



Jeune adolescent espiègle, revêche à l’autorité d’un pédant régent de collège et d’un père bourgeois, Parisien l’Ecolier délaisse son héritage pour une vie d’aventure. Il quitte Paris sous l’aile protectrice d’un convoi de bagnards pour un périple qui le ménera à Constantinople. Là, devenu esclave, il pénètre dans l’intimité des sérails.
Armé de son seul flageolet, Parisien l’Ecolier fait la rencontre à Istanbul, dans les sérails de ses maîtres, de femmes tour à tour complices, traîtresses ou candides, bourgeoises, grandes dames ou esclaves, et s’initie avec elles aux jeux complexes de l’amour. Accompagné dans ses frasques par son ami Mustapha, l’Écolier nous dépeint ainsi la société ottomane, où il tombe amoureux de la belle Nédoüa, hélas en butte aux harcèlements des sectateurs fanatiques du Cousin de Mahomet.
Focalisant son regard sur les personnes, Nicolas Fromaget fuit les propos globalisants : on peut être battu par les siens et protégé par des bagnards, on peut être trahi par un juif et soigné par un autre, avoir des ennemis et des amis turcs, être séducteur et être séduit. Avant les écrits édifiants, moralistes et suffisants d’un Voltaire, Fromaget nous incite, dans le respect des êtres et le plaisir des sens, à visiter le jardin de nos voisins. Il n’écrit donc pas une fable philosophique, mais bien une fiction, où les personnages ne sont pas des archétypes mais les acteurs d’une œuvre littéraire seule capable de rendre l’essence de la réalité des êtres. Face à une société rigide – qui se doit d’être ottomane, prudence oblige –, ses héros tentent d’exercer, sans les revendiquer, mais sans jamais non plus les abdiquer, leurs libertés d’esprit et de mœurs. Évitant aussi bien les truismes de l’orientalisme, les niaiseries libertines érotiques ou le picaresque graveleux à la mode de son temps, Fromaget compose avec effronterie mais sans pédantisme un roman décalé trop vite enterré. La multiplication des effets de réel (certains ont cru à l’authenticité du récit), la subtilité de l’écriture, l’élégance du style et l’habileté du propos en font un petit chef-d’œuvre.
Et c’est au nom de la liberté, sous le masque transparent de la folie salutaire, que Fromaget évoque la Turquie, sur le seul mode qui vaille, au fond comme partout ailleurs, celui de l’égalité et de la fraternité.
De Nicolas Fromaget on sait peu de choses. Il mourut jeune, en 1759. Il fut un ami de Alain-René Lesage, célèbre en son temps pour Les Aventures de M. Robert Chevalier dit Beauchesne et Gil Blas de Santillane, maître du picaresque à la française, et avec lequel il collabora à l’écriture de certaines pièces. Il écrivit sous son nom plusieurs ouvrages, mais seul Le Cousin de Mahomet ou la folie salutaire, écrit en 1742 et immédiatement victime de la censure, eut en son temps un certain succès. Il fut souvent réimprimé après 1750 et la censure le visait encore en 1770.
Jacques Domenech est professeur à l’université de Nice Sophia-Antipolis, où il enseigne la littérature. Spécialiste du Siècle des Lumières, il a aussi enseigné au Caire.
Telerama n° 3023 - 22 décembre 2007, Martine Laval
"Ce Cousin de Mahomet est une curiosité littéraire, un de ces romans espiègles qui s’amusent à mêler les genres, tâtant du conte philosophique, frayant avec le récit d’aventures, flirtant avec le libertinage. Le tout écrit dans une langue comme on n’en fait plus, suave, piquante, celle du XVIIIe siècle. Parisien L’Ecolier, bouillonnant narrateur, aussi crédule que drôle, raconte les hardiesses de son adolescence. Il refuse l’autorité, ne supporte plus ni Paris, ni sa famille, ni ses professeurs, tous « des pédants ». Il part pour Constantinople, vit mille et une avanies, mille et une amours. Bringuebalé de villes en sérails, il souffre, croit mourir, et renaît par le miracle de la volupté, celle que lui offrent de fringantes dames pas si soumises que cela sous l’empire turc... L’année où meurt Fromaget (1759), Voltaire publie son Candide - peut-être s’est-il inspiré de son audace ? L’époque n’aime pas la raillerie et Fromaget fut censuré bien après sa disparition. Ecrit en 1742, Le Cousin de Mahomet nous arrive tout ragaillardi d’un appendice critique et historique. Fromaget se moque de la morale, ridiculise les ignorants. Il s’en prend même « aux faiseurs de romans », qui « débitent des maximes du haut de leur grenier, d’où ils ne voient les choses qu’à travers une imagination déréglée ». Celle de Fromaget est débridée, et tord le cou à toutes les imbécillités."
Le Figaro, no. 19691, jeudi, 22 novembre 2007, p. LIT7 Jean D’Ormesson
"Découvrez un texte méconnu du XVIIIe siècle, dans la meilleure tradition de Montesquieu et Voltaire. Dans le flot des livres de la rentrée, j’ai découvert une perle : un ouvrage du XVIII siècle depuis longtemps oublié et que les Éditions Anacharsis, à Toulouse, volontiers tournées vers l’exotisme et les rencontres entre cultures, ont le mérite de republier avec une postface de Jacques Domenech, professeur à l’université de Nice et spécialiste du siècle des Lumières. Le titre ? Le Cousin de Mahomet. L’auteur ? Nicolas Fromaget.
