



Avec Holy Smoke, l’auteur ne décrit pas seulement le bonheur de fumer, mais il élève cette manie au rang de catégorie, celle de la passion. Une passion qui, d’une certaine manière, a des accents métaforiques : fumer c’est brûler de l’argent pour le transformer en rien, en une trace éphémère, une image qui apparente le cigare à la vie même. Mais Cabrera Infante ne se risque pas sur le terrain de la transcendance. Il s’en tient à l’histoire du tabac, multiplie les anecdotes, se dévoile en tant que fumeur puis finit par évoquer sa vie et sa patrie, revisite les films et les scènes les plus mémorables du cinéma, parle littérature. Et c’est ainsi que le livre se clôt sur une anthologie de textes littéraires liés au tabac. Ce livre multiple, qui avant tout peut être lu comme un hommage à Cuba, permet donc plusieurs lectures. La visée historique est évidente, au travers d’une chronique sur la diffusion du tabac dans le monde, qui commence par la découverte d’« hommes cheminée » par un marin de Christophe Colomb, Rodrigo de Jerez, jusqu’à ses modes de préparation, de consommation, ses variétés, ses marques mythiques… l’étude culturelle, quasi anthropologique du tabac est détaillée par le biais du cinéma, et l’auteur insiste notamment sur les attitudes et les modes qu’il a pu générer, et le mythe auquel il a fini par accéder. Mais Holy smoke est surtout un livre où le jeu verbal et l’humour sont dominants, où la furie de l’invention et la passion de conter font du cigare le personnage principal d’un roman qui renferme des récits, des nouvelles, des articles de journaux, des notices. On y rencontre Poe, Tolstoï, Gogol, Hemingway, Conrad, Tchekov, dans une prose qui ne se distingue pas de celle des autres récits de Cabrera Infante. Elle y est tout aussi exubérante, débordante d’allitérations, de calembours, de « greguerias », qui sont la marque de fabrique inégalable de l’auteur de Trois Tristes Tigres ; comme le dit si bien un critique, ce n’est finalement pas le livre qu’on lit avec Cabrera Infante, c’est l’auteur lui-même.
Sa sortie aux États-Unis coïncida avec le début des campagnes antitabac.
Pourtant, quelques années plus tard, la mode du cigare ayant gagné les gens de biens, Cabrera Infante se retrouva en couverture de nombreux magazines américains lors de la réédition de son livre.
Holy Smoke, un titre aujourd’hui usurpé par d’autres, fut publié à Londres et à New York en 1985, et republié en différentes éditions dans les deux villes en 1997. Holy smoke, certes, mais aussi Trois tristes tigres, Writes of Passage (le titre anglais de Dans la paix comme dans la guerre) et Point limite : zéro (Vanishing Point) ont été pillées sans vergogne par le cinéma et des éditeurs amis du bien d’autrui. (Cabrera Infante déclare : « Si les titres jouissaient du copyright je serais riche ».) Holy smoke fut célébré partout, mais surtout en Angleterre et aux USA. Anthony Burgess a dit dans sa critique d’alors : « Mr. Infante écrit un anglais extraordinaire. » Et Susan Sontag, pour sa part, a déclaré : « Il nous semble aujourd’hui tout à fait extraordinaire que quelqu’un puisse écrire une prose brillante en plus d’une langue : nous nous émerveillons devant un Nabokov, un Beckett, un Cabrera Infante. » Holy smoke fut publié en diverses terres comme l’Allemagne et la Grèce. Maintenant il paraît en espagnol dans une traduction qui, pour être tardive n’en est pas moins idoine – qui n’est pas une version mais une réécriture que la langue rend possible.
Holy smoke est plusieurs livres à la fois : une histoire du tabac qui commence avec sa découverte en 1492 par un marin du navire amiral, Rodrigo de Jerez, à Gibara, Cuba (Gibara est aussi la terre où est né l’auteur), et se poursuit par une célébration du tabac et de la fumée de l’étrange feuille – une rhapsodie, in fine, où interviennent cigarette et pipe, chique et prise. Mais c’est, avant tout, une savante chronique des rapports entre le cigare et le cinéma. Il n’est pas innocent que la couverture de ce livre montre Groucho Marx sur un divan attendant sa muse – ou son psy. En réalité Groucho veut seulement que quelqu’un mette le feu à son havane. Ce livre le fait pour lui et transfigure son cigare en flamme et cendre.
