



On connaît la tendance de Mario Bellatin à la contrefaçon littéraire, son goût de l’appropriation, et le brouillage qu’il applique aussi bien aux sujets qu’il traite qu’à sa propre biographie. Disons, sans trop d’assurance, qu’il naquit en 1960 à Mexico, s’intéressa de près à la cinématographie, à l’art de la photographie et à l’esthétique japonaise.
Camille Deciser, dans Le Matricule des Anges, novembre-décembre 2004
Mario Bellatin est né en 1960 à Mexico, ville où il réside aujourd’hui. Après des études en sciences de la communication à l’Université de Lima, il part en 1987 à Cuba pour étudier le cinéma à l’École internationale du cinéma latino-américain. Il publie ses cinq premiers romans au Pérou et retourne à Mexico pour se consacrer à sa carrière littéraire. Il est nommé directeur du département de Littérature et Humanités de l’Université del Claustro de Sor Juana et membre de l’Institut national des Créateurs du Mexique. En 2000, il est finaliste du Prix Médicis du meilleur roman étranger pour Salon de beauté et reçoit le Prix Xavier Villaurrutia 2001 pour Flore. Son œuvre est traduite en allemand, anglais et français, étudiée dans plusieurs universités américaines et fait l’objet de thèses en Amérique du Sud et en Espagne. Actuellement, Bellatin dirige l’École dynamique des Écrivains du District fédéral.
Son œuvre est tout aussi difficile à cerner que sa biographie, qu’il invente au gré des interviews et des rencontres, de même qu’il traduit des auteurs qui n’ont jamais existé (le fameux Shiki Nagaoka du Nez de fiction). Son écriture est toutefois marquée par l’esthétique japonaise et l’art de la photographie, et se singularise par une grande économie de moyens et un minimalisme radical, qui laissent affleurer de profondes émotions. On dit à ce propos qu’il serait un héritier de Kawabata et Tanizaki, car ses récits atteignent un maximum d’intensité avec une grande sobriété. Son œuvre est traversée de thèmes récurrents comme l’érotisme, la cruauté, le voyeurisme, les tares physiques et les avatars psychologiques qui dominent l’action. La souffrance muette, la solitude inexorable qui ronge les personnages et les pousse dans des expériences extrêmes, ne sont que suggérées et ne laissent aucune place à la pitié ou la compassion. Le narrateur donne à voir, ne livre aucun jugement et construit un territoire de vies en marge, aux frontières duquel le lecteur débouche sur un abîme de réflexions et d’interrogations fécondes.
On dit de Mario Bellatin qu’il est un écrivain mystérieux, obscur et expérimental.Ce qu’il dément. Mario Bellatin se reconnaît comme un écrivain traditionnel, auteur d’œuvres faciles mais avec un projet personnel qui, à la différence de ses contemporains, rompt avec les canons établis. Nous avons commis une erreur en publiant tout d’abord Flore. La forme même du texte, les sujets traités (ce n’est, en fait, qu’un rhyzome d’interrogations) et les personnages en marge peuvent être désarçonnant pour un lecteur non averti. Nous sommes allés dans le sens du malentendu déjà existant entre Bellatin et le lectorat. Il faut rétablir les choses en expliquant que Murakami, comme Shiki Nagaoka, sont lisibles par tous.
Bibliographie sélective : Las mujeres de sal, Lima, Lluvia, 1986 ; Canon perpetuo, Lima, Jaime Campodonico, 1993 ; Salon de belleza, Lima, Jaime Campodonico, 1994 ; Damas chinas, Sintoma, 1998 ; Poeta ciego, Tusquets, 1998 ; El jardin de la senora Murakami, Tusquets, Andanzas, 2000 ; Flores, Joaquin Mortiz, 2001 ; Shiki Nagaoka : una nariz de ficcion, Barcelona, Sudamericana, 2001.
