



Lenz fait paraître Le Plus sentimental des romans en 1781, trois ans après les accès de folie que Büchner rendit célèbres par sa nouvelle, et qui obligèrent le poète à rentrer dans sa Russie natale, où il connut en 1792 une fin pitoyable. Il s’agit donc d’un texte achevé, inédit en France, de la période « tardive » de Lenz, sur laquelle on ne possède encore que peu de repères biographiques, et qui longtemps n’a guère intéressé la recherche, prompte à rallier sans réserve l’avis de Goethe selon lequel Lenz avait une fois pour toutes sombré dans la folie.
Le plus sentimental des romans est certes étrange à plus d’un égard. Il se présente comme une suite de « contes » rocambolesques, culminant avec l’histoire malheureuse du prince Torus, dédaigné par la belle Truella et victime innocente des pouvoirs magiques de la frivole fée Aglaura. À travers le récit, passablement décousu, se dessine une mystérieuse opposition symbolique entre tortues et souris, le tout dans le cadre d’un voyage en voiture de poste, avec deux tortues pour (anti-) héros, une passagère qui prétend être la Comtesse Du Barry, et une souris qui se déclare « confiseur du Comte d’Orléans » et qui, en plus de passager clandestin de la voiture, devient en quelque sorte celui du récit lui-même en prenant le relais de la narration.
Mais sous la légèreté affectée de ce texte pointe (et éclate) le pessimisme grotesque qui caractérise déjà, quoiqu’à moindre mesure, les œuvres de jeunesse de Lenz. Par ailleurs, sous l’apparente incohérence, on assiste à un méthodique travail de sape des conventions des divers genres littéraires abordés, qui fait pendant au travail d’expérimentation auquel Lenz s’était livré précédemment sur la forme théâtrale - et qui fait aujourd’hui pour nous une grande partie de sa « modernité ». Il faut donc se garder de n’aborder Le Plus sentimental des romans que du point de vue de la « folie » de Lenz, tout comme l’aspect autobiographique, certes omniprésent, est loin d’en faire l’unique intérêt. L’audace de ce texte se rapproche de celle de Sterne, que Lenz avait lu, aussi bien que, plus proche de nous, de celle de Calvino ou de Perec. Qu’arrive-t-il quand le narrateur, admettant son propre caractère fictif, abdique, et que le sort d’un personnage de papier est laissé à l’arbitraire d’un narration inconstante, capricieuse comme le destin ? Ou si chaque personnage d’une fable va son propre chemin sans se soucier de l’unité de l’ensemble ? Ce sont là quelques-unes des questions qui font le fond du Plus sentimental des romans et qui, minant avant l’heure l’édifice de la « grande » littérature, se sont imposées, de la façon radicale qu’on sait, à celle du XXe siècle.
Traduit de l’allemand & présenté par Hugo Hengl.
Parution : octobre 2004
12 x 18 cm
96 pages
ISBN : 2-9519090-5-5.



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