



Le Parnasse des poètes satyriques ou Parnasse satyrique (1622), est un recueil de poèmes violents contre l’esprit dogmatique, la bêtise en général et l’intolérance religieuse en particulier. C’est un hymne à la liberté d’être et de jouir. Sa parution a valu à ses deux principaux auteurs, Théophile de Viau et Pierre Berthelot, d’être condamnés à mort. Sa censure entraînera la défaite de la libre pensée au profit de l’absolutisme royal et de la Contre-Réforme, jusqu’à sa renaissance au XVII ème siècle.
Les poèmes qui composent le Parnasse sont d’une grande vigueur de ton. Débarrassés des références mythologiques, leur langage simple et direct permet de rendre compte de la réalité d’une société, elle-même violente dans ses passions, parfois très crûment. Modernisés dans leur orthographe, ils sont ici accompagnés d’une préface, de notes et d’un glossaire.
À la fin de l’année 1622 un recueil est publié, sans privilège, mais en aucun cas clandestinement, par les éditeurs Antoine Estoc et Antoine Sommaville : Le Parnasse des poètes satyriques. Il vient à la suite de nombreux recueils du même genre qui depuis une vingtaine d’années (La Muse folâtre, le premier d’entre eux, date de 1600) connaissent un grand succès. La responsabilité de cette publication est attribuée au Sieur Théophile, soit Théophile de Viau, l’un des poètes les plus appréciés de ce temps. Le 11 juillet 1623, le parlement de Paris, à l’instigation du procureur Molé, décide l’arrestation de quatre des auteurs du Parnasse : Théophile, Berthelot, Frénicle et Colletet. Il semble que Berthelot était déjà mort. Colletet et Frénicle, de même que les deux éditeurs, ne seront que vaguement inquiétés. Seul Théophile aura à subir les affres d’un emprisonnement long de deux ans. Libéré faute de preuves, puis de témoins à charge, il sera banni « à perpétuité du royaume de France ». Épuisé par sa captivité, Théophile meurt le 25 septembre 1626. Que s’est-il passé dans la société française de ce temps pour justifier soudain une telle rigueur ? Voulut-on faire un exemple, ou Théophile fut-il simplement la victime d’un règlement de comptes politique qui avait pour objet d’atteindre d’autres personnes ? Pour tenter de mieux comprendre, revenons en arrière.
Parti dévot contre libertins
Les premiers recueils satiriques dont le Parnasse est l’ultime rejeton datent du début du xviie siècle. À cette époque, la France panse les blessures des guerres civiles qui ont vu s’affronter catholiques et protestants. Henri IV est parvenu non sans mal à se faire sacrer roi en 1594. Le bonhomme s’adonne volontiers aux voluptés de l’amour et ne passe pas pour être bégueule. Il a pour directeur de conscience un personnage haut en couleur, protestant converti comme lui, le cardinal Du Perron. Une anecdote rapporte qu’après avoir prouvé dans un discours de façon irréfragable l’existence de Dieu, le succès lui ayant fait perdre toute lucidité, il osa proposer au roi Henri III de prouver le contraire de façon tout aussi convaincante dès le lendemain. Banni de la cour, le brave homme dut faire acte de contrition. Rentré en grâce, il mourut, dit-on, de la vérole. Quelques vers de son fait nous en disent plus long sur son caractère :
« Je veux bâtir un temple à l’inconsistance, / De plume molle en sera l’édifice / En l’air fondé sur les ailes du vent. »
On se doute qu’entre de telles mains la conscience du roi ne dut pas se sentir trop pécheresse.
Bien qu’apaisée par l’édit de Nantes, la France ne demeure pas sans troubles. En outre, le spectacle de la cour, très loin du raffinement de celle des Valois, avec ses gascons verbeux et filous, son roi priapique, ses nobles qui savent monnayer en faveurs coûteuses leur attachement récent au Bourbon, toute cette comédie cynique des nouveaux convertis par opportunisme déchaîne les quolibets et permet à quelques poètes savoureux d’exercer leur verve satirique. Le roi, qui n’aime pas l’hypocrisie, les apprécie. Ils ont pour nom Régnier, Sigognes, Motin, Berthelot. Ils puisent leur inspiration à diverses sources : Horace et Juvénal ; les Italiens Arioste, Bari, Caporali ; la longue tradition des poèmes gaillards qui remonte à notre Moyen Âge, si bien prolongée par Rabelais, Marot, Ronsard et Du Bellay. Le discours de la satire permet de rendre compte pleinement d’une société ébranlée, violente dans ses passions, partisane, cynique, partagée entre opportunisme, intolérance religieuse et scepticisme mais qui ressent aussi, après tant de luttes fratricides, le besoin de jouir de la vie ici et maintenant, sans attendre les promesses d’un monde meilleur. Reflets de ces aspirations contradictoires, les éditions de recueils collectifs satiriques se succèdent sans alarmer autrement la censure. Cette liberté de ton se prolonge durant la régence de Marie de Médicis et pendant les premières années du règne de Louis XIII, après l’assassinat de Concini en 1617. Tout ira son cours jusqu’en cette année 1622, bien que quelques signes inquiétants de réaction aient déjà vu le jour.
