



L’auteure de ce petit récit autobiographique surprenant, une jeune New-Yorkaise accablée d’infécondité, ne veut pas mourir sans avoir eu des enfants avec Frank, son mari, ce qui, au surplus, donnerait « une raison de rester » à son père emphysémateux qui se meurt à l’hôpital et qui, par une cruelle ironie du sort, respire comme une femme qui accouche. Si ce père en est à la « fin du voyage », la narratrice, quant à elle, entreprend un périple drolati-que dans les méandres des cliniques de fertilité où il est question de monitorage de follicules, de citrate de clomifène, d’hormone chorionique gonadotrophique, d’inséminations avec du super-sperme rose et lavé qui « tourbillonne dans l’éprouvette comme une petite gorgée de boisson minceur au pamplemousse ». Néanmoins, il en coûte de tromper la nature par l’artifice, et la longue pipette fait dans le col de l’utérus l’effet d’un petit couteau « qui vous poignarde plus profondément que vous n’auriez cru possible ». La douleur, tout à coup, fait son nid au cœur des jours, et toute l’œuvre est à l’avenant : derrière la cocasserie se profile l’ambiguïté contemporaine qui jette la peur de l’inconnu et l’angoisse de la vie sur le désir d’enfanter. Mais par une heureuse chance les êtres ne sont pas sans ressources et la beauté de ce récit est d’évoquer en filigrane, avec finesse, l’humanisation du monde, fruit positif des actes et de la conscience, seul remède à la tristesse de n’être « qu’une seule personne ». Il s’agit d’abord d’abolir le temps sidéral, si absurde à l’échelle humaine, en se focalisant sur les gestes de tous les jours. Et le reste coule de source : les amis surgissent de partout, le passé des êtres aimés vibre dans le présent, l’amour ouvre les portes du futur ; et les voix humaines chantent en canon pour se transmettre de loin en loin, de génération en génération, les secrets et les clés d’un univers polyphonique où même les morts peuvent visiter les vivants « sous une autre forme ».
Ce journal de bord raconte des voyages que nul n’est tenu de faire seul, puisque, par delà nos inquiétudes immémoriales et nos malheurs qui procèdent du désenchantement, existe la grâce de nous fondre dans la trajectoire générale de nos proches, de nos pareils, vaste mouvement perpétuel où la vie est possible et où la mort, par extraordinaire, peut être vivable.
Amy Fusselman est née en 1960 et après avoir fait ses études en Ohio et au Massachussets en Littérature et en écriture créative, elle a occupé des emplois divers : rédactrice pour une école d’art, professeur de création littéraire, éditrice au ARTnews magazine, elle s’est mise à l’écriture et ses pre-miers écrits ont été publiés dans des revues. Journal de bord a été écrit lors d’un concours organisé par l’éditeur McSweeney’s, qu’elle a remporté. Parallèlement elle publie un magazine Bunnyrabbit qui re-groupe ses écrits et ses dessins. Elle vit aujourd’hui à New-York avec son mari et poursuit sa passion de l’écriture.

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