Augusto Monterroso
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Le mot magique
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Le mot magique

Augusto Monterroso

Éditeur : Passage du Nord-Ouest

Prix : 13 euros
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Le mot magique--Augusto Monterroso

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Dans la continuité de Mouvement perpétuel, Le Mot magique est un sésame qui ouvre grand les portes de l’univers poétique d’Augusto Monterroso. Le maître de la forme brève et plurielle récidive avec toujours plus de mordant et d’humour, toujours plus de liberté dans ses considérations sur la littérature et les écrivains. Essais, micro-récits, anecdotes, aphorismes ou réflexions sont autant d’éclats d’une œuvre ouverte modelée par l’amour de la langue. Qui se fait corrosive lorsqu’elle dénonce l’ethnocentrisme des pays développés - la fascination stupide pour l’exotisme dans Poésie quechua ou la façon dont le Vieux Monde considère les dictatures latino-américaines en oubliant les siennes -, et satirique lorsqu’elle brocarde la critique littéraire et ses Jeux érudits sur Gongora, par exemple, ou les délires des traducteurs. Mais rien n’égale l’éloge des écrivains, Shakespeare, Horacio Quiroga, Charles Lamb, Kafka, de véritables « maladies » selon les mots de Monterroso, qui témoignent de sa passion indéfectible pour la littérature : « Il existe d’autres maladies que l’on connaît sous le nom de Proust, Joyce ou Kafka (...). Ils nous envahissent, s’emparent de nous et pendant très longtemps nous pensons et nous agissons de manière joycienne ou kafkaïenne, comme il arrive que le tuberculeux finisse par n’être plus que l’expression de ses propres bacilles. »

Un extrait à découvrir

Le dîner

J’ai rêvé. Nous étions à Paris où nous participions au Congrès mondial des écrivains. Après la dernière séance, le 5 juin, Alfredo Bryce Echenique nous avait invités à dîner dans son appartement au 8 bis rue Amyot, 2e étage, porte gauche, Julio Ramón Ribeyro, Miguel Rojas-Mix, Franz Kafka, Bárbara Jacobs et moi. À Paris, comme dans toutes les grandes villes, il y a des rues difficiles à trouver ; mais pour la rue Amyot c’est facile si on descend à la station de métro Monge et après, on se débrouille comme on peut en demandant. À dix heures du soir, il faisait encore soleil, nous nous sommes retrouvés tous réunis, sauf Franz, qui avait dit qu’avant de venir, il irait chercher une tortue qu’il voulait m’offrir en souvenir de la rapidité avec laquelle s’était déroulé le congrès.

Vers onze heures et quart, il a téléphoné pour dire qu’il se trouvait à la station Saint-Germain-des-Prés et il voulait savoir si Monge était dans la direction de Fort d’Aubervilliers ou de Mairie d’Ivry. Il a ajouté qu’en y réfléchissant il se disait qu’il aurait mieux fait de prendre un taxi. À minuit, il a rappelé pour nous annoncer qu’il était déjà sorti de la station Monge, mais qu’il s’était trompé de sortie et qu’il avait dû monter quatre-vingt-treize marches pour finalement tomber sur une grille coulissante, qui donne sur la rue de Navarre, mais qui était fermée depuis huit heures et demie, alors il était revenu sur ses pas pour prendre l’escalator et il allait arriver, il était avec la tortue dans un café, à trois pâtés de maisons de nous, et il lui donnait de l’eau à boire. Nous, nous étions au vin, whisky, Coca-Cola et Perrier.

À une heure du matin, il a appelé pour s’excuser car il avait sonné au numéro huit et personne n’avait ouvert, il se trouvait dans une cabine à un pâté de maisons de nous et il s’était souvenu que l’appartement n’était pas au numéro 8 mais au 8 bis.

À deux heures du matin, on a sonné à la porte. Le voisin de Bryce, qui habite au deuxième étage, porte droite et non gauche, en robe de chambre et un peu alarmé, nous a dit que quelques minutes auparavant un monsieur avait sonné avec insistance à sa porte ; lorsqu’il lui avait enfin ouvert, ce monsieur, sans doute désolé de s’être trompé et de l’avoir sorti du lit, avait inventé qu’il avait une tortue dans la rue et qu’il allait la chercher, puis il nous a demandé si nous le connaissions.