Il faut dire que les recueils publiés par Estoc, puis par Sommaville, sont plus violents, plus cyniques que ceux de leurs confrères de province. Ils ont auprès d’eux un groupe de jeunes gens turbulents qui ne font pas dans la dentelle. Auprès de Théophile, entendez-les qui raillent et qui blasphèment, ces joyeux compagnons de la « confrérie des bouteilles » : il y a là réunis, sans doute dans un des cabarets qu’ils affectionnent, chez Cormier ou au Petit More, Boisrobert, futur protégé de Richelieu qui saura apprécier son esprit, Des Barreaux, le provocateur, celui qui ne peut plus croire au dogme de l’incarnation, le « gentil » Molière d’Essertines, le jeune Sorel, auteur génial à vingt ans du Roman comique de Francion, Maynard, Colletet, Frénicle, Saint-Amant un peu plus tard. Autour d’eux, de jeunes nobles qui ne sont pas en reste, et c’est cela qui inquiète. Ils n’ont pas de programme, pas de système, sinon celui de soumettre toute proposition, toute autorité à l’examen de leur conscience. « Leur nature est spontanément rebelle, indocile, obstinée » (Hazard). Ils savent qu’ils vivent dans un monde instable et fluctuant, que les anciennes représentations sont en train de s’effondrer : la terre n’est plus au centre, l’homme non plus d’ailleurs. Ils n’ont pas le temps ni l’envie de reconstruire une métaphysique. Ils veulent être libres. L’irrévérence est leur dogme. Le mal est fait. Après la guerre des dogmes, le relativisme des dogmes. Ce scepticisme s’étend à tout : à l’homme qui n’est qu’un « accident parmi d’autres », qu’une « rencontre occasionnelle d’éléments » (Rizzi) ; à l’âme dont l’immortalité est sujette à caution : l’un de leurs maîtres, Charron, n’a-t-il pas suggéré que « l’immortalité de l’âme est la chose la plus universellement [...] reçue par tout le monde » mais « la plus faiblement prouvée et établie par raisons et moyens humains » ? Au Dieu de la Bible on préfère la Nature, ou le Destin. Y a-t-il encore un mal et un bien, une justice divine ? Mais s’il s’agit de mettre en doute la validité de toutes les croyances, de tous les savoirs, de confier à sa seule raison le soin d’en décider, celle-ci ne devient pas pour autant un absolu : la raison n’est bonne que si elle nous conduit à nous affranchir et à jouir plus pleinement de la vie. Attitude existentielle donc, plus que dogmatique.
Voilà nos libertins campés. En quoi représentent-ils un danger ? C’est que la société est en train de changer, de réagir. Les jésuites ont repris pied en France en 1603, après avoir été chassés par Henri IV en 1594 : l’un des leurs n’avait-il pas tenté de l’assassiner ? Instruments du Concile de Trente, ils sont chargés de réorganiser couvents et monastères, de moraliser le clergé. Sous l’impulsion de la contre-réforme de nombreux ordres sont créés : ursulines, capucins, carmélites. L’Introduction à la vie dévote de François de Sales est publiée en 1608. Une ferveur religieuse s’affirme en même temps que l’on s’inquiète, dans de nombreux ouvrages, du nombre croissant d’athées à Paris. Louis XIII, de son côté, a besoin d’affermir son pouvoir, de réagir face à ceux qui le contestent de toute part. Pas du tout le portrait de son père : mélancolique, très pieux, il faut le porter de force dans le lit d’Anne d’Autriche. Il écrira à Richelieu : « Pourvu que je sois hors d’avec toutes ces femmes, il ne m’importe où. » Dès lors, l’alliance des jésuites et du roi scelle le sort du pauvre Théophile. Pas seulement le sien, du reste. Vanini, un des naturalistes dont il suit certainement la pensée de près, est brûlé vif à Toulouse en 1619. Le père Garasse, soutenu par le parti dévot, rédige sa Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, violent pamphlet contre le milieu libertin : « Par le mot libertin, écrit-il, je n’entends ni un huguenot, ni un athée, ni un catholique, ni un hérétique, ni un politique, mais un certain composé de toutes ces qualités. » Cela fait beaucoup. Le Parnasse et Théophile sont des cibles toutes trouvées. Il faut frapper le mouvement à la tête, faire un exemple. On persuade au roi qu’affaiblir la religion c’est affaiblir le royaume. Eut-il du mal à être convaincu ? La répression qui va suivre étouffera dans l’œuf l’exercice de la libre pensée pendant un siècle, si l’on excepte les soubresauts de la Fronde. Seuls quelques milieux très fermés protégeront la flamme. Si la monarchie absolue est en marche, le principe des Lumières l’est aussi.
Le Parnasse des poètes satyriques
Les recueils collectifs s’apparentaient quelque peu à nos revues. Les recueils libres comme Le Parnasse étaient constitués pour partie de poèmes originaux et pour partie de poèmes puisés sans vergogne dans des recueils plus anciens du même éditeur, voire d’autres éditeurs si ceux-ci n’avaient pas pris le soin d’obtenir un privilège. Il n’était évidemment pas encore question de droit d’auteur. Le Parnasse des poètes satyriques se compose ainsi de 166 pièces dont 46 signées (88 attribuées grâce au travail de Frédéric Lachèvre) et 120 anonymes. 125 étaient nouvelles et 45 provenaient de recueils libres publiés depuis 1600. Trois générations d’auteurs s’y côtoient : celle des auteurs dont la vie appartient au xvie siècle, comme Ronsard, le grand aîné ; celle des auteurs qui, nés au milieu du xvie siècle sont morts dans les premières années du xviie, tel Régnier ; la nouvelle génération enfin, dont fait partie Théophile, qui a trente ans en 1622. Cette coexistence confère au recueil une certaine disparité qui est aussi sa richesse, mais le choix des poèmes et des auteurs, la présence assez forte des jeunes poètes, le grand nombre d’œuvres inédites, permettent de dégager quelques thèmes communs, quelques lignes de force et de retrouver, par-delà les générations, une communauté d’âme et de sentiment.