Izu aperçoit parfois le spectre de son mari, de l’autre côté du lac, quand la lumière incendie l’exquis jardin japonais qu’elle aime tant. Et pourtant, Izu a pris la décision de détruire ce merveilleux jardin, son seul refuge, sa dernière source de joie face aux humiliations. La dernière d’entre elles eût lieu le jour où monsieur Murakami, alors agonisant, put voir les seins pâles de leur servante Etsuko.
Izu était une brillante étudiante des Beaux-Arts. Un soir, sur la demande de ses professeurs, elle visite la célèbre collection d’art de monsieur Murakami, un veuf aux mystérieuses habitudes autour duquel flotte un parfum de scandale. Celui-ci ne tarde pas à la courtiser. Cette rencontre, et l’essai critique qu’Izu produira au sujet de la collection d’art de monsieur Murakami, collection à l’importance discutable, aura pour l’étudiante des conséquences effrayantes. À partir de cet instant, sa vie sera dominée par la peur et la trahison. Izu, alors mariée à Murakami, deviendra la victime d’une lente, minutieuse et très esthétique vengeance.
Le Jardin de la dame Murakami est en apparence un travail innocent, aux reflets exotiques. Il peut être lu comme cela, comme a pu être lu le Neige de Maxence Fermine (Arléa) sauf qu’ici nous ne sommes pas dans le conte. Nous sommes du côté obscur. Stricte, régulière, rythmée, la prose du Jardin s’écoule avec fuidité, agrémentée de quelques notes souvent superflues pour nous lecteurs du début du XXIe siècle - il faut comprendre que Bellatin pousse le vice jusqu’à imiter le système de notes des premières éditions de littérature exotique offertes aux occidentaux -, parfois nécessaires (faussement nécessaires, le but étant de perdre le lecteur entre réalité et fiction) et drôles (note 14 page 25)] et d’un additif à l’histoire réunissant 24 notes éclaircissant les points les plus obscurs de l’intrigue (comme on le ferait dans un ouvrage d’érudition sur le Japon ; toujours le jeu fiction/réalité et le travail des formes).
André Gabastou travaille avec les plus grands éditeurs littéraires français à commencer par Christian Bourgois pour qui il traduit Vila-Matas depuis le début. André Gasbatou est également un découvreur de talents. C’est lui qui a fait connaître Bellatin et son Salon de beauté.
André Gabastou est professeur au Collège des traducteurs de Bruxelles et lecteur pour le Centre national du Livre.
Collection : Traductions contemporaines
ISBN : 2-914834-13-6*Parution : mars 2005* 92 pages* Format : 19 x 14 cm
Chronic’art # 19 (avril-mai 2005)
BATAILLE NASALE Deux romans du mexicain Mario Bellatin, héritier croisé de Borges et de Tanizaki : un festival d’impostures décalées qui utilisent tous les possibles de la fiction. Vituose et hilarant.
C’est sans doute l’un des écrivains japonais les plus importants du siècle, quoique personne ou presque n’ait pris la mesure de son influence : ami du grand Tanizaki Junichiro, théoricien de la photographie de génie, auteur d’un essai culte malheureusement oublié (Photo et mot, publié au début des années 1950 au Japon, traduit un peu partout et appréhendé « dans certains endroits d’Europe » comme « une nouvelle manière de comprendre la réalité »), inspirateur possible de l’écrivain mexicain Juan Rulfo, Nagaoka Shiki (mort en 1970 dans des circonstances atroces) fait aujourd’hui l’objet d’une sorte de vénération chez une poignée de lecteurs à travers le monde (les plus radicaux ont formé un groupe, les « nagaokistes », qui se réunissent chaque semaine dans l’arrière-salle d’un café du Quartier Latin et « essaient de trouver une logique dans l’œuvre de Nagaoka »). Son nom ne vous dit rien ? C’est normal : si Tanizaki et Rulfo sont des écrivains authentiques dont vous pourrez trouver les textes en librairie, Nagaoka est en revanche une pure invention signée Mario Bellatin, farceur mexicain et grand bâtisseur d’impostures dont on commence tout juste de découvrir l’œuvre en France. La preuve ? Elle est dans le titre et dans la première phrase : « L’étrangeté du physique de Nagaoka Shiki, attestée par la présence d’un nez hors du commun, fit qu’il fut considéré comme un personnage de fiction ». De fait, Nagaoka naquit avec un tarin extraordinaire (d’où d’importants problèmes lors de l’accouchement) qui s’étira jusqu’à mesurer une bonne quinzaine de centimètres ; il avait d’ailleurs l’habitude de le tremper tous les trois jours dans une coupelle d’eau bouillante durant vingt minutes pour le faire rétrécir, et devait prier un tiers de le soulever pendant les repas pour pouvoir manger correctement. Mais si Nagaoka n’existe pas, d’où vient la photo de lui qu’on trouve en page 70, légèrement déchirée au niveau du nez mais parfaitement identifiable ?
