![]()
Téléchargez la fiche de cet ouvrage




Au tout début du XVIe siècle, Nicandre de Corcyre, copiste grec de Venise, se fait admettre dans la suite d’un diplomate envoyé vers Istanbul par Charles Quint. Au retour de l’ambassade, il décide de prolonger son voyage dans les pays occidentaux. Parti d’Italie avec les négociateurs, il remonte jusqu’en Allemagne, rejoint Charles Quint, puis continue seul vers l’Angleterre, où il rencontre une compagnie de mercenaires grecs. Il les accompagne dans leurs guerres en France, puis retourne à Venise.
Ce parcours, est, chez ce natif de Corfou féru d’une littérature classique encore vivante pour lui, prétexte à un long récit de voyage au cours duquel cet oriental découvre avec étonnement notre occident au début de sa Renaissance. Les habitants, leurs mœurs - parfois encore jugées barbares -, leurs religions en pleine ébullition, leurs industries (la fabrication de la bière notamment), tout est passé au crible, dans une langue qui trouve ses références dans Hérodote et chez Jules César. Il en résulte une image en décalage, le sentiment étrange de la vision d’une autre réalité que celle à laquelle nous étions habitués. Les peuples rencontrés gardent leur nom de tribus antiques, les fleuves familiers sont dotés de cours extravagants et finalement, les contrées de l’Europe occidentales acquièrent cette dimension un peu merveilleuse que l’on prête d’ordinaire aux régions excentriques.
Le voyage de Nicandre devient alors un itinéraire inversé. Le fameux « voyage d’Orient », oppéré par ceux qui se piquaient de quelque culture, se renverse. Montaigne et son Voyage en Italie - initiateur de nombreux autres - n’est pas loin, et surtout, cet homme, venu du lieu précisément d’où est sortie notre Renaissance, nous rappelle, avec une certaine candeur, combien notre Occident a su être, à ce moment là comme à d’autres, oublieux de sa propre réalité pour mieux rêver celle des autres. Nous voilà face à de véritable Lettres Persanes, deux siècles avant leur composition. De quoi nous rappeler, aujourd’hui plus que jamais, que l’europe ne peut être l’objet de fantasmes de quelques uns.
Ce texte précieux, document unique en son genre, n’avait jamais été traduit en français. Non seulement on y explore notre Occident, mais encore, par des détours en Méditerranée, on y croise des figures étonnantes, comme celle du fameux corsaire d’origine grecque mais converti à l’Islam, le roi d’Alger, Barberousse, en même temps que l’on visite le célèbre château de la « Fontaine aux belles eaux », c’est-à-dire Fontainebleau. Ce livre a été conçu comme un voyage aussi bien dans le temps que dans l’espace, et comme une interrogation sur l’humanisme classique vu de l’autre bord au moment même de sa naissance.
Paolo Odorico a déjà traduit chez Anacharsis L’épopée byzantine de Digénis Akritas.
Yves Hersant, ancien directeur de la revue Europe, a publié chez Laffont (coll. Bouquin) Le voyage d’Italie et il a traduit en français Italo Calvino et Giorgio Agamben.
Traduit du grec par Paolo Odorico, postface d’Yves Hersant
Date de parution : juillet 2003
288 pages
Format : 12,5 X 20
ISBN : 2-914777-07-8
De justesse
Oui, l’oubli engloutit presque tout. La poussière recouvre l’archive, le silence se ferme sur les voix des hommes passés. Pourtant, parfois, comme par miracle, un texte resurgit, même s’il n’avait aucune chance, à première vue, de revoir la lumière. La preuve : ce récit de voyage de 1545. Son auteur : un Grec de Corfou, émigré à Venise, employé comme copiste. Il avait environ 35 ans, on ne sait pas exactement, quand son humaniste de maître l’emmena avec lui dans un vaste périple européen, de Venise à Augsbourg, via les Alpes, pour continuer par l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Angleterre, la France et retour.
On peut se plaire à la description de Mayence, d’Utrecht ou de Fontainebleau au milieu du XVIe siècle. Malgré tout, ces plaisirs-là n’ont qu’un temps. Ailleurs réside le charme étrange de ce Voyage d’Occident de Nicandre de Corcyre. Le texte est rédigé à la manière d’Hérodote et des historiens grecs de l’Antiquité. Nourri de culture classique, Nicandre rédige en grec (ancien !) ses observations des lieux et des gens. Cambrai dépeinte comme par Strabon, ou Paris décrite comme par Plutarque, ça ne manque ni d’étrangeté ni d’allure !
Ainsi de la Lutetia Parisiorum, il est dit : Par sa taille et la multitude de ses habitants, cette ville passe pour la plus grande de toutes les villes d’Europe, de la Lybie et de l’Asie, à l’exeption de Memphis en Égypte. Le plus étonnant, toutefois, c’est encore le regard de ce voyageur érudit. Découvrant la largeur du Rhin, ou les mines de charbon, ou encore la bière, il adopte en partie le point de vue du Grec rapportant les us et coutumes des Barbares. Ainsi des Irlandais : Vis-à-vis de leurs femmes, ils se comportent avec simplicité, au point que parfois ils leur font l’amour devant tout le monde et que personne n’y voie de mal. Mais ce point de vue est aussi singulièrement différent de celui des hommes antiques. Car cet Hellène, en voyage dans les contrées hyper-boréennes, y retrouve dans les bibliothèques les meilleurs ouvrages nés autrefois sous les oliviers.
De tout cela, nous aurions pu ne jamais rien savoir. Car le livre dont Nicandre de Corcyre attendait la gloire n’a jamais été édité. Cette œuvre destinée à sortir le malheureux copiste de l’anonymat a dormi sur les rayons... plus de quatre siècles ! Il n’en existait que trois copies manuscrites dans les placards de la Sérénissime. En 1962, une édition du texte grec, très fautive, est passée inaperçue. Il faut donc remercier Paolo Odorico pour cette traduction française, Joël Schnapp pour ses commentaires historiques, Yves Hersant pour son analyse de la place ambigüe de Nicandre, et les éditions Anacharsis pour ce sauvetage de justesse. Malgré tout, ce texte étonnant n’est pas tiré d’affaire. Publié en plein été chez cet éditeur lilliputien, l’ouvrage pourrait bien retourner aux ténèbres si personne n’en parlait. Et si nul ne le lisait. Vous voyez ce qui vous reste à faire.
Roger-Pol Droit
Article paru dans Le Monde des Livres, le 10 octobre 2003

Lekti-ecriture.com travaille avec la librairie Clair-Obscur, librairie indépendante française.
Vous achetez vos livres au sein d'une interface sécurisée, et vous les recevez rapidement (envois effectués sous 24 à 48 heures). Vous pouvez, au choix, payer les livres commandés par Carte Bancaire, chèque, virement bancaire, ou mandat Cash. Les envois sont effectués par la librairie en France et partout dans le monde.* Les frais de port sont offerts à partir de 25 euros en France métropolitaine.
Pour tout renseignement complémentaire, contact@lekti-ecriture.com.
En savoir plus sur la librairie Clair-Obscur, les délais de livraison et disponibilités, la sécurité et la confidentialité, consulter les conditions générales de vente.