute portée symbolique, où le mouvement d’individuation et d’émancipation se présente comme un processus infiniment douloureux. À l’exact opposé des rêves de linéarité qu’on a longtemps cru pouvoir faire. » Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 3 février 2005.

Les grands mots (Die großen Wörter) est le dernier volet de la trilogie autobiographique par laquelle l’écrivain autrichien Franz Innerhofer (1944-2002) s’est rendu célèbre au milieu des années soixante-dix. Le premier roman, Schöne Tage, publié en 1974, a obtenu un succès immédiat et demeure son œuvre la plus connue, traduite en français peu de temps après la publication originale (De si belles années, Paris : Gallimard, 1977). Il raconte une enfance de misère et de violence dans l’Autriche rurale des années cinquante

Schattseite (1975), traduit sous le titre de Côté ombre (Laurence Teper, 2004), raconte l’apprentissage de Franz Holl au début des années soixante, partagé entre un centre de formation professionnelle aux mœurs brutales et la maison de Joseph Bruckmann, maître forgeron dont la mère, Helene, devient pour le jeune homme une sorte de mentor.

Die großen Wörter (1977) est le récit des années de formation intellectuelle que Holl passe à Salzbourg, où il est ouvrier, puis concierge dans divers foyers d’étudiants pour financer les cours du soir qui lui permettront de combler son retard scolaire, le menant à l’université et à la découverte de l’écriture. Mais contrairement à ce que la fin pleine d’espérance du premier roman pouvait faire attendre, la trilogie n’est pas le récit optimiste d’une libération par l’enseignement et la littérature. Avant tout, elle passe en revue différentes situations d’aliénation sociale et psychologique analysées sans la moindre concession : les rapports d’exploitation et l’autoritarisme brutal qui caractérisent la vie à la ferme paternelle (De si belles années) se retrouvent sous une autre forme au bourg voisin, dans le monde en plein essor des petits entrepreneurs (Côté ombre), puis dans l’univers urbain de l’industrie, mais aussi du savoir qui, loin d’apporter à Holl la libération tant espérée, ne fait souvent que pérenniser ces relations de domination (Les grands mots).

Après une enfance vécue dans la terreur, en deçà du langage (De si belles années), après un éveil au monde de l’écrit, des livres et des journaux, dont Helene lui ouvre les portes, l’arrachant à une rage pleine de désarroi pour l’initier à l’exercice de l’esprit critique (Côté ombre), Holl se trouve désormais seul juge, dans Les grands mots, face à une réalité qui continue de lui paraître insupportable. Ce dernier roman, qui mène jusqu’à la fin des années soixante, est construit en ellipse autour des deux foyers que constituent dans la vie du personnage le milieu ouvrier et l’univers de l’enseignement et de la culture. Passer de la ferme à l’usine, de la rudesse archaïque caractérisant la vie rurale à la modernité citadine, représentait pour lui un rêve de libération que la conclusion de Côté ombre mettait déjà en question en décrivant les conditions de travail et de logement faites aux employés de Richard Feinschmied, chez qui il se trouve engagé. Mais la révélation la plus douloureuse pour Holl est de devoir prendre sans cesse la mesure du fossé qui sépare le « monde du travail » et le « monde de la parole » dans lequel il avait placé tous ses espoirs. Ce que lui apprend avant tout la fréquentation des cours du soir, puis de l’université, c’est que le savoir a partie liée avec le pouvoir, que l’institution scolaire, loin de promouvoir le libre épanouissement de l’homme, exige la soumission, qu’elle renonce difficilement aux valeurs qui la hantaient en Autriche dans les années trente, malgré la révolte estudiantine dessinée en filigrane, mais surtout, qu’au-delà même de ce contexte, la culture classique, bourgeoise, se satisfait parfaitement de son vase clos et ne veut rien savoir du monde du travail. Plus que d’un simple égoïsme de classe, il s’agit d’un insurmontable fossé creusé par des expériences sans commune mesure qui forgent, d’un côté, des êtres à tout jamais marqués par l’aliénation, obligés de lutter sans cesse pour s’autoriser même à pousser leurs désirs au-delà d’un horizon borné par l’enchaînement au travail et, de l’autre, les libres rejetons de la bourgeoisie urbaine, habitués à disposer à leur gré du monde et de ses multiples sources de jouissance. La théorisation de la condition ouvrière elle-même n’offre pas de véritable salut, professée par des étudiants trop ignorants des réalités concrètes qui la caractérisent ou confisquée par un parti communiste que n’épargne pas la férocité critique de Holl, même s’il confesse continuer à "voter rouge", faute de mieux.

L’écriture est plus acerbe encore dans ce volume que dans les deux premiers, soutenue par un staccato narratif qui fait défiler en une succession de scènes marquantes ces années durant lesquelles Holl se distancie toujours plus d’une intelligentsia fondue dans la société de consommation qui émerge alors et corrode plus insidieusement que dans les temps de pénurie ce qu’il y a d’humain en l’homme, tout en condamnant à une mort silencieuse la nature vaincue, dépouillée de ses terrifiants sortilèges. Posé en adulte face au monde, le personnage central affirme ses traits de Diogène révolté, en quête d’une réalité humaine à laquelle acquiescer : épouvanté à l’idée de devoir abandonner tout espoir, il dévoile avec une ironie d’autant plus rageuse le grotesque de la comédie sociale. Cette recherche est aussi celle d’une introuvable utopie qui s’achève dans une sorte d’apothéose mâtinée de farce noire lors d’une discussion sur les rapports entre communisme et humanisme menée sur un ton de provocation digne des Cyniques. Mais la découverte de cette césure entre théorie politique et réalité humaine comme, plus généralement, entre le savoir abstrait, la culture, et l’expérience aliénante du travail, apparaît comme la source du désir d’écrire et l’on peut penser qu’elle dicte une poétique à l’auteur lui-même autant qu’à son personnage : entrer dans le « monde de la parole » ne peut avoir de sens, en effet, que pour tenter d’en briser l’autarcie en y incarnant par l’écriture, au plus vif, ce « monde du travail » trop volontiers occulté.


Parution février 2005.

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