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« Un jour, demain, nos voix raffermies ne seront plus balayées d’un revers de mémoire ; un jour la dignité ne sera plus assassinée par l’indifférence. »
Voix de l’enfant africain affamé, voix étouffée de l’irradiée de Nagasaki, voix de l’ouvrier exploité, puis licencié au nom de la sacro-sainte rentabilité, voix de l’éternelle putain, éternellement mortifiée… Voix qui affleurent un instant à la une de notre actualité, avant d’être aussitôt reléguées sous la chape de silence où les maintient implacablement notre monde assourdissant.
Voix du végétal inlassablement défriché, voix de la Terre, notre Terre épuisée, défigurée… Toutes ces voix enfouies, trop délibérément oubliées, frappent à notre conscience avec l’énergie désespérée de qui s’échine à reprendre possession de son identité. Et nous exhortent à renouer avec cette vérité primordiale : « L’autre n’est pas rupture, mais continuité ».
ISBN : 9782351220559 ; 176 pages ; 13x20 cm ; Parution novembre 2009
… Je suis l’enfant du Sud. L’enfant. L’enfant lointain. L’enfant oublié. L’enfant dérangeant… La faim a remplacé ma mère, quand les seins de ma mère se sont asséchés. La faim me berce. La faim me parle. Elle me résume la vie. Je suis vieux avant d’être enfant. Un vieillard de trois ans !… Ma plainte ne va pas durer. Parler est un luxe hors de ma portée. Ma bouche est impraticable. Une langue enflée encombre mon palais miniature. Mes lèvres craquelées s’entrouvrent sur des gencives vides. Mes carences en sont la cause. Mes carences m’élucident si commodément ! Elles expliquent mon ventre-ballon. Mes membres flottants, bâtonnets mal fixés à la poche bombée du tronc. Elles expliquent mon sexe-chenille. Mon crâne bosselé, malléable. Elles expliquent la faiblesse toujours accentuée qui engourdit mes gestes. La gueule blanche des carences est la trappe anonyme qui happe les enfants d’Afrique…
… Je suis frère métis, de la Caraïbe… Né au Gosier, Guadeloupe, de père Bastien et mère Félicité. C’est écrit là, sur mes papiers. Qui oserait s’attaquer à la valeur des mots couchés ? Monseigneur l’évêque lui-même, qui officie à temps perdu dans notre cathédrale de tôle, chacune des phrases alambiquées de ses homélies le pétrit un peu plus de cette certitude que les mots appartiennent au royaume de Dieu. Le Verbe n’était-il pas au commencement ? Il m’a nommé. Il m’a baptisé. J’existe. De père Bastien. De mère Félicité. Il a simplement omis de préciser l’inavouable. Il n’est mentionné nulle part, sur le carnet, que mère Félicité était une chèvre, et père Bastien un mulet… Un mulâtre et une câpresse !… Ces mots-là sont restés tus, à Gosier. L’oiseau des sons se cogne au fond de ma gorge, plus cadenassée qu’une cellule de Gorée…

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