Guillermo Cabrera Infante
Traduit de l’espagnol (Cuba), par Albert Bensoussan.
ISBN : 978-2-914834-25-4, parution mars 2007, format 14 x 19 cm, 432 pages.
L’AMATEUR DE CIGARE Juillet-août 2007
Guillermo Cabrera Infante L’étoffe des rêves
Peu de gens savaient que l’un des plus grands écrivains du monde, le Cubain Guillermo Cabrera Infante, publia en 1985 un livre entièrement consacré au cigare. Enfin traduit en français, Holy smoke est un essai inclassable, mêlant cigares et souvenirs.
Par Philippe Lançon
Par hasard, j’ai achevé de lire Holy Smoke, dernier grand livre enfin traduit de Guillermo Cabrera Infante, un soir où la chaîne Arte diffusait The History of Cuba. C’est un documentaire de propagande tourné sur le vif, en 1959, par le réalisateur Victor Pahlen et l’acteur Errol Flynn – deux compères en jeunes filles, alcool, cigarettes et nuits blanches. Ils célèbrent la révolution aboutie. Flynn est bouffi, charmant et souriant. Il lui reste une petite année à vivre. Ruiné moralement, physiquement et professionnellement, il est parti dans la montagne sur la trace des Barbudos, sans trop réfléchir. Sans doute voulait-il continuer à prendre quelque plaisir en l’île et séduire Fidel Castro. Après tout, séduire fut son métier de héros. On le voit s’éponger le front et fumer une cigarette, devant une carte de Cuba, en annonçant la liberté et la démocratie. Un porte-voix alcoolique de la Sierra : ce sont les dernières images du vieux Robin des Bois. Errol Flynn n’apparaîtra plus. Les souvenirs d’enfance finissent mal. Holy smoke est un souvenir d’enfance qui finit bien. Cabrera Infante est né dans une famille où certains fumaient, d’autres s’y opposaient violemment. Quand il vous recevait à Londres, dans sa maison qui rappelait une demeure du Vedado, la pointe ironique de son regard perçait le léger voile de fumée tiré de son cigare. Il était difficile de l’imaginer sans ce nuage : c’était Cuba, un pays fait de l’étoffe des rêves – et du tabac, ce rêve déposé feuille à feuille.
Une encyclopédie du tabac personnelle et farceuse
La couverture de Holy Smoke, dans toutes les langues, représente non pas Errol Flynn mais Groucho Marx cigare aux lèvres. Le livre est un inclassable essai d’investigation autobiographique, cinématographique et littéraire sur la présence du tabac dans la vie, et dans la langue. Il y est question de la naissance et de la fabrication du cigare, de son émigration en Europe, dans la littérature et dans les films. Il y est aussi question de cigarettes, de tabac à priser et à chiquer, de pipes. Pas de ségrégation. L’ensemble est rythmé par l’enfance et des expériences de Cabrera Infante : le tabac développe la vie de celui qui la met en mots. Comme le cinéma et la littérature, il est, pour l’écrivain, une nostalgie en suspension et en action. Cabrera Infante, exilé en 1965 et mort à Londres en 2005 sans avoir revu Cuba, agissait dans l’exclusivité du souvenir. Il vivait son île dans un nuage de fumée, de sons et de phrases. Il la revivait. Il a dû y mourir. Mais la nostalgie peut aviver la joie, la précision, parfois même l’invention : Holy Smoke est une encyclopédie du tabac personnelle et farceuse. On apprend par exemple que la technique dite de la « couverture hollandaise », pour filtrer la lumière, fut inventée par un juif cubain nommé Luis Marx, « plus proche de Groucho que de Karl, tous deux fumeurs de cigares ».