L’image, le mot, le faux C’est tout l’art de Mario Bellatin que de brouiller les pistes et d’effacer la frontière entre fiction et réalité, les personnages véritables se mélangeant aux héros et le vrai rencontrant le faux dans un jeu de miroirs qui évoque immédiatement les mensonges borgésiens et les facéties de bibliothécaire fou d’un Vila-Matas. Où s’arrête l’imagination, où commence le truquage ? Un héros de fiction que ses congénères considèrent eux-mêmes comme fictif devient-il ipso facto réel, de la même manière que moins multiplié par moins donne plus ? Telles sont les questions avec lesquelles joue Bellatin dans cette fausse biographie où le parfaitement invraisemblable (ce pif ahurissant, notamment) côtoie le plus ou moins crédible (un cahier photos de 31 pages sur papier glacé inséré en plein milieu du livre, comme dans les « vraies » biographies, avec des clichés légendés douteux) et où on trouvera, en cherchant bien, les clefs d’une réflexion ironique sur les thèmes qui parcourent tout le travail de l’auteur : l’infirmité, l’érotisme (le parallèle implicite nez/bite avait déjà fourni à Laurence Sterne le prétexte d’un chapitre hilarant dans La Vie et les opinions de Tristram Shandy), la forme littéraire en particulier (puzzle, vignettes, réseau) et artistique en général (l’image venant à la rencontre de l’écrit pour le conforter tout en le sapant insidieusement par derrière), la correspondance entre les mots et la réalité et, au fond, la meilleure manière de capter celle-ci. N’est-ce pas à la croisée de toutes les formes de représentation du réel qu’il faut se tenir pour être sûr de ne pas se faire berner ? De là, sans doute, l’obsession de Nagaoka pour les relations entre l’image et les mots, ou entre les mots et les significations qu’ils sont censés porter. Et si la langue, en fin de compte, ne signifiait rien ? « Dans ses dernières années, affirme Bellatin, Nagaoka Shiki écrivit un livre qui, pour beaucoup, est fondamental. Il n’est, hélas, rédigé dans aucune langue connue ». Traducteurs, à vous de jouer.
De la Havane à Tanizaki D’où sort donc le subtil et talentueux Mario Bellatin ? Voilà un homme qui aime décidément trop traficoter la biographie des autres pour ne pas jouer un peu avec la sienne : son éditeur précise expressément qu’« il l’invente au gré des interviews et des rencontres », ce qui oblige à prendre les quelques informations disponibles avec précaution. Ses dates et lieu de naissance sont à peu près avérés : Mexico, 1960. Ça se gâte dès qu’on aborde le chapitre des études : on sait qu’il a étudié à l’Université de Lima, au Pérou, mais on ne sait pas exactement quoi (les sciences de la communication selon les uns, la théologie selon les autres) ; c’est en tout cas au Pérou qu’a été publié son premier livre, Las Mujeres De Sal, au début des années 1980. En 1987, il s’envole pour La Havane et y suit les cours de l’École internationale du cinéma latino-américain avec l’intention de devenir metteur en scène ou scénariste ; il rentre finalement au Mexique pour y poursuivre sa carrière littéraire, publiant de nombreux textes dont Salon de beauté (1996), un court roman traduit en français chez Stock et sélectionné à l’époque pour le prix Médicis étranger. On imagine qu’en fouillant dans sa bibliothèque, on trouverait l’œuvre complète de Kafka, celle de Gogol, la plupart des contes de Borges, les livres de Juan Rulfo et de Julio Cortázar et, last but not least, une sélection pointue de nouvelles, poèmes et roamns japonais. C’est en effet avec l’esthétique japonaise en général et la littérature nippone en particulier qu’il semble avoir le plus de points communs : goût pour la forme brève, à la limite du haïku parfois, économie de moyens revendiquée, sobriété (voire minimalisme) du style, humour faussement naïf et souci du détail font de lui un héritier possible de Kawabata ou de Tanizaki, lequel fait d’ailleurs une rapide apparition dans le livre (« ce romancier devint le seul artiste dont Nagaoka Shiki eût fait la connaissance au cours de sa vie », confie Bellatin avec un semblant d’amertume).
