



Cet ouvrage s’appuie sur un ensemble de volumes que José Bergamín avait publiés, d’une part à Madrid en 1936, d’autre part à Mexico en 1940, sous le titre de Disparadero español (Détonateur espagnol). Y étaient réunis les essais que leur auteur jugeait lui-même parmi les plus importants et représentatifs de la période comprise entre 1927 et 1936.
Les trois conférences rassemblées sous le titre de La plus légère idée de Lope, qui composaient le premier volume de cet ensemble, ont naturellement fait suite à la traduction de l’œuvre bergamasque sans doute la plus accomplie : L’Espagne en son labyrinthe théâtral du XVIIe siècle (1933).
Présentée dans la revue Poésie en 1988 (n°47), la version de « L’Importance du Démon » a été considérablement revue pour cette édition. A la suite de cet essai, qui inaugurait la partie intitulée Présence d’esprit (second volume du Disparadero), Bergamín faisait figurer « La Décadence de l’analphabétisme » (1930), déjà traduit, on le sait, par Florence Delay, que je tiens par ailleurs à remercier pour l’aide qu’elle m’a apportée lors de la traduction de « L’Importance du Démon » et d’« Obscure Espagne de Calderón ».
Sur un fil (troisième volume du Disparadero) est présenté en son intégralité.
Quant à la dernière partie tauromachique, qui formait le projet du quatrième volume du Disparadero (réalisé seulement en 1961, mais sans titre générique), elle s’ouvrait initialement sur « L’art abracadabrant » (1930), traduit par Marie-Amélie Sarrailh en 1965 (La Nouvelle Revue Française, n° 152) et réédité depuis.
S’il m’a semblé opportun de me baser sur la structure du Disparadero español, j’ai néanmoins préféré me reporter aux premières versions des essais qui en faisaient partie, - trop d’erreurs, trop de maladresses s’étant accumulées dans les versions successives. A cet égard, je sais gré à Manuel Arroyo Stephens, Daniel Arsand, Nigel Dennis, Jean-Michel Mendiboure et Gonzalo Penalva Candela pour leur aide bibliographique.
Yves Roullière, traducteur du livre.
Traduit de l’espagnol par Yves Roullière.
L’Univers tout entier - disaient les philosophes grecs - est rempli d’âmes et de démons, c’est-à-dire d’esprits. Car pour qu’il y ait spiritualité, il doit y avoir des esprits, de même que, selon Nietzsche, « pour qu’il y ait divinité, il doit y avoir des dieux ». Et pour les Grecs il y avait dans cette divinité, plénitude spirituelle de l’Univers, trois ordres ou trois mondes de nature distincte : celui des dieux, celui des hommes et celui des démons. La différence entre ces mondes était une distance ou une distinction simplement élémentaire : le monde élémentaire de l’homme c’est la terre, celui des dieux le ciel éthéré, celui des démons l’air. Pour nous en tenir à ce que l’on appellera l’interprétation classique du Démon, nous le rencontrons de prime abord en l’air ou dans les airs, peuplant l’atmosphère d’invisibles présences spirituelles. La nature aérienne ou irritée du ou des démons avait pour les Grecs le sens d’une intercession ou d’une médiation divine : les démons étaient des créatures aériennes destinées à transmettre et à transporter des messages entre les hommes et les dieux. Aussi étaient-ils indifféremment bons ou mauvais suivant, disons, le succès de leurs médiations ou transmissions, de leurs négociations célestes, car c’étaient en quelque sorte des agents de change ou d’échange spirituel des hommes avec le ciel. Et par là-même soumis, tel que le rapporte saint Augustin suivant le témoignage d’Apulée, aux mêmes passions humaines ; encore que certains, ajoute-t-il, aient cru que c’étaient les hommes qui, de leurs passions et de leurs vices, contaminaient les démons. (Dans le livre apocryphe d’Enoch, on apprend que le péché des anges, celui qui en fit des démons, fut de tomber amoureux des femmes.)
Cette intercession ou médiation divine attribuée aux démons fut à l’origine des arts magiques comme autant de mauvais procédés, c’est-à-dire comme la possibilité pour l’homme d’exercer son influence sur les démons, au lieu d’être soumis à leurs malignes ou bénignes influences ; un art, si j’ose dire, de les contraindre à se laisser utiliser à son profit. Je n’ai pas à m’arrêter sur l’histoire embrouillée de ces relations séculaires qui n’intéressent en rien l’importance même du Démon, ni même sur l’interprétation hermétique des Grecs. Et je dis hermétique car l’Hermès grec, messager céleste, psychopompe, conducteur des âmes ou des morts dans le labyrinthe de l’Enfer, était déjà, au sein même de la version plurielle des Grecs, une représentation unifiée du Démon. Le mythe d’Hermès synthétise toutes les qualités démoniaques intermédiaires entre hommes et dieux ; de fait, aussi bien dans l’Hermès grec que dans son équivalent latin Mercure, les chrétiens virent une parfaite représentation ou incarnation idolâtre du Démon. C’est à cause de sa nature démoniaque de médiateur divin qu’avec finesse le christianisme le dénonce en affirmant, par les paroles de saint Paul, que le seul « médiateur de Dieu et des hommes c’est le Christ Jésus ».
ISBN : 2-905372-81-8, parution 1993, 304 pages.




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