Nicolas Fromaget, dont j’ignorais jusqu’au nom, est un illustre inconnu. Nous ne savons presque rien de lui. Nous ne connaissons ni sa date ni son lieu de naissance. Jusqu’à son prénom qui est douteux : son nom est souvent suivi d’un N… qui peut aussi bien signifier Nicolas que remplacer, selon la mode du temps, notreX… d’aujourd’hui. Il meurt probablement en 1759. Il a été le collaborateur, ou peut-être le nègre, de Lesage, l’auteur de Gil Blas de Santillane.
Avouons-le tout de suite : plus d’une fois, au cours de ma lecture, je me suis demandé si le personnage si obscur de Fromaget n’était pas inventé et s’il ne s’agissait pas d’un faux et d’une imposture dans le genre de « l’affaire Rimbaud » et de La Chasse spirituelle. Plusieurs conversations, notamment avec l’éditeur et avec le professeur Domenech, m’ont convaincu de l’authenticité de cet ouvrage, à la fois si représentatif de son époque et si moderne à beaucoup d’égards.
Le Cousin de Mahomet est l’histoire d’un jeune Français qui renonce à sa famille et à ses études pour une vie d’aventures. Il se retrouve esclave à Istanbul, c’est-à-dire à Constantinople, sous le nom de Parisien l’Écolier. De belle allure et armé seulement d’un flageolet d’où il tire des sons harmonieux, il va passer d’un maître à l’autre et exercer des ravages au sein des harems turcs et du sérail du grand seigneur. Au coeur du siècle des Lumières, après Les Lettres persanes de Montesquieu, après la traduction des Mille et Une Nuits par Galland, après les récits de Tavernier et de Thévenot sur leurs expéditions en Orient, un an après Mahomet ou le fanatisme, la pièce fameuse de Voltaire, mais avant L’Ingénue et Candide et avant Jacques le Fataliste de Diderot, Le Cousin de Mahomet est un roman exotique, orientaliste, picaresque et libertin.
Ce roman si longtemps méconnu, malgré plusieurs publications en français et en traduction anglaise, je l’ai lu avec surprise, avec intérêt, avec un constant amusement. Parisien l’Écolier, notre héros, surmonte les épreuves les plus cruelles, se fait battre comme plâtre, échappe au pal, au bûcher, à la noyade et cueille les femmes sans se lasser grâce à sa bonne mine et à son flageolet. De Zambak à Chéra et à Ménekcké, de Mirzala, soeur du sultan, à la belle Nédoüa, descendante du Prophète - d’où le titre de l’ouvrage -, c’est un carrousel perpétuel, un peu répétitif selon les lois du genre, et toujours plein d’une invention et d’une grâce singulières.
Une satire de l’islam
À l’image de son siècle qui combine préoccupations amoureuses et curiosité scientifique, notamment à l’égard d’un Orient récemment découvert, ces aventures libertines s’inscrivent dans le décor d’une Constantinople musulmane dont les moeurs et le langage, évidemment familiers à l’auteur, sont rendus avec exactitude. Une question ne peut manquer de se poser : Nicolas Fromaget s’est-il, oui ou non, rendu lui-même à Constantinople ? Le lecteur ne sera pas surpris d’apprendre qu’à cette question non plus aucune réponse décisive ne peut être fournie.
Ce qui est sûr, en revanche, c’est que l’auteur dispose d’informations précises et que le livre tout entier constitue une satire de l’islam. Mais, comme Montesquieu et Voltaire, Fromaget s’avance masqué : les attaques contre les croyances des autres portent avec la même force contre les nôtres propres. Vendu, racheté, battu, soigné, le jeune Parisien l’Écolier entretient d’ailleurs avec les musulmans des relations ambiguës : il s’oppose souvent à des maîtres cruels et à des bourreaux, mais il découvre aussi à Constantinople des Turcs vertueux et aimables qui en remontrent aux chrétiens en matière de générosité et de charité.
Avec Le Cousin de Mahomet, authentique manifeste du siècle des Lumières, Nicolas Fromaget s’inscrit, obscurément mais brillamment, dans le grand courant de tolérance subversive, de libération sexuelle et d’ouverture idéologique qu’illustreront plus tard, avec plus de bonheur, un Voltaire et un Diderot."
La Quinzaine Littéraire n°961 du 16 au 31 janvier 2008
"On pourrait dire mille choses encore de ce grand roman mais sans doute vaut-il mieux se contenter d’en encourager le lecture. Le texte n’a pas pris une ride, la langue nous enchante et, l’espace de quelque deux cents pages, nous partageons avec Parisien l’Écolier le secret des sérails, les senteurs orientales et le charme envoûtant du son du flageolet."
Date de parution : 28 septembre 2007
256 pages
Format : 12,5 x 20 cm
ISBN : 978-2-914777-41-4
Prix : 17 €

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