Un Japon kitsch et décalé Il en va cependant du Japon comme du reste : Bellatin ne peut pas s’empêcher de le passer au tamis de son imaginaire, recréant littéralement le pays du soleil levant en puisant librement dans l’imagerie folklorique un peu kitsch qu’il traîne toujours derrière lui. Dans Le Jardin de la dame Murakami, deuxième de ses livres traduits ces jours-ci, le romancier joue à reconstituer le Japon comme un décorateur de cinéma un peu premier degré reconstituerait un saloon : il y case tous les clichés qu’il peut, du lac rempli de carpes aux maîtresses en kimono, des représentations de kabuki aux interminables cérémonies du thé. Plus que par la destinée de son héroïne, Murakami Izu, cette fable artistique et conjugale aux faux airs de roman-photo arty et de méditation sur la vengeance amoureuse vaut d’abord par le soin apporté à la mise en scène d’un environnement « qui n’est pas le Japon », ainsi que le précise malicieusement l’éditeur : Bellatin joue sans arrêt avec les codes d’une littérature qu’il connaît sur le bout des doigts et avec les clichés et traditions d’un pays qu’il rebâtit sans le nommer (il en invente même des morceaux de toutes pièces, imaginant par exemple une « région enclavée du centre du pays » nommée Ochun et qu’on ne trouvera sur aucune carte du Japon : c’est en réalité le nom d’une déesse... cubaine). Et pour renforcer l’illusion, il couronne son texte d’un appareil de notes dans lequel il explique tous les termes translittérés du japonais (kimono, obi, saikoku, shojibos et compagnie), exactement comme dans les vraies traductions. Reste qu’on se demande s’il n’a pas purement et simplement inventé certains mots, voire s’il ne se fout pas ouvertement de notre gueule (après avoir expliqué tatami, futon et shiatsu, il se fend d’une note pour expliquer « formica » sur quatre lignes, précisant que ce matériau très pratique peut imiter le marbre et, surtout, être lavé facilement). Le doute tombe finalement lorsque, dans un Additif à l’histoire, il démine son propre roman en 24 points, mélangeant précisions factuelles absurdes (« il est peut-être souhaitable de savoir que les habitants des îles de l’archipel ont l’habitude d’éteindre les lumières des arbres pendant la période la plus froide de l’hiver ») et autocritiques hilarantes (« pourquoi n’arrive-t-on jamais à savoir si, oui ou non, M. Murakami conduit ? »). Il y donne aussi la clef du livre en affirmant que son héroïne « entretient d’étranges liens avec l’essai de Tanizaki Junichiro, Éloge de l’ombre ». Tout le roman ne serait donc qu’une vaste parodie de ce livre célèbre dans lequel Tanizaki dissèque la culture japonaise et regrette son occidentalisation galopante. Disons plutôt qu’il constitue une manière inattendue de lui rendre hommage et d’accéder au vœu qu’il formulait alors : celui de « faire revivre cet univers d’ombres que nous sommes en train de dissiper ».
Bernard Quiriny
« Comment ça s’écrit » par Mathieu Lindon Libération, le 28 avril 2005
SOMBRERO JAPONAIS Il serait contraire à la justice littéraire de réserver l’écriture de romans japonais aux seuls Nippons.