N.B. : un second extrait du livre est à découvrir sur Contre-feux, la revue littéraire de lekti-ecriture.com. Lire l’extrait.

Traduit de l’espagnol (Guatemala) par Christine Monot


ISBN 2-914834-21-7, 128 pages, illustrations en noir et blanc, parution le 14 avril 2006.

DANS LA PRESSE

MAGIE DE MONTERROSO Par Mathias Énard

Augusto Monterroso était un écrivain discret et bref. Le Mot magique est l’occasion de redécouvrir son humour subtil, son goût pour l’autodérision et sa passion pour la littérature et ses grandes figures.

L’homme était modeste. Il n’avait ni la superbe de Borges, ce détachement du Dieu vivant, ni le dandysme de Cortázar, ni l’étrange accent de Carpentier, ni le succès de García Márquez ; il ne fut ni prolixe ni scandaleux, ni ivrogne ni démesurément sobre.Il était attaché à ses pays (il en avait deux, le Honduras et le Guatemala, auxquels il faut ajouter le Mexique, où il vécut) sans se laisser aveugler par le nationalisme ou les mouvements révolutionnaires ; il se disait « centre-américain ». Monterroso était un écrivain bref et discret. Si bref qu’on lui attribue la plus courte nouvelle de l’histoire de la littérature latino-américaine, Le Dinosaure, que je me permets de citer ici in extenso : « Lorsqu’il s’éveilla, le dinosaure était toujours à ses côtés. » Très souvent ironique, il se moquait facilement de sa propre tendance à la brièveté. Ainsi ce récit, intitulé Fécondité : « Aujourd’hui je me sens bien, un vrai Balzac : je suis en train de finir cette ligne. » En ce sens, Le Mot magique est sans doute un de ses livres les plus emblématiques, un des plus personnels, un des plus intimes. On y retrouve son humour subtil, son goût pour l’autodérision, sa passion pour la littérature et les écrivains, pour les formes brèves et étranges, entre nouvelles, récit autobiographique, chronique et essai, le tout parsemé de dessins, de minuscules caricatures drôles et fragiles, délicat contrepoint au texte. De Quiroga à Joyce, de Ginés de Pasamonte à Kafka en passant par Miguel Angel Asturias, Shakespeare ou Góngora, les personnages sont souvent des auteurs, des livres, des moments d’histoire littéraire, revisités avec brio et toujours cette pointe d’humour un peu nostalgique qui caractérise Tito, comme l’appelaient ses proches. Mais Monterroso n’en est pas pour autant un écrivain léger. Les deux chapitres sur les dictatures sud-américaines, notamment, sont d’une froide ironie grinçante ; celui sur les déboires des auteurs-traducteurs est une véritable leçon pour les écrivains qui pensent trouver dans la traduction de l’argent facile et la magnifique nouvelle, presque magique, Des circonstances ou de l’éphémère décrit de façon hilarante les aspirations et les déboires de qui fait œuvre de littérature : « En général, à onze heures et demie du soir, on est plutôt fatigué du travail, des épreuves à corriger, d’avoir marché avec des chaussures neuves, du bureau, des amis, de soi-même, des disputes, du pain et du jambon, de gagner des prix et de son propre enthousiasme. » Le Mot Magique, ce mot « qu’il faut trouver pour élever le chant du monde » est un magnifique manuel d’écriture, un vade-mecum pour plumitifs angoissés et vaniteux ou lecteurs ironiques, avec l’élégance et la simplicité de celui qui, alors qu’on lui remettait le prix Príncipe de Asturias, un des plus prestigieux du monde hispanique, eut ces mots : « Occuper une demi-page dans un manuel scolaire de mon pays, voilà ce à quoi je pourrais rêver ; et il me semble que c’est le seul morceau d’immortalité auquel un écrivain pourra prétendre jamais. »