Le premier combat de ces poèmes est celui qui les oppose au pétrarquisme et au néoplatonisme de la Renaissance. Contre la tendance qui fait de « la femme un intermédiaire entre l’homme et Dieu par la médiation de l’amour idéalisé » (Rizzi), contre la conception platonicienne de la beauté, contre ce monde de reflets dans lequel corps et âme et idée de l’âme sont dans un rapport hiérarchisé de transcendance et de sujétion, la réaction est vive. Déjà Ronsard avait opposé à cette tendance un épicurisme français et ce n’est certainement pas un hasard de retrouver ici les huit merveilleux sonnets à Hélène, inédits à l’époque. Le huitième d’entre eux s’en prend avec violence à l’un des théoriciens de « l’amour platonique ». Placés sous cette bannière prestigieuse, nos poètes font feu de tout bois : contre l’image idéalisée de la femme, « La femme est bien une chose imparfaite / Puisqu’on y besogne toujours », on renforce la présence de son corps, on la dénude, on révèle son appartenance au règne animal, on la dégrade pour ce faire, on brocarde ses pauvres artifices, on se moque de sa beauté comme Marot le faisait déjà en usant du contre-blason (« De deux courtisans, l’un prise la beauté de sa dame, l’autre non »), on en fait un être de désir et de sang, tout simplement ; contre le primat de l’âme, ou du spirituel, sur le corps, on renverse les rapports. Théophile n’écrivait-il pas dans sa Première journée que « le tempérament du corps force les mouvements de l’âme » ? « Nerfs, muscles, veines », on accentue sa présence ainsi que le caractère sensuel, érotique, voire bestial, des échanges amoureux : un con et une bite, ou même « un concombre pelé » ; contre l’adoration béate, « Ce que je fais quand je te fous / Car je suis toujours à genoux », on use à l’égard des poètes « émoussés » de la plus rude moquerie, comme dans le sonnet « Quand Polidor fringa », où Berthelot règle son compte à Malherbe ; contre la chasteté, le même Berthelot : « Quant à moi si l’on m’asservit / D’avoir de quoi et ne rien faire / Pour éviter telle misère / J’aime mieux me couper le vit. » Ne pas laisser passer le moment du plaisir et de la jouissance est un des thèmes récurrents du recueil qui vient comme en contrepoint du temps qui passe et de ses ravages : « À cinquante ans un homme est mort » dit Théophile, et on peut même ajouter que la maladie et la mort guettent au sein même du plaisir. Pas de naïveté à cet égard, l’omniprésence de la syphilis et de ses symptômes est là pour nous le rappeler. Il ne s’agit donc pas d’un épicurisme d’Épinal ni du corps lumineux de l’âge d’or, mais bien d’un corps qui jouit, souffre, pue, et finit par se décomposer. Cependant dans la tombe même « On dit qu’encore son âme grogne / Que quelque esprit ne la besogne. »
La seconde cible du Parnasse, la plus redoutable, c’est ce « platonisme pour le peuple » dont parlait Nietzsche, le christianisme. L’avertissement « Aux lecteurs » annonce clairement une pensée matérialiste, naturaliste :
« Vous verrez comment tout y fout par nature / Que tout ce qui comprend en ce monde compris / Est tout bâti de sperme et à foutre est appris / Par l’instinct seulement de sa progéniture. »
La vision de l’homme qui est proposée dans Le Parnasse est celle d’un être ramené à son essence animale, dominé par ses instincts et la seule recherche du plaisir. Antoine Adam disait des libertins : « Ils ne croient pas au Dieu de la Bible, ni à celui de la grande tradition spiritualiste. Mais ils croient au Destin, à une loi suprême qui a organisé la Nature et continue à la régler. » Le Parnasse ne se contente pas de professer ces convictions, il est aussi une tentative de subversion du christianisme. Pour ce faire, il pratique la confusion systématique du sacré et du profane. Garasse l’avait bien compris qui écrivait à propos du Parnasse et de ses auteurs : « Esprits profanes et vilains qui poseraient volontiers dans le ciel un bordeau, ou un cabaret, qui ne se servent des anges ni des saints que pour en tirer des allégories infâmes. » L’exemple le plus évident de cette subversion est le long poème « Louange de l’amour » dans lequel les saints ne sont convoqués qu’à des fins peu édifiantes. Puisque « les saints ont fait l’amour ensemble / Nous ne saurions mieux faire ce me semble » conclut le poète afin de convaincre les belles récalcitrantes. En un mot, « aimons-nous les uns les autres comme ils se sont aimés ». L’amour christique est compris de la façon la plus triviale possible, tandis qu’au passage saint Eustache en perd sa moustache (la chute des poils était l’un des symptômes de la syphilis). Dans un autre poème, « Qu’il faut baiser », le message est identique :
« L’ermite le plus solitaire / Baise et rebaise bien la croix / Est-il possible que tu sois / Et plus dévote et plus austère ? »
Dans une épigramme, la mère prie sa fille de la rejoindre car son amant « en aura pour deux ». « Réponse » de la fille :
« Laissez-moi faire mes prières / Pendant que le temps le permet / J’en suis déjà à redimet / Je ne demeurerai plus guères. »
Comparer le plaisir au « doux fruit de l’arbre de vie », dire que lui seul donne « un trépas bienheureux » car les « esprits vont au ciel d’un ravissement doux », faire grogner les âmes bien après la mort, tous ces procédés participent de la même subversion qui permet de sublimer le corps et ses instincts en faisant de la volupté sensuelle le seul ciel accessible à l’homme, tandis que le divin se trouve pris dans les affres d’une seconde incarnation qui le ridiculise et le vide de son sens. Cette tension permanente, c’est une des essences du baroque, bien qu’ici le blasphème nous guette à chaque pas.