Mario Bellatin, Le Jardin de la dame Murakami Traduit de l’espagnol (Mexique) par André Gabastou.
Un roman japonais traduit de l’espagnol (fût-ce du mexicain), c’est rare. Mais Le Jardin de la dame Murakami, qui porte comme sous-titre Oto no-Murakami monagatari (le titre original, cependant, est tout bonnement El Jardin de la señora Murakami), est un faux roman japonais. Cest purement et simplement un livre de Mario Bellatin, né au Mexique en 1960 et dont on a déjà traduit en français Salon de Beauté (chez Stock) ainsi que Flore (voir Libération du 4 mars 2004) et, l’an dernier, également aux éditions Passage du Nord/Ouest, un autre roman pas japonais, Shiki Nagaoka : un nez de fiction, dont la première phrase est : « L’étrangeté physique de Nagaoka Shiki, attesté par la présence d’un nez hors du commun, fit qu’il fut considéré comme un personnage de fiction. » Page précédente, on lit aussi une épigraphe anonyme du XIIIe siècle : « S’il y avait dans le monde un nez semblable au vôtre, j’irais de bon cœur le tenir. » On voit comme Mario Bellatin aime jouer avec la fiction. Et il a dû estimer que, puisque le roman japonais, plein d’exotisme et de délicatesse, était devenu un genre en soi, il serait contraire à la justice littéraire d’en réserver l’écriture aux seuls Nippons. Ce serait une sorte de xénophobie fictive qu’il a décidé de combattre avec humour. Un roman japonais, même faux, ne serait pas un roman japonais sans édition critique dévoilant le sens des mots les plus abscons et intraduisibles. La première note vient à la deuxième page du Jardin de la dame Murakami, appelée par le mot « saikoku ». Elle est en bas de page et indique seulement « Voir note 5 », laquelle se retrouve en fin de volume dans « Additif à l’histoire du jardin de la dame Murakami ». La voici : « Il est impossible de comprendre pourquoi a été omis le récit du retour de M. Murakami au foyer conjugal quand il a su qu’il allait mourir d’un cancer de la prostate. Pendant tout le temps qu’a duré sa maladie, Izu Murakami a dû le soigner comme n’importe quelle épouse attentionnée. » Pour expliquer le mot « saikoku », il faut attendre une autre note de bas de page quatre pages plus loin, quand réintervient Etsuko, « fidèle servante » de madame Murakami mais dont les seins ont attiré exagérément l’intérêt de l’époux de celle qui est devenue veuve (et bien décidée à mettre son jardin sens dessus dessous) : « En réalité, une saikoku au sens qu’avait ce métier à l’époque impériale. Elle était à la fois servante, gouvernante, femme de chambre et dame de compagnie. Les saikokus remplissaient toutes ces fonctions et, en même temps, aucune. » On fait mieux comme éclaicissement, mais la clarté n’est pas l’ambition première de Mario Bellatin qui décrit comme personne « la cérémonie du thé » qui n’est pourtant pas si exotique que ça (il faut faire chauffer l’eau, la mettre dans des tasses avec des soucoupes choisies, prposer du sucre et du citron). Comme tout roman japonais, celui de Mario Bellatin contient un haiku : « Lointain hiver :/ cerisiers en fleurs,/ l’hirondelle. » Le Jardin de la dame Murakami varie entre une extrême simplicité et une extrême complication, ainsi que les notes en rendent compte, le « formica » ayant droit à une explication peut-être parce que sa consonance peut laisser croire qu’il s’agit d’un mot japonais et l’apparition de Francis Bacon étant suivie de cette explication : « Peintre anglais ». Tous les plats sont expliqués jusqu’à un certain point, à savoir la note 26. « Notes 26 et suivantes : petits plats typiques dont la description n’apporteraient rien de plus au récit. » En revanche, c’est dans le corps même du récit que surviennent aux personnages principaux les événements les plus inattendus. « Quelques jours