Une neige qui ne fond pas
Les nuances de la lumière travaillent le tabac.Voici une description des champs fleuris de Viñales : « En voyant le contraste à la Gauguin entre le vert laitue des feuilles de tabac et le presque rose de cette terre, soudain vous êtes saisis par l’insolite : la touche du surréel. Des champs de neige éternelle. De la neige sous les tropiques ? Non, le blanc de neige fait par l’homme : des acres de terre cubaine couverts de draps blancs, comme d’immenses lits pour que des géants fatigués dorment sous le soleil. » Cette neige ne fond pas. Ensuite, elle se répand sur le cinéma. Cabrera Infante était un grand cinéphile. Il réalisa des scénarios et fut un écrivain de cinéma : les films et les réalisateurs qu’il a aimés et critiqués, hollywoodiens surtout, ont servi de tremplins supplémentaires à cette ébriété verbales qui lui permettait de déformer la vie par les phrases, de la revoir en elles, comme un fumeur multipliant les ronds de fumée pour y contempler ses reflets, ses souvenirs, ses farces et des dérives. L’humour était la combustion du désespoir. Trois livres en témoignent : Un oficio del siglo XX, Cine o Sardina, Arcadia todas las noches.
La “passion consumée”
Qu’Errol Flynn achève sa vie d’écran en fumant dans l’enluminure d’une révolution en laquelle, à l’époque, l’auteur de Trois Tristes Tigres croyait également, voilà qui tend à Holy Smoke une grimace opportune. Les acteurs finissent mal, mais les héros et les cigares leur survivent. Les cigares font survivre beaucoup de choses ; ils nous permettent de survivre au reste. « Un cigare est comme une passion, écrit Cabrera Infante. D’abord on l’allume, puis il brûle rouge, violet, violent, virulent, ensuite il crée des braises et tombe en cendre : une passion consumée. Kipling s’est trompé, un bon cigare est une femme et une femme est fumée. Une passion faite de cette feuille primitive pour brûler en une flamme menue, après quoi embrasser avidement la braise. Un cigare est une femme, une fumée divine ! Un bon cigare est comme un pot-pourri. » Et Holy Smoke, également. Le livre fut d’abord écrit en anglais, puis retraduit par l’auteur en espagnol, sous le titre de Puro Humo (« Pure fumée », mais également « pur » et « cigare »). Vivant (et fumant) en exil à Londres, Cabrera Infante est l’un des rares écrivains à avoir pu circuler en deux langues. Dans son cas, le passage était d’autant plus difficile que ses jeux de mots permanents, en général intraduisibles, exigent des inventions nouvelles dans la langue de réception : qui passe sur ces petits ponts de liane reliant un idiome à l’autre risque toujours de peser trop lourd pour eux.
La terre des hommes-cheminées
Holy Smoke débute par une histoire personnelle de la découverte du tabac. Les hommes de Christophe Colomb ont trouvé, à Cuba, « la terre des hommes-cheminées ». On y apprend ce qu’il faut savoir, ou imaginer, sur le rapport au tabac des inquisiteurs espagnols et des gentlemen anglais. Ensuite, Cabrera Infante établit son inventaire personnel du tabac sur grand écran. Il ne le fait ni comme un universitaire, ni comme un essayiste : chaque scène décrite est l’occasion d’une petite prouesse de langue, laquelle a le mérite de ne pas finir en fumée. Elle maintient le souvenir qu’elle recrée. Elle est la cendre qui demeure. C’est elle qui, logiquement, ferme le livre par une suite de citations où le tabac et les fumeurs apparaissent – de Ben Jonson à Mallarmé.Holy Smoke est une autobiographie non pas déguisée mais fumée : son allure de patchwork correspond à la forme de la mémoire de l’écrivain, et au style qu’il a inventé.
“La cendre du tabac nous donne l’immortalité”
Quels rapports entretiennent le tabac et les souvenirs ? En 1961, dans une lettre à sa sœur en exil, l’écrivain cubain José Lezama Lima, un grand fumeur de cigares lui aussi, écrivait : « J’ai fait une découverte insignifiante. La cendre du tabac nettoie admirablement l’argent et la dorure des sanitaires. J’ai commencé à nettoyer les deux petits cendriers d’argent, tu te souviens ? Ceux qui plaisaient tant à Maman […] C’était comme si je t’avais senti arriver, puisque nous sommes dans nos objets, dans ces choses que nous avons choisies, qui se sont converties en un miroir de notre âme. La cendre de mon tabac lutte contre l’oxydation brûlante du sel, qui mord les charnières et les bords. Paradoxalement, la cendre du tabac nous donne l’immortalité. » Cabrera Infante ne cire pas cette lettre. Elle fait un excellent exergue à Holy Smoke.