Blasphème contre l’amour chrétien, nous l’avons vu, contre la prière, contre la providence (« Que mes jours ont un mauvais sort », la satire de Théophile), contre la repentance (encore Théophile : « Mon Dieu je me repens d’avoir si mal vécu / Je fais voeu désormais de ne foutre qu’en cu. »), contre la chasteté (Berthelot : « Nous ne serions pas en vie / si nos pères n’eussent foutu »), contre la spiritualité de l’âme et la divinité de l’homme (un poème semble suggérer que l’âme s’enfuit avec le sperme : « Que lassé de mon âme / Au bout du vit la mène »).
Cette violence blasphématoire n’épargne pas les dieux de « la sotte antiquité » (Théophile). Ils ne sont plus que des effigies vides de sens, des clichés, voire de simples procédés littéraires comme dans le sonnet « Saturne aime le ciel » où leur présence ne sert qu’à accuser ironiquement le contraste avec la chute très profane du poème.
La satire, avec les autres formes libres à rimes suivies, est plus propre à « porter un discours familier » (Chauveau). Ce souci de réalisme issu de l’influence des littératures italienne et espagnole, mais aussi du nouvel esprit citadin et bourgeois, s’oppose à l’hypocrisie de la cour, aux ruelles naissantes (les premiers salons) qui cherchent à raffiner la langue et les mœurs, aux poètes qui « grattent tant le français / Qu’ils le déchirent tout » (Théophile) et aux romans chevaleresques à travers les héros desquels l’aristocratie cherche encore à se rêver de façon grotesque. C’est pourquoi les courtisans sont brocardés avec tant d’allégresse, « Rolands furieux » qui ne sont capables que de combats minables, de joutes oratoires ou sexuelles, et qui se ruinent pour mieux se pavaner dans les carrousels (« Des chevaliers de la gloire »), ou qui s’appliquent à vendre au meilleur prix leur fidélité au roi.
La satire par ailleurs est bien plus propre que le sonnet à exprimer un monde en mouvement, fluant, insaisissable, où les anciennes représentations s’effondrent, où la conscience s’interroge et où la stabilité manque au sujet même. Ce n’est pas encore le « je » consolidé métaphysiquement par Descartes mais un « je » incertain qui, au monde dont on veut lui imposer la vérité, oppose la violence de ses instincts et son désir de liberté. Esthétique baroque par son extrême sensibilité au temps qui passe, au changement incessant des formes, à leur dégradation par la misère, la maladie, la vieillesse et la mort. Esthétique baroque par sa référence majeure et incessante aux Métamorphoses d’Ovide. L’amour n’est plus cette accession au ciel immuable de la divinité mais ce qui blesse, ce qui fait pourrir le corps, la référence constante à la syphilis est là pour nous le rappeler.
Mais la satire par son souci de réalisme permet aussi de convoquer sur la scène poétique tout le petit peuple de Paris, allant jusqu’à consacrer au plus humble d’entre eux, le portefaix, un long poème émouvant. Ce sont les cris des artisans et des marchands, les hivers terribles où chacun se morfond tandis que la Seine est gelée, la puanteur des rues et de la boue, l’exiguïté des maisons, la condition misérable de certains êtres, des « poètes crottés » notamment, qui reprennent vie sous nos yeux. C’est enfin le signe d’une classe qui suscite sa propre esthétique et dont la puissance naissante cherche à ne plus s’en laisser imposer par l’aristocratie : la bourgeoisie.
Note sur la présente édition
L’édition présente est la première en date du Parnasse des poètes satyriques ou Dernier recueil des vers piquants & gaillards de notre temps. Elle est datée de 1622, sans lieu, avec mention de l’éditeur, Antoine Estoc, et directement reliée à La quintessence satyrique qui en constitue la suite, « chez Anth de Sommavile, Paris, 1622 ». Elle se distingue des éditions ultérieures par la présence d’une préface de l’éditeur que nous ne reproduisons pas ici, d’un exergue composé de quinze épigrammes et d’un avertissement « Aux lecteurs » qui disparaîtront dès la seconde édition. C’est bien à elle que s’applique l’arrêt de la cour du Parlement du 19 août 1623 « par lequel le sieur Théophile, Berthelot et autres sont déclarés criminels de lèse-majesté pour avoir composé et fait imprimer contre l’honneur de Dieu, son Église et honnêteté publique, avec défense à toutes personnes d’avoir ni tenir aucuns exemplaires du livre intitulé le Parnasse satyrique ni autres œuvres dudit Théophile sur peine d’être déclarés fauteurs et adhérents dudit crime et punis comme les accusés ». Malgré cette condamnation une seconde édition verra le jour en 1623, puis une troisième en 1625 (très fautive), d’autres encore, en 1633 (datée 1620), 1650, 1660 (qui reproduit celle de 1625). Il faudra ensuite attendre 1861 pour avoir une réédition, « Gand, Duquesne, Claudin, Paris », qui reproduit l’édition de 1660. Enfin Poulet-Malassis imprimera en 1864 Le Parnasse du sieur Théophile qui reprend l’édition de 1623 en lui apportant modifications et corrections, parfois justifiées d’autres fois tout à fait arbitraires. Ces deux dernières publications seront toutes deux condamnées à la destruction, par jugement du tribunal correctionnel de Lille (le 6 mai 1868) en ce qui concerne la première, par jugement du tribunal de la Seine (le 28 janvier 1869) quant à la seconde.