auparavant, Mizoguchi Aori et Izu avaient participé à une chasse aux chenilles organisée par l’université pour fêter l’année bissextile. Ils faisaient équipe avec le maître Matsui Kenzo qui portait l’élégant costume du début du siècle que mettait son grand-père pour diriger ces chasses. » Il faudrait aussi parler du « jeu des trois pierres blanches contre les trois pierres noires qui fut pratiqué en cachette pendant des siècles » à l’instigation de Magetsu sur lequel une note nous renseigne : « Moine fondamentaliste qui affirmait qu’il n’avait pas eu une, mais plusieurs morts. À chacun de ses décès, il proféra d’alarmantes prophéties qui n’ont pas encore été suivies d’effets. Son culte est surtout répandu dans les régions montagneuses. » Il serait difficile, et vain, de résumer Le Jardin de la dame Murakami, le texte étant en outre suffisamment bref pour se passer d’un résumé. L’intrigue est-elle une vengeance ? Est-ce celle d’une femme contre son ancien époux ou celle d’un mort contre sa veuve ? L’histoire de l’art est-elle une discipline d’une grande dangerosité même si certains l’ignorent souvent ? Il est difficile d’affirmer quoi que ce soit avec certitude. Le dernier mot du roman, hors l’« Additif » déjà cité, est « Otsomuru », quoique ce ne soit pas vraiment le dernier, puisqu’il appelle la note 38 : « Mot se référant à une fin qui, en réalité, est un début. Le poète Basho (1644-1694) l’utilisait dans les poèmes qu’il n’avait pas l’intention de publier. »
Le Monde 2 (16 avril 2005)
Mario Bellatin, Borges japonisant Le Jardin de la dame Murakami
C’est un livre à la beauté froide, énigmatique. Un livre cruel et plein d’ironie. Son héroïne, une jeune fille intelligente et passionnée, Murakami Izu, a voulu lutter contre le poids de la tradition, sans autres armes que son désir de justice, son goût de la vérité et son esprit. Nous, les lecteurs, nous savons qu’elle a agi sans réfléchir et nous ne sommes guère étonnés de la savoir punie. Il nous arrive même de nous demander si Murakami Izu, cette personne férue d’art moderne et lectrice de Junichiro Tanizaki, n’est pas, tout simplement, un peu bête. Mais non, nous aurions tort. Elle n’est pas bête, elle est juste inexpérimentée, comme nous le sommes tous et toutes au début de la vie. Et seule, et bientôt prise au piège. Au début de l’étrange histoire que raconte Mario Bellatin, Mme Murakami voit son jardin démantelé. Les carpes dorées qu’elle aimait contempler sont placées dans des sacs plastique. Son père est mort, son mari est mort, et elle est dans une situation désespérée. Comment et pourquoi en est-elle arrivée là ? C’est tout le propos de l’auteur, et les hypothèses sont nombreuses, comme le montre l’additif en vingt-quatre points qui vient conclure le récit. Tout ici est codé. Comme la vie japonaise. Avec sa cérémonie du thé, son absence de pitié et , surtout, ses dangers pour les femmes qui, à l’instar de Murakami Izu, croient possible de jouer sur tous les tableaux. Celui de la tradition, qu’incarne ici L’Éloge de l’ombre de Junichiro Tanizaki, et celui de la modernité, représenté par le fameux article qu’Izu a écrit sur la collection d’art de M. Murakami. Il vaut mieux éviter d’épouser un homme que l’on a offensé, surtout quand, désormais, il aura tout pouvoir sur vous. Elle a joué et elle a perdu. Le jeu de plaques tectoniques, entre lesquelles elle avait pensé pouvoir se glisser, l’a écrasée. Récit borgésien, sophistiqué et parodique d’un écrivain mexicain a qui rien de ce qui est japonais n’est étranger, Le Jardin de la dame Murakami est un livre passionnant, une énigme dont le clé est posée en évidence sur la table. Mais rien ne prouve que ce soit la bonne clé. Ou la seule.
Geneviève Brisac




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