Guillermo Cabrera Infante, Holy Smoke, Traduit de l’espagnol (Cuba) par Albert Bensoussan, éd. Passage du Nord/Ouest, 427 p., 23 €.
LE TEMPS (SUISSE) Samedi 21 avril 2007
Chez les hommes cheminées
L’écrivain cubain anticastriste Guillermo Cabrera Infante, décédé à Londres en 2005, dresse une ode aux volutes du Havane et à leurs rapports avec la littérature.
Il s’appelait Rodrigo de Jerez et c’est lui, un jour d’octobre 1492, qui découvrit le tabac et les fumeurs, en débarquant, avec Colomb, sur les côtes cubaines, à Gibara. Envoyé en éclaireur, il tombe, stupéfait, sur « des hommes cheminées ». Gibara, c’est aussi là qu’est né l’écrivain Guillermo Cabrera Infante (1929-2005), auteur, entre autres, de cet Holy Smoke, publié en 1985 et enfin paru en français, qui est plus qu’une histoire du tabac : une ode passionnante au fin plaisir de fumer, et particulièrement le cigare cubain.
Une ode qui réfute bien sûr cette « infernale vision du paradis trouvé » qui voudrait « qu’il y ait deux calamités modernes rattachées à la découverte de l’Amérique : le chancre induré et le cancer du poumon ». Même si Jerez, qui fut le premier fumeur d’Occident, le premier à contracter le vice, finit mal : consumé sur un bûcher de l’Inquisition après avoir été surpris en train de fumer au lit et dénoncé par sa femme. Une autre version raconte qu’il aurait été pris pour un démon après avoir fumé en public et expulsé la fumée par les narines.
Quel cigare fumer, quand, comment le couper, que faire de la bague, Cabrera Infante dira tout, y compris où lui-même entrepose ses stocks personnels : dans le frigidaire, qu’il appelle joliment « cette morgue verticale pour cannibale ». Quant au plaisir profond, à la raison véritable de fumer, il estime que « ce qu’a dit Oscar Wilde de la musique peut s’appliquer au tabac : cela vous rappelle toujours un temps qui n’a jamais existé ».
Cabrera Infante, qui fut directeur de la cinémathèque cubaine, rameute tout Hollywood, cite des centaines de films nimbés de volutes inoubliables, la clope de Bogart, le Havane d’Orson Welles, celui de Groucho Marx, répondant à l’arbitre de football, qui lui demandait ce qu’il faisait là avec un cigare à la bouche : « Connaissez-vous une autre façon de le fumer ? » Sans parler d’Ernst Lubitsch qui mourut un cigare vissé au coin des lèvres après avoir fait l’amour à l’une de ses nombreuses assistantes - celle-ci se prénommait Rosa.
Sur l’opposition entre le cigare et la cigarette, qui fut longtemps assimilée à une preuve fumante de pédérastie - Wilde, encore lui, disait que la cigarette était « le plaisir parfait : elle stimule mais ne satisfait pas » - Cabrera Infante convoque les freudiens pour « arguer que s’il est vrai que le cigare est un phallus suppléant, la cigarette n’est qu’un clitoris déplacé : il est maintenant entre les lèvres, pas immédiatement sur elles ». Mais c’est Robbe-Grillet qui tranche la question : « Le malade fume des cigarettes. Freud fume des cigares - Voilà tout ! »
Le tabac fut attaqué très tôt : Robert Burton dans son Anatomie de la mélancolie reproche à Sir Walter Raleigh de l’avoir introduit en Angleterre, cet « infernal, démoniaque et maudit tabac... Ruine et effondrement du corps et de l’âme. » Raleigh néanmoins transmit le vice au sulfureux Marlowe, qui fut le premier à fumer dans un théâtre et ne mit pas longtemps, du fond de sa taverne, à décréter que « tous ceux qui n’aiment pas le tabac et les garçons sont des imbéciles ». Marlowe mourut jeune, non d’un cancer du poumon, comme le rappelle Cabrera Infante, mais d’un coup de dague dans l’œil : « Mais je ne vois aucun opticien vous dire, en vous vendant une paire de lunettes, que regarder nuit fortement à la santé. » Sinon, en fin de volume, l’auteur se souvient de son grand-oncle à Cuba qui détestait tellement le tabac que « lorsqu’il entendit dire que Hitler vouait les fumeurs aux gémonies, il se fit nazi ».