Pour des raisons qui sont afférentes aux conditions d’impression, à l’absence de relecture des auteurs, l’édition originale est bourrée de fautes, coquilles, qui malgré les promesses de l’éditeur ne seront jamais corrigées. Il a fallu retrouver, lorsque c’était possible, les poèmes tels qu’ils furent publiés dans d’autres recueils collectifs ou tels qu’ils furent repris dans les œuvres complètes des auteurs, afin de tenter de corriger ce qui n’avait pas de sens. Sans pour autant dénaturer les modifications qui avaient pu être faites de seconde main dans le but de rendre des textes anciens au goût du jour, ou de leur conférer un sens plus obscène ou plus blasphématoire. Si notre correction est sujette à caution ou relève de l’interprétation nous le signalons en note en indiquant le texte original. Nous avons comparé entre elles l’ensemble des éditions disponibles. Le nombre de variantes étant infini et cette édition n’ayant pour ambition que d’être sérieuse et non pas savante, nous avons cru bon de ne noter que les plus significatives.
L’orthographe a été modernisée, même si sa joyeuse anarchie nous semble en harmonie avec l’esprit du texte. Nous n’avons conservé l’orthographe ancienne que pour certaines rimes, et pour le mot satyre et ses dérivés afin de lui garder son savoureux double sens. La ponctuation a dû connaître le même sort afin d’éviter les ambiguïtés et de faciliter la lecture. Nous avons tenté néanmoins de lui conserver cette faculté d’être toujours ouverte aux autres phrases et à la subjectivité du lecteur.
S’agissant des vers, les règles de versification n’étaient pas encore fixées à l’époque. Les poèmes proviennent en outre de périodes très différentes où l’on ne comptait pas les syllabes de la même façon. Ainsi la terminaison finale de la première personne du pluriel du conditionnel pouvait compter une ou deux syllabes (il en est de même pour « sanglier »). Poète pouvait se lire « pwète » ; le « e » muet situé à l’intérieur d’un mot peut former ou ne pas former syllabe (joura) ; on peut ou non prononcer le « e » après une diphtongue (vraiment ou vrayement) ; entre deux consonnes le « e » muet est souvent syncopé (épron, sûrté) ; il peut ou non faire syllabe derrière une voyelle tonique (année) ; les diérèses sont plus fréquentes. Aussi, vérifiez bien avant de penser qu’un vers est fautif (ce qui est bien le cas pour certains).
Les rimes permettent plus de licence à leurs auteurs que ce ne fut le cas ultérieurement. Il y a des rimes visuelles comme feu / veu (participe passé du verbe voir qui se prononçait déjà « vu »). Il y a la rime normande. On fait rimer chair / manger, par exemple. On prononce le « r » final des infinitifs dans ce cas. On peut faire rimer « a » avec « è », car à l’oral le « a » se fermait en « è » (lucarne / caverne). Enfin, la modernisation de l’orthographe nous fait perdre les rimes liées à la terminaison de l’imparfait, telles que « aimois / voix ».
Un dernier mot afin que le lecteur sache que l’accord du verbe se fait couramment avec le dernier terme d’une énumération. Nous n’avons pas toujours pu corriger au risque de fausser le vers. Lorsque c’était possible, nous avons placé quelques notes en vis-à-vis afin de dissiper des ambiguïtés ou préciser la syntaxe.
Enfin, signalons la présence d’un glossaire et d’un important appareil critique en fin de volume.
Cela étant dit, que la lecture te soit agréable, lecteur.
Le Parnasse des poètes satyriques reçoit le Prix Hermaphrodite de la rentrée littéraire 2002.
(prix décerné par la Revue Hermaphrodite lors du Salon du Livre de Nancy en septembre 2002)
En republiant au Passage du Nord-Ouest, Le Parnasse satyrique, un jeune éditeur répare une injustice de trois siècles. Le Parnasse satyrique est un recueil de 166 poèmes, publié en 1622. Le 11 juillet 1623, le livre est condamné par un jugement à être détruit. Le poète Théophile de Viau, à qui est attribué l’ouvrage, est condamné à être brûlé, ainsi que son œuvre. À la suite de cette condamnation, Théophile s’échappe, est repris, puis jeté en prison. Théophile de Viau était le poète de l’époque le plus connu, une sorte d’Appolinaire du 17ème siècle. Bouc émissaire idéal comme en produit l’histoire, Théophile devient un exemple parfait pour une époque devenue trop libre, après les guerres de religion. En 1600, le balancier liberté-répression s’emballe. Galilée est condamné. Le philosophe Giodano Bruno est déclaré « hérétique obstiné et exécuté le 17 février 1600 sur le Campo dei Fiori, conduit nu au bûcher, une planche de bois clouée sur la langue. » Lucile Vanini est condamné pour « athéisme, blasphèmes, impiétés » et brûlé à Toulouse en 1619. Le clergé sévit et veut faire un exemple du Parnasse. Théophile de Viau est désigné à la vindicte publique comme « athéiste, corrupteur de jeunesse, suborneur, sorcier, esprit dénaturé, malhonnête, poétastre, vilain, pouacre, écornifleur, ivrognet,... » Il se retrouve rapidement en prison, dans la cellule où avait séjourné Ravaillac avant son exécution. Pendant ce temps, il se défend comme un lion pour ne pas être brûlé et envoie des lettres à tout le monde (au roi, aux seigneurs du Parlement, au Premier Président, aux poètes de ce