


« Non au touriste et oui au voyageur ! » disait Cartier-Bresson. Après avoir suivi les danseuses au pied nu à Bali et en Inde, Pierre Lartigue est ici au cœur du Cambodge, de la Thaïlande et du Laos. Outre monsieur Montrisard, la Princesse Buppha Devi et d’autres personnages, vous croiserez dans ces pages le souvenir d’aventuriers disparus et vous pénétrerez dans le mystère d’Angkor où l’auteur s’interroge : « Qu’allons-nous chercher à l’autre bout du monde ? »
Le Ciel dans l’eau, Angkor est un livre de voyageur.
Hispaniste de formation, Pierre Lartigue (né en 1936) est poète, essayiste, romancier. Il a notamment publié Beaux Inconnus, l’art de la pointe (essai, Gallimard, 1992), La Forge subtile (poésie, Le temps qu’il fait, 2001), Rose Sélavy et cætara (essai sur Desnos, Duchamp et Cage, Le Passage, 2004) et aux éditions de La Bibliothèque L’Inde au pied nu (récit, 2000), Léger, légère (récit, 2003).
« En 1684, les ambassadeurs du Siam se rendent à Versailles. Louis XIV les reçoit au milieu d’une cour étincelante de diamants. Puis il décide d’ envoyer une ambassade en Extrême-Orient.
Il la confie au chevalier de Chaumont et l’embarquement se fait à Brest, sur deux navires : La Maligne et L’Oiseau. Six mathématiciens jésuites et un abbé extravagant, François Timoléon de Choisy, se trouvent parmi la compagnie. On joue aux échecs à bord. On danse. On polit des sermons. "Pas le moindre petit poisson de mauvais beurre, du soret et de la morue bien salée : on a le feu au corps, et cela dans la zone torride, nous brûlerons comme des allumettes." Les bateaux traversent des trombes. Ils croisent des dragons d’eau. Le Père Tachard observe les effets de lumière : "Les iris de lune ont dans ces lieux des couleurs plus vives qu’en France mais le soleil en forme de merveilleuses sur les gouttes d’eau de mer que le vent emporte comme une pluie fort menue ou comme une fine poussière lorsque deux vagues se brisent sur le choquant." La mer se couvre d’étincelles. Il y a dix ans Newton a écrit un essai sur la lumière et Spinoza, un traité : "De l’iris et de l’arc en ciel". Vermeer s’attache à peindre le pain d’une laitière à petites gouttes de clarté. Quelque chose de flou et de vif se décompose et se révèle. La Maligne et l’Oiseau glissent jusqu’à "Bangko". Les maisons blanches, les rues droites et les canaux à l’infini, on croirait la Hollande. De longs bâteaux s’avancent. Ils portent "des clochers d’un ouvrage fort délicat et fort doré". Soixante hommes de chaque côté avec de petites rames dorées, qui toutes en même temps sortent de l’eau et y rentrent. Cela fait un fort bel effet de soleil.
Quatre siècles plus tard, je vole au devant du soleil et de la danse serpentine que j’ai suivie de Bali à Java, puis à Madras, avant de venir m’asseoir devant les petits baouls et leurs prodiges de souplesse menue dans un jardin de Calcutta. Un territoire s’ouvre à l’est, une terre qu’en mon enfance on appelait le Siam, comme au temps de Choisy. Je pense y retrouver la source d’un éblouissement : c’était avant 1968 la troupe royale du Cambodge conduite par la princesse Buppha Devi.
Aux Tuileries, les danseuses glissaient sur une scène dressée au dessus de l’eau. À l’instant où elles s’enflammaient dans l’air de la nuit comme des papillons sous le faisceau des projecteurs, leur image inversée scintillait au fond du miroir d’eau noire. La danse se dédoublait comme sur l’étang la fleur du nénuphar. Les silhouettes dorées brûlaient droites, comme de petites bougies, tandis que leur reflet pointait le cœur de la terre. Elles apportaient la beauté du monde et j’en ai dans les yeux l’image, alors que l’avion plonge vers une table de terre aux couleurs délicates. Routes ou canaux ? Des lignes filent vers l’horizon. En d’étroites bandes, les rizières étirent plusieurs échantillons de couleurs : vert, sable et argent. Choisy dit que "le riz nage" lorsqu’ il pousse dans l’eau.
Bangkok ne cesse de grandir. Je suis perdu et le métro m’emporte au dessus des toits. Devant le quai s’ouvre un espace de terre retournée où la pluie a laissé un étang. Les maisons du quartier ancien ont été démolies mais on a épargné les arbres au feuillage si généreux qu’au loin, derrière, les flèches et les tours semblent les pièces d’un jeu d’échec minuscule. Les antennes paraboliques s’inclinent sous le vent. Les pagodes scintillent prêtes à s’envoler comme des coqs à tête d’or. Une géante a posé ses peignes, ses épingles et ses brosses à cheveux sur les degrés d’une pyramide en construction. GRAN TOWER INN. Les marches de ciment conduisent à un temple qui n’existe pas et l’alphabet s’éparpille en lettres capitales sur les toits. L’or s’évanouit dans l’air et la nuit tombe sur les tours. »
ISBN : 2- 909688-37-2, 170 pages, format 12 x 17 cm, parution octobre 2005.




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