



« Les règles de la résistance culturelle et politique ont dramatiquement changé. Dans les pays développés, la révolution technologique, due au développement rapide de l’ordinateur et de la vidéo, a engendré une nouvelle géographie des relations au pouvoir, inimaginable il y a seulement vingt ans. La nouvelle géographie est virtuelle et le noyau de la résistance politique et culturelle doit s’imposer dans cet espace électronique. »
Dans l’univers culturel, on a toujours considéré le plagiat comme un mal. On l’assimile généralement au vol ; ceux qui n’ont pas de talent dérobent la langue, les idées et les images pour s’enrichir ou pour servir leur gloire personnelle. Mais, comme nombre de mythologies, celle du plagiat est facilement réversible. Ne devrait-on pas plutôt suspecter ceux qui soutiennent la législation de la représentation et de la privatisation du langage ? Et dans un contexte social donné, ne sont-ce pas les actions plagiaires qui contribuent le plus à l’enrichissement culturel ? Avant le Siècle des Lumières, le plagiat participait à la diffusion des idées. Un poète anglais pouvait prendre et traduire un sonnet de Pétrarque et se l’attribuer. La pratique était tout à fait acceptable et en accord avec l’esthétique classique de l’art comme imitation. La valeur réelle de cette activité résidait moins dans le renforcement d’une esthétique classique que dans la diffusion d’œuvres vers des régions qu’elles n’auraient pu atteindre autrement. Les travaux de plagiaires comme Chaucer, Shakespeare, Spenser, Sterne, Coleridge et De Quincey, sont une part vivante de l’héritage anglais et appartiennent encore au canon littéraire.
Aujourd’hui, les conditions ont changé et le plagiat redevient une stratégie acceptable, voire cruciale pour la production textuelle. Nous sommes à l’âge du recombinatoire, à l’âge des corps, des catégories sexuelles, des textes, de la culture recombinée. Avec le recul, on peut dire que, dans le passé, la recombinatoire a toujours été un élément essentiel du développement du sens et de l’invention ; récemment, les progrès extraordinaires de l’électronique ont attiré l’attention sur son importance, aussi bien théorique que pratique (l’utilisation du morphing dans le cinéma et la vidéo par exemple). La valeur première de toute technologie électronique, en particulier celle des ordinateurs et des systèmes d’imagerie, est la vitesse incroyable à laquelle ils sont capables de transmettre l’information, qu’elle soit brute ou déjà traitée. Lorsque l’information circule à très grande vitesse dans les réseaux, des systèmes de sens disparates, incommensurables parfois, se croisent, avec des conséquences inédites tant sur le plan d’une meilleure compréhension que d’une nouvelle inventivité. Dans une société dominée par l’explosion de la “connaissance”, il est plus urgent d’explorer les possibilités du sens de l’existant que d’accumuler de l’information redondante (même si elle est produite selon la méthodologie et la métaphysique de l’“original”). Jadis, on défendait le plagiat en insistant sur son utilité sur le plan de la résistance à la privatisation de la culture, laquelle répondait aux besoins et aux désirs de l’élite au pouvoir. Étant donné la nature même de l’existence post-moderne et de sa techno-infrastructure, on peut affirmer que le plagiat est aujourd’hui acceptable, voire inévitable. Il est productif, mais n’implique pas l’abandon du modèle romantique de production culturelle privilégiant la création ex nihilo. D’un point de vue général, ce modèle est assurément anachronique, mais il demeure valide dans certaines situations spécifiques, bien que personne ne puisse dire quand il sera à nouveau globalement approprié. Quoi qu’il en soit, il s’agit de mettre fin à sa tyrannie et à sa bigoterie culturelle institutionnalisée. Nous appelons ici à l’ouverture de la base de données culturelles, afin que chacun puisse utiliser la technologie de production textuelle au maximum de ses capacités.
Traduit de l’anglais (USA) par Christine Tréguier.
ISBN : 2-84162-024-7, parution en 1997, 256 pages 11 x 18 cm.

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