temps, à son frère, et encore au roi). Il finit par démontrer qu’il est victime d’un complot de l’église et de faux témoignages. À son procès, Théophile de Viau n’est plus condamné au bûcher mais au bannissement. Son œuvre est brûlée et il ne sera jamais réhabilité. Le Parnasse satyrique qui avait déclenché cette répression en 1622 n’est plus réédité. Il circule sous le manteau sous la forme d’éditions clandestines. Au 19ème siècle, les Romantiques s’intéressent à Viau et rééditent le Parnasse (une édition à Gamp, l’autre à Paris, par Poulet-Malassis, l’éditeur de Baudelaire et des Fleurs du Mal). Toutes les deux sont victimes de procès et d’interdiction. L’événement littéraire de cette année est bien la réédition du Parnasse satyrique, trois siècles plus tard. Les flics de la littérature que furent Boileau et Sainte-Beuve ne voulurent pour rien au monde réhabiliter le Parnasse car trop libre à leur goût. Dans le Parnasse, l’amour physique n’est plus seulement décrit en termes galants. L’amour devient physique et la critique devient sociale. Après deux ans de recherche à la Bibliothèque Nationale de France afin de retrouver le manuscrit original, un jeune éditeur français republie enfin ce Parnasse mythique, dans lequel on retrouve des inédits de Ronsard, des poèmes de Régnier et Berthelot, des textes libres, et un Théophile de Viau très moderne. Le Parnasse est également évoqué par Jacques Vallet, dans son livre Sam suffit, aux éditions Baleine, écrivain présent tout au long du Livre sur la place, un roman où le personnage principal, Gondol, se demande « comment Théophile pouvait garder cette clarté d’esprit, cette sérénité dans des conditions d’enfermement aussi épouvantables. La cellule de Ravaillac avant son supplice. Les murs suintant d’humidité, la pourriture de la paillasse, la vermine, le bruit des verrous, la brutalité des gardiens. Une si noire obscurité. Avec, vers midi, quelques traits de lumière par une étroite et lointaine ouverture ».
LE MATRICULE DES ANGES N°41
Sur Le Parnasse des poètes satyriques (Éd. Passage du Nord/Ouest) et Après m’avoir tant fait mourir de Théophile de Viau (Éd. Gallimard/Poésie) par Gilles Magniont.
L’âme foutue Double bonheur d’édition : un recueil licencieux et les œuvres choisies du libertin Théophile de Viau (1590-1626). Autant d’ancienne poésie pour rajeunir le cœur.
« Honneur, foutre et vertu, c’est une même chose » : en 1623, le parlement de Paris voyait la chose d’un autre œil, et ce vers et d’autres valurent à Théophile de Viau deux ans d’emprisonnement suivis d’un bannissement « à perpétuité du royaume de France ». Il y laissera sa jeune peau, ce qui importait bien évidemment peu aux jésuites, alliés alors au roi pour remettre en ordre les affaires du pays - et pourquoi pas mettre au pas les jeunes libertins. Du brillant Théophile, on fit donc un exemple, lui qui n’était pas seul à composer pour Le Parnasse des poètes satyriques. Dans ce recueil collectif de 166 pièces en tous genres (sonnets, épigrammes, stances), de braves poètes mêlent leur voix pour dénoncer l’hypocrisie des hommes et de la littérature : « On se doit cacher/ Seulement quand on veut pécher/ Et non pas lorsque l’on se baise ». Il s’agit donc de lever le voile et d’en finir avec les idéalisations abusives : dans un livre où les « lettres mêmes s’entrefoutent », c’est tout un peuple d’aimables gouges et de bougres brutaux qui s’avise de (re)prendre la parole. L’un s’exclame tout de go « Phylis, tout est foutu, je meurs de la vérole ! », l’autre chante plus vertement encore « Rose de qui le con a de rose les bords/ Où je voudrais fourrer les couilles et le corps/ Et là comme un anchois me fondre tout en sauce ». Surprise : au détour de certains vers platement provocateurs, la peinture la plus crue de la besogne s’accompagne parfois de véritables trouvailles d’écriture. En témoigne encore certaine énumération, où l’on déplore qu’une dame ait perdu « son mignard, son petit conin domestique » : « Ce conin était sa pâture,/ Son mâchepin, sa confiture,/(...) Son argent, ses ris, ses goguettes ;/ Ce conin était ses grandes fêtes,/ Ses dimanches, ses tous les jours ». Ne serait-ce que pour la délicate simplicité de cette langue, le Parnasse se devait d’être exhumé : bravo donc à l’érudit Georges Bourgueil pour sa « sérieuse et non pas savante » édition. Bravo, aussi, à Jean-Pierre Chauveau, spécialiste de Tristan L’Hermite, pour sa très nécessaire anthologie des œuvres de Théophile : choix de pages où domine la poésie, bien sûr, mais qu’agrémentent aussi théâtre, correspondance et prose. Le titre est emprunté à une ultime et émouvante lettre de Théophile à son frère, conçue dans les cachots de la Conciergerie : « Il faudra qu’on me laisse vivre/ Après m’avoir fait tant mourir ». Prescience de la postérité ? Quoique le carcan littéraire et moral du classicisme se mette progressivement en place, l’œuvre de Théophile ne cesse d’être rééditée au fil du XVIIe siècle, inspirant jusqu’à La Fontaine ; puis certains romantiques s’en réclameront, tel Baudelaire s’extasiant d’un songe érotique : « Elle me dit : Adieu, je m’en vais chez les morts,/ Comme tu t’es vanté d’avoir foutu mon corps,/ Tu te pourras vanter