Le Magazine littéraire, juillet-août 2006

LE DEVOIR (Québec) Hamelin, Louis

Le petit homme et les dinosaures

Pourquoi est-ce que je parle de torture avec ma visiteuse ce matin ? Tu parles d’un sujet de conversation ! Pour un méchoui façon apache, attendez d’avoir un bon lit de braise, puis scalpez votre prisonnier, suspendez-le par les pieds et laissez mijoter jusqu’à ce que vous entendiez le cerveau se mettre à bouillir. Si, par contre, vous aviez l’intention d’obliger votre captif à lire une confession télévisée après absorption de drogues dépersonnalisantes, ce n’est pas une très bonne idée. Dans le Guatemala des années 80, les sbires du président Romeos Lucas García tenaient beaucoup à cette idée de confession publique au sortir de la salle de torture, et c’est pourquoi ils offraient aux chefs syndicaux et autres trublions passés entre leurs pattes une chirurgie plastique post-interrogatoire entièrement aux frais de l’État. On peut lire ça dans Jean Ziegler, si je ne m’abuse. « Recomposition de la personnalité », qu’ils disaient. On se serait cru à Prague au temps des procès, mais on était à Guatemala City, et décidément on n’arrête pas le progrès.

À Palenque, j’ai rencontré un jour un Français un peu casse-pieds qui ne cessait de répéter : « C’était bien mieux à Tikal... » Et donc, tout ce que je connais du Guatemala, au fond, sans y avoir jamais mis les pieds, ce sont les fricotages de la United Fruit Company, les noms de quelques dictateurs écrits au fer rouge de l’infamie, comme García et Rios Montt, Arbenz, renversé par la CIA en 1954, Rigoberta Menchú, Miguel Asturias, et le fait qu’il y a plus de singes et de pyramides à Tikal que dans la jungle de Palenque. Là où, à l’hiver 1989, je suis tout de même tombé sur une tribu d’atèles noirs évoluant très haut dans les branches et dont l’aïeul, resté en arrière pour couvrir la retraite des autres et penché sur moi par un trou dans le feuillage, m’a lancé un long regard que je n’ai pas oublié. Et maintenant, je connais aussi Augusto Monterroso, qui n’est pas assis au sommet d’un bananier (il déteste la couleur locale), mais grimpe volontiers les marches du temple scripturaire dont son intelligence vive et déliée sait balayer tant les vieilles pierres chauffées au soleil des évidences que les zones d’ombre avec une vigilance et une agilité qui ne sont pas sans me rappeler, à moi qui cultive la nostalgie du monde primate, ces singes-araignées des ruines de Palenque. (Et à propos de ruines, avez-vous remarqué que, dans la Ville lumière, on ne dit plus « art primitif » mais bien « art premier » ? À Forillon, on trouve une pancarte qui annonce Anse-aux-Amérindiens et ajoute entre parenthèses « Anse-aux-Sauvages ». J’ai ri.)

C’est Italo Calvino, lecteur infatigable, qui a signalé au monde l’existence de Monterroso. C’était dans le chapitre des Leçons américaines qui s’intitule « Rapidité ». Augusto Monterroso, écrit Calvino, est l’auteur d’un des plus courts contes connus, qui est en même temps l’un des plus parfaits : « Quand il se réveilla, le dinosaure était encore là. » L’histoire du rêveur s’arrête là, mais pas celle de Monterroso et de Calvino. La célèbre rencontre de Proust et de Joyce à Paris est si bien passée dans le domaine public qu’on peut maintenant en retrouver le texte intégral dans le cahier Actuel de La Presse ! Une version plus récente d’un tel choc des esprits met aux prises Calvino et Monterroso, lesquels, accompagnés de leurs épouses respectives, ont convenu de partager un repas à Rome. Par la faute de ses ancêtres mayas, Monterroso fait environ un mètre cinquante et il est, dit-on, très timide. Calvino est lui aussi très timide, mais ça paraît moins. D’entrée de jeu, il lance à Monterroso : « Je connais le Guatemala. » Monterroso ne répond rien. Les deux femmes se mettent alors à parler et ce sont là les seuls bruits de voix qui se feront entendre autour de cette table jusqu’à la fin du repas.