Cabrera Infante, anticastriste virulent, s’était fait une règle de ne plus jamais acheter de cigares cubains, même s’il ne refusait pas qu’on lui en offre : « Ce serait comme si un Juif allemand achetait de la Sauerkraut à Hitler en 1933. » Qu’importe : « Les cigares viennent au monde comme nous en sortirons : dans une boîte. » Laurent Nicolet
Titre : Holy Smoke Auteur : Guillermo Cabrera Infante Editeur : Passage du Nord-Ouest Autres informations : Trad. d’Albert Bensoussan. 428 p.
TECHNIKART, avril 2007
Les cigares du fanfaron
En ces temps de tabacophobie généralisée, voici un gros pétard cubain à consumer sans modération. Avec un peu de chance, l’auteur de ce savoureux « Holy Smoke », Guillermo Cabrera Infante vous aurait volontiers invité à savourer un Cohiba en compagnie d’un Lider Maximo, tout en vous retraçant l’origine indienne du nom de sa marque préférée de cigare. Problème : cet anti-castriste notoire est mort en 2005. Au fait, connaissiez-vous Rodrigo de Xeres, le marin de Colomb qui a découvert l’étrange coutume de la « sacrée fumée » chez les tribus caribéennes ? Saviez-vous que le mot nicotine renvoie au linguiste Jean Nicot, le premier à introduire la plante en France ? Vous l’apprendrez dans ce livre aux milles et une entrées. La conversation s’y poursuit à bâtons rompus, l’histoire de la littérature et du cinéma s’entremêlent, de Marlowe à Hemingway, de Groucho Marx à Orson Welles. Inclassable, ce bijou d’érudition poétique surprend par son goût baroque de la digression, de la fantaisie enjouée et savante, son art de fondre les parlers locaux cubains dans un propos plus livresque.Le Prix Cervantès 1997 prouve qu’il occupe une place de choix dans la littérature hispano-américaine contemporaine, quelque part entre Alan Pauls et Rodrigo Fresan. Ce gros fumeur va nous manquer.
Émilie Colombani
HOLY SMOKE Guillermo Cabrera Infante
Ils l’attendaient depuis des années, cette traduction en français de Holy Smoke, les admirateurs de Guillermo Cabrera Infante, et particulièrement les accros à la sainte fumée. Nous devons cette parution à l’obstination de notre collaborateur Patrick Amine, qui pré et post-face l’ouvrage, au remarquable travail de traduction d’Albert Bensoussan, et au courage d’un « petit éditeur » d’Albi.Cette parution tombe d’autant plus à pic que la folie hygiéniste de notre époque vient de faire interdire de fumer dans tous les lieux dits « publics », avant, soyons-en sûrs, de la généraliser aux lieux privés, à la rue, bientôt aux venteux chemins de nos vertes campagnes. À signaler le soutien apporté aux ayatollahs anti-tabac (rappelé par Cabrera Infante avec l’humour qui convient – noir en l’occurrence), celui d’un des plus grands inquisiteurs contre l’herbe à Nicot qu’ait connu le monde, je veux dire Adolf Hitler, ce très radical hygiéniste (des races notamment) qui n’avait de passion que pour une seule fumée (noire en effet) : celle qui sortait des cheminées de ses fours crématoires. Bref rappel biographique : Guillermo Cabrera Infante, mort à Londres en 2005, à l’âge de 75 ans, vivait en exil, loin de Cuba, depuis plus de quarante ans, ayant dès le début des années 1960 compris que le pouvoir castriste, qu’il soutint à ses débuts contre la dictature de Battista, contenait déjà en lui, contrairement à ce qui continue de se dire ici, en France, tous les germes d’un régime de terreur. Holy Smoke a été écrit en anglais et a paru à Londres