d’avoir foutu mon âme ». C’est bien sûr la thématique amoureuse qui constitue ici l’essentiel du discours, mais de telle sorte que jamais les conventions n’étouffent la singulière voix du poète, ses limpides exclamations - « Mon dieu que tes cheveux me plaisent,/ Ils s’ébattent dessus ton front,/ Et les voyant beaux comme ils sont,/ Je suis jaloux quand ils te baisent » - comme ses non moins transparentes confidences : « Le cœur le mieux donné tient toujours à demi,/ Chacun s’aime un peu mieux toujours que son ami,/(...) Pour moi si je voyais en l’humeur où je suis/ Ton âme s’envoler aux éternelles nuits,/ Quoi que puisse envers moi l’usage de tes charmes/ Je m’en consolerais avec un peu de larmes. » Ce qui frappe surtout, c’est combien ces alexandrins et ces octosyllabes sont aujourd’hui lisibles : suaves dans leur art, évidents dans leur agencement, imparables dans leur portée. Combien de modernes pour gauchir le trait, faire l’image plus volontaires, et perdre alors un peu de cet impeccable miroitement ! Théophile sait dire l’aube - « Une confuse violence/ Trouble le calme de la nuit/ Et la lumière avec le bruit,/ Dissipe l’ombre et le silence » - ou le secret - « Les vents qui ne se peuvent taire/ Ne peuvent écouter aussi/ Et ce que nous ferons ici/ Leur est un inconnu mystère » - en un quatrain ; et cet enchantement n’a que plus de force lorsqu’on le sait fruit d’une pensée sceptique, avertie du silence des astres - « Jupiter n’est plus qu’un feu sombre/ Qui se cache parmi le nombre/ Des petits flambeaux de la nuit », comme bientôt de la trahison des amis. « Soyez plus discret en votre intimité. Vous ne deviez point faire gloire de ma disgrâce. C’est peut-être une marque de mon mérite. Si vous n’aviez été ni prisonnier, ni banni, ce n’est pas que vous n’ayez assez de crimes pour être convaincu mais vous n’avez pas assez de vertu pour être recherché » écrit-il à l’un d’eux : on a envie de finir ici, comme on a commencé, par le beau mot de vertu.
LA NOUVELLE REVUE FRANçAISE (janvier 2003)
Le Parnasse des poètes satyriques par Stéphane Zékian
Goguenards, quoique très absorbés par un livre aux dimensions inhabituelles, quatre visages fixent la page. Sous l’énorme ouvrage, un satyre, plume en main, fait office de lutrin (!). Au-dessus des lecteurs ricanants, parmi des grappes de raisin engageantes et des angelots insolents, entre un gentilhomme hilare et une courtisane à demi nue, s’annonce le programme des réjouissances : Le Parnasse satyrique du Sieur Théophile. Le frontispice de Félicien Rops donne le ton. En 1864, Poulet-Malassis - l’éditeur de Baudelaire - l’avait choisi pour illustrer son édition du Parnasse. L’ouvrage était depuis lors introuvable. Il aura fallu attendre près de cent cinquante ans pour voir reparaître ce texte d’une intelligence si souriante, où Théophile Gautier voyait justement « un singulier moment littéraire » 1. Les Éditions Passage du Nord/Ouest inaugurent ainsi de la plus belle façon un catalogue particulièrement prometteur puisque le très rabelaisien Moyen de parvenir de Béroalde de Verville (vers 1620) tiendra prochainement compagnie au sieur Théophile. En attendant ce plat de résistance, Le Parnasse constitue déjà une mise en bouche très relevée. Il s’agit là d’un recueil publié en 1622 et composé de 166 poèmes d’auteurs divers (certains ne sont pas identifiés). Comme le rappelle Georges Bourgueil dans sa belle préface, ces poètes ont nom, outre Théophile de Viau, Mahurin Régnier (l’auteur des célèbres Satires), Frenicle, Colletet, Boisrobert ou Berthelot. Même Ronsard, pourtant mort depuis plusieurs décennies (et qu’on n’attendait pas forcément en pareille société !) fait quelques apparitions. Apparemment hétéroclite si l’on s’en tient aux seuls noms des auteurs, le recueil offre pourtant dès la première lecture une cohérence évidente. Cette cohérence n’échappa d’ailleurs pas aux censeurs du temps - dont le père Garasse est le plus (tristement) célèbre - qui virent dans l’ouvrage un dangereux ramassis d’hérésies. C’est un fait : Le Parnasse des poètes satyriques en appelle à la libération de l’esprit. Ici la cohérence est d’abord celle d’une insolence bien sentie. Mais entendons-nous sur cette insolence : la provocation des libertins du premier XVIIe siècle n’est ni institutionnalisée, ni subventionnée. En un mot, elle se révèle définitivement irrécupérable. Pour s’en convaincre, on rappellera que le Parlement de Paris condamna Théophile de Viau, considéré comme principal responsable de la publication, à brûler vif en place publique 2. Resté un temps introuvable, il sera effectivement (faute de mieux) brûlé en effigie, passera finalement deux ans en prison, et mourra d’épuisement à 36 ans. Et le temps n’apaisera pas l’ardeur des lecteurs impuissants, puisque même l’édition de 1864 sera condamnée à destruction - Poulet-Malassis en avait vu d’autres il est vrai. Essayons donc de comprendre ce qui, dans ce texte à plusieurs voix, inquiéta si longtemps la police du sens. À contre-courant de tout dogmatisme, de toute parole disciplinée, ce joyeux rassemblement s’apparente en fait à une manifestation de rue, les poèmes semant malicieusement une forme de désordre public. Souhaitons