Les dictateurs

Présenté comme un maître de la forme brève, Monterroso est aussi un petit rigolo dont les miscellanées (l’art du mélange) regorgent de formules telles que : « Pour un Latino-Américain qui deviendra un jour écrivain, les trois choses les plus importantes au monde sont : les nuages, écrire et, tant qu’il le peut, cacher ce qu’il écrit. » De fait, les deux sujets donnant l’impression de l’inspirer le plus sont les dictateurs et les écrivains. Et comme il est le produit d’une histoire tourmentée, il lui arrive même de pouvoir réunir ces deux éléments sous un même titre, comme dans Romans sur les dictateurs I et II. On devine à l’oeuvre, chez cet homme raisonnablement cosmopolite et érudit, un certain agacement à l’idée d’être identifié à un pays surtout connu pour sa longue suite de dictateurs féroces et les romans de Miguel Asturias (j’allais oublier le lac Atitlan). Réglons d’abord le cas des dictateurs : « Parmi toutes les choses que l’Amérique latine n’a pas inventées, on peut citer les dictateurs, elle n’en a pas même inventé de pittoresques et encore moins de sanguinaires. » Le mot « inventer » revêt ici, bien sûr, une importance cruciale. Mais l’Amérique du Sud, n’en déplaise à Monterroso, a peut-être bel et bien inventé un type de tyran : le dictateur interchangeable. En Bolivie, sur l’ensemble du XXe siècle, les grands vizirs devenus califes à la place du calife se sont succédé, je crois, à environ tous les deux ans en moyenne. Imaginons Hitler, Salazar et Mussolini ne chuter que pour être remplacés par, si possible, encore pire. C’est exactement l’expérience qu’a connue le Guatemala avec les frères García et cette crapule de Rios Montt au cours des années 80.

Dans Romans sur les dictateurs II, Monterroso revient sur l’épisode bien connu qui allait pratiquement provoquer la naissance latino-américaine d’un genre littéraire en soi, je parle de ce projet de livre de nouvelles écrites par le gotha des écrivains de l’Amérique hispanophone, selon la formule suivante : un dictateur - un écrivain - un pays. Projet qui devait ultimement avorter mais qui compterait un jour parmi ses retombées positives Le Recours de la méthode d’Alejo Carpentier et Le Général dans le labyrinthe de García Marquez. Quant à Monterroso, il caresse un temps l’idée d’écrire sur Somoza père, puis décide de s’abstenir. Les raisons de sa réponse négative à la lettre de Mario Vargas LLosa sont intéressantes : « [...] j’ai renoncé à travailler sur Somoza car en tant que juge j’aurais aimé l’envoyer au peloton d’exécution mais, comme écrivain, j’aurais été amené à le présenter dans toute sa faiblesse et toute sa misère », à « me mettre dans la peau du personnage, comme c’était inévitable. » Mine de rien, Monterroso vient de nous suggérer la différence entre un véritable écrivain, un écrivain engagé, et un mauvais écrivain. Quant à ceux qui sont portraiturés dans ce livre, ils sont assez souvent dignes de mention, de Charles Lamb à Ernesto Cardenal, du grand Borges, qui a reçu un prix de Pinochet mais pas le Nobel, à Asturias, qui, s’étant « comporté comme un bon petit », l’a eu. Les dictateurs ? « Avec ou sans eux, nous avons fait d’autres progrès : les pauvres sont maintenant plus pauvres, les riches plus intelligents et les policiers plus nombreux. »

LE DINOSAURE ET LES MOUCHES Le Mot magique d’Augusto Monterroso

Epok N° 34 (semaine du 5 au 11 mai 2006) Qui a écrit qu’en littérature les seuls sujets importants sont « l’amour, la mort et les mouches » ? L’auteur de cette phrase, le Guatémaltèque Augusto Monterroso (1921-2003), est considéré par beaucoup comme une sorte de patriarche farceur de la littérature sud-américaine moderne. Enrique Vila-Matas, pour ne citer que lui, le considère comme un génie. Quant à Italo Calvino, il parlait souvent de son célèbre Conte du dinosaure en disant que c’était la nouvelle la plus courte et la plus parfaite du monde : « Quand il se réveilla, le dinosaure était toujours là. » Après le succulent Mouvement perpétuel, voici une nouvelle salve de considérations poétiques et d’aphorismes définitifs sur la littérature et la vie, à mi-chemin entre carnet de notes, mini-essais et fables loufoques. Monterroso s’impose une fois encore comme le roi du coq-à-l’âne, de la brièveté et du détail qui tue, à l’image de cette géniale digression sur la traduction où il révèle entre autres que The Sound and the Fury, le titre du roman de Faulkner, n’a jamais été traduit correctement : il suffit d’ouvrir l’Oxford Dictionary pour apprendre que cette vieille expression anglaise veut dire « du blabla, c’est-à-dire ce que dit un idiot », et n’a rien à voir avec le bruit ni la fureur….

Bernard Quiriny

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