en 1985. C’est seulement en 2000 que Cabrera Infante en donne une version en langue espagnole. Puro Humo, c’est à la fois la captivante histoire du tabac, de Christophe Colomb à nos jours (on apprend que les malheureux « visages pâles » que nous sommes devons notre « intoxication » de cinq siècles aux « hommes-cheminées », ces Indiens que rencontrèrent les premiers Conquistadors), un manuel pratique décrivant toutes les phases de la culture et de la fabrication des très saints Montrecristo, Partagas, Cohiba…, un mode d’emploi à l’usage des fumeurs débutants, un dictionnaire étymologique, un récit autobiographique, une érudite histoire de la musique populaire cubaine, du cinéma hollywoodien (deux cent dix films passés en revue), de la littérature également, toutes ces nobles disciplines examinées, analysées, jugées, à la vive lumière dispensée par la combustion d’un très saint puro. En accompagnant l’auteur de La Havane pour un Infante défunt, on ne croise que de vrais addicts à la plante sacrée découverte à Cuba : en premier, l’arrière grand-père de Cabrera Infante, mort à 103 ans pour avoir sans interruption fumé des havanes de 5 heures du matin à 5 heures du soir, et puis Marlowe, Mallarmé, Twain, Dickens, Tchekhov, Freud, Waugh, les Marx, le Karl et le Groucho, Joyce, Hemingway, Lezama Lima, Welles, Fuller, Duchamp… « Un bon cigare est une femme… », écrit Cabrera Infante. Ce que Robert Louis Stevenson avait, plus tôt, exprimé à sa façon : « En dernier lieu (et c’est peut-être cela la règle d’or), aucune femme ne devrait se marier avec un homme qui ne fume pas ». Hier soir, dînant avec des amis dans un restaurant du Marais, mis en condition par la lecture de Holy Smoke, je m’apprêtais à allumer un modeste Partagas D4 quand je fus rappelé à l’ordre par le restaurateur.J’ai donc été contraint de solliciter les excuses d’une jeune femme qui se trouvait à mes côtés : « Ça ne vous dérange pas si je ne fume pas ? »
Jacques Henric (artpress N°333, avril 2007)
CHARLIE HEBDO, mercredi 21 mars 2007 Siné sème sa zone Le dernier livre de Guillermo Cabrera Infante, grand écrivain cubain en exil et mort à Londres il y a 2 ans, vient enfin de sortir en français sous le titre anglais “Holy smoke” (éditions Passage du Nord-Ouest, Albi). Je ne l’ai pas fini mais je tenais à le chroniquer très vite pour énerver mon ami Charb – le grand inquisiteur. C’est un vibrant éloge du tabac et une ode aux cigares de la Havane en même temps qu’un merveilleux hommage à tous les grands du cinéma hollywoodien : Chaplin, Groucho, Tony Curtis, John Ford, Orson Welles qui affirmait faire des films uniquement pour fumer des cigares gratis, Samuel Fuller, Bogart, Marlene Dietrich, Greta Garbo, Ava Gardner… On croise aussi, au hasard des pages, Mallarmé, Edgar Poe, Dickens, Tolstoï, Allais, Alfred Jarry, Hemingway, R. L. Stevenson… Un délicieux livre à déguster accompagné d’un rhum “Havana Club” de 7 ans d’âge et en fumant un Montecristo. J’allais vous proposer, pour magnifier le tout, d’écouter le dernier disque du vieux bassiste cubain Cachao “Ahora Si !” enregistré et filmé à Los Angeles en 2003 par le sympathique acteur américain d’origine cubaine Andy Garcia (Univision records 1cd + 1 dvd). Une merveille ! En rouvrant le coffret, je viens de m’apercevoir que le texte de présentation était dû à Guillermo Cabrera Infante ! Incroyable, non ?

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