





« Éleveur d’abeilles, commis de fermes, chasseur de taupes, propriétaires terriens… les personnages de L’Amitié des abeilles sont solitaires, repliés sur eux-mêmes, à l’écoute de leurs fantasmes. Tous présentent le profil émacié d’être déçus par les autres hommes. Ils laissent croître une tension extrême qui les mène, du moins le souhaitent-ils, vers l’intimité avec les choses et les forces de la nature.
Rejetés par le monde, ne voulant pas se contenter d’amitiés « sans charpente et sans avenir », les héros taciturnes de Trassard se réfugient dans la nature pour y chercher « une fraternité superficielle » puisqu’ils ne peuvent épuiser parmi leurs semblables « l’absolu dont ils ont , par hasard sans doute, un échantillon dans le coeur ». Dans les pages qu’il nous donne sur les paysages de la Mayenne, qu’arpentent ses personnages à la recherche de leur enfance, l’auteur est parvenu à nous rendre le foisonnement de cette nature grouillante, humide et la sympathie qui unit les gestes des paysans à chacun de leurs objets patinés d’une usure humaine. Dans cet univers de brume, silencieux comme les silhouettes dessinées de Seurat , des êtres aux yeux vides, éperdus de fraternité, passent, qu ’agitent obscurément des appels et des cris sourds comme on entend sous l’harmonie d’une pièce de Brahms l’affleurement d’une douleur déchirée. Des hommes en quête de racines qui se heurtent à des visages clos « comme des assiettes un mur » ; des hommes en retrait, en regret, pleins d’une pitié inemployée, le regard fixé sur leur mort, et qui se taisent. L’Amitié des abeilles est un livre sur le silence. J.-L. Trassard a su nous dire l’austère monologue de ces ténébreux et la température exacte, hivernale, de leur solitude .
Jean Clay
Sept nouvelles. Le premier livre de Trassard, d’abord paru en 1961. illustré de deux photos de l’auteur .
Le premier livre de Jean-Loup Trassard (1961), où ses thèmes à venir sont déjà présents.
« Parti à vingt-sept ans pour marcher sur la terre, j’ai bien connu l’usure de tous les continents. Je les ai confondus dans l’unité de mon voyage sans cesse recommencé.
Finalement le hasard m’a cueilli mort entre deux pas. Ressurgi des savanes et des brumes de mer, je suis rentré sur un bateau transportant à la fois des produits coloniaux et quelques passagers. Mon vieux sac à fond de cuir était là lui aussi.
J’ai quité tout ce qui avait fait l’armature de mes jours durant quelques années, les départs, les chemins, les découvertes sans cesse. Mon corps était lassé.
À cette seconde-là, j’ai abandonné l’habitude de suivre l’aventure, ses enchevêtrements...Là-bas, très loin, sous les soleils voilés de chaleur. Et je suis revenu à la maison d’enfance qui fut toujours ma racine la plus tendre.
Les grandes étendues de la terre, je les voyais désertes. Je me retrouve ici où l’essence de toute chose, c’est d’abord qu’elle m’est familière. Ayant quitté les pays étrangers, je suis revenu à ce qui, pour moi, existait avant tout. Mon délai étant expiré, c’est dans l’haleine de ce ventre maternel que je reconnaissais ma première respiration. La maison d’enfance, c’est celle où tu reviens si tu perds la vue. Les marches du seuil, les pavés creux peuvent guider tes pas. La poignée des portes, en losange de fer, est taillée pour ta paume. Sous les poiriers, au lieu que j’avais désigné, je resterai longtemps. Avec le ciel de la nuit, bleu très sombre, des nuages passant légers. J’ai mon intense conscience de la brume autour du ruisseau et des feuilles d’où sortent les cris des hulottes en automne. Le vent couche l’herbe noire, il passe par-dessus tous nos choux à vaches, craquants et trempés, des champs entiers. À ma gauche, se tasse la maison, froide, vaste, fermée. Je suis de retour dans cette région humide qui m’a toujours aimé. Je dormirai beaucoup et je serai sensible, je serai la nuit même. Voilà trois jours que la terre s’est refermée. Contre elle, j’ai toujours voulu poser ma joue confiante. La terre dont je ne m’étais jamais entièrement dégagé bien que marchant debout dans une certaine lumière. Et trois jours ! Que sont trois jours quand j’espère des siècles !
Que sont trois jours par rapport aux saisons qui verront s’enfoncer cette dalle vers les racines.
Trois jours et le parfum de l’herbe amère qui fut celle de ma naissance m’a régénéré pour toutes les nuits à venir.
Je me sens calme désormais. Inattaquable. Enfin devenu autre chose qu’une attente et cependant demeuré ce que j’avais toujours été. Mais sûr de le rester, cette fois-ci. Je suis au cœur de l’immuable.
ISBN : 978-2-86853-482-8, 96 pages, format 14 x 19 cm, nouvelle édition avril 2007.

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