qu’ils entraînent à leur suite le plus grand nombre de passants. D’abord pris par surprise, ils suivront bien vite d’eux-mêmes ce réjouissant parcours. Au début pourtant, rien de moins confortable que ces textes qui nous somment avant tout d’oublier nos références, nos idées reçues, nos superstitions, ainsi que leurs tristes bataillons de mots, tous vides, désincarnés et comme congelés. Rejoindre le cortège est donc d’abord un renoncement. Pour mieux distinguer ce recueil des textes contemporains, Théophile Gautier - qui contribua largement à sortir l’autre Théophile d’un oubli organisé - proposait une comparaison éclairante : « C’est comme une tête du Caravage, toute noire de bitume, à côté d’un pastel de La Tour, enluminé de carmin 3. » L’appel au Caravage est très parlant : Poussin ne le considérait-il pas comme « venu au monde pour détruire la peinture » 4 ? De même, l’impression d’une destruction générale peut saisir le lecteur du Parnasse. Une vision homogène d’un XVIIe siècle uni ne sort pas indemne de cette lecture. L’histoire de la littérature française contemple ici un miroir longtemps refusé, elle qui préféra à la vérité d’un XVIIe siècle bigarré et volontiers licencieux la fiction d’une époque lisse et régulière. Et ce n’est pas le moindre mérite de cette publication que de retracer une nouvelle généalogie littéraire, d’explorer quelques pistes d’une histoire redevenue plurielle : en un mot, d’esquisser un pan d’histoire littéraire dissidente. Dans cette perspective, on ne s’étonnera pas que Théophile dénonce, joyeusement mais sans réserve, ce qu’il nomme « la sotte antiquité » : réservoir facile et déjà écule où la poésie amoureuse du temps allait piocher des comparaisons laudatives - mais toujours éthérées -, elle voisine ici avec les considérations les moins célestes, les plus concrètes (si vous voulez savoir ce que la chère Lyse aime par-dessus tout, voyez le sonnet « Saturne aime le ciel... »). Comme chez le Caravage, les sujets sont ici traités avec réalisme, bien loin des conventions de genre ou d’un quelconque idéalisme. LA force de ces poèmes est de nommer les choses par leur nom : dans ces textes de chair et d’os, foutre, vit et con n’ont pas besoin de périphrases. Ainsi assumé, le plaisir du corps met l’esprit en mouvement, et l’épigramme devient logiquement la forme privilégiée de ces ébats langagiers où Valmont se découvre une ascendance :
Ce quatrain tout plein de diffâme, Qu’on dit que sur vous j’ai fait, Je ne l’ai sur vous fait madame, Mais je voudrais bien l’avoir fait
Destinataire d’épigrammes, la femme en est également le thème essentiel :
La femme, dit un bon prophète Qui ne portait haine aux amours, Est bien une chose imparfaite Puisqu’on y besogne toujours.
De ces jeux du corps et de l’esprit ressort ainsi une image renouvelée de l’aimée. Toujours sujet central des poèmes amoureux, elle n’est plus une divine apparition mais un corps charmant, transpirant, plein de besoins et d’odeurs. On aurait tort pourtant de ne voir là qu’une bamboche d’adolescents trop heureux de jurer pour avoir vraiment quelque chose à dire : le combat littéraire est aussi politique, et le libertinage du XVIIe siècle n’a rien d’un jeu mondain et poli. Combattant la morale religieuse tenue pour contraire à la vie, les poètes restaurent sans limite l’autorité de la nature et des instincts :
Ne croyez pas ce qu’on vous dit, Sous ce sot mot : soyez bien sage, La nature n’a rien produit Qu’on ne puisse mettre en usage.
Ou encore, sous la plume de Régnier :
Ce sont mots inventés de parler de l’honneur, Et dire qu’en foutant on n’a point de bonheur, Et que celui qui fout à la vertu s’oppose. Il n’est point d’autre honneur que de foutre très bien, Car sans ce dous plaisir la vertu ne vaut rien. Honneur, foutre et vertu c’est une même chose.
On voit comment la réévaluation de la morale communément admise va de pair avec celle du langage courant. C’est que la vie commence et s’achève ici, et que la mort n’est jamais très loin : il n’y a de jouissance que terrestre, les arrières-mondes n’étant peuplés que de jouisseurs nostalgiques (jusque dans la tombe « on dit qu’encore son âme grogne/Que quelque esprit ne la besogne »). Le scepticisme libertin se reconnaît bien à travers cette pratique systématique de la liberté d’examen. Cette exigence est d’ailleurs contagieuse : à l’adresse des dames chastes et vertueuses, les poètes - beaux joueurs - adressent cet avertissement : « Gardez-vous de lire ces vers,/Ils foutent les gens par l’oreille. » Qu’on se le tienne pour dit avant de rejoindre l’orgie - autant charnelle que littéraire :
L’on fout en ce livre partout ; [...] les odes foutent les sonnets, Les lignes foutent les feuillets, Les lettres mêmes s’entrefoutent.
1. Voir Les Grotesques (1844), Bassac, Plein Chant imprimeur-éditeur, 1993. 2. Pour le détail de cette sordide affaire, on lira la notice de Jacques Prévot consacrée à Théophile dans le premier tome des Libertins du XVIIe siècle, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1998. Voir en particulier p. 1223 sqq. 3. Ibid. 4. Voir Louis Marin, Détruire la peinture, [1977], Paris, Flammarion, 1997.

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