



Une fois la nuit venue, l’oisiveté trace mieux ses cercles, les enseignes lumineuses suffisent à nous tirer plus loin, toujours un peu plus loin, sans que l’on confonde jamais les rues et les places qui pourtant se ressemblent. Comme une goutte de pétrole sur une flaque d’eau, les pensées de nuit gagnent et s’étalent, prennent bientôt toute la place, et on peut croire inépuisable la liberté d’aller et de venir, de suivre le flot des passants, de s’attarder devant les vitrines, de grappiller les dernières lumières comme autant de vérités révélées, d’aller s’asseoir quelques instants sur les bancs d’une église entrouverte, puis de ressortir, de marcher encore, se laisser porter plutôt, l’esprit jugulé et débridé tour à tour par la fatigue et la culbute inlassable des sentiments jusqu’à ce l’heure tinte à un clocher voisin, un peu fière, un peu lasse, comme une capitulation, et nous décide enfin à rebrousser chemin. »
« Le trafic nerveux et calculé des trains courts (deux, trois wagons au plus) desservant les localités proches. Ce soir Villerupt, par Audun-le-Tiche, dans les cris, l’agitation et le mouvement d’ombres des retardataires sur le quai. Une bicyclette accrochée guidon en bas dans le wagon de tête, ballant dans les tournants comme un mouton écorché. Et se demander une nouvelle fois, très fugitivement, pourquoi le sentiment d’absence au monde, ou de son étrangeté — il existe sûrement une belle et compacte expression allemande, de sept syllabes au moins, pour désigner la chose — s’accompagne souvent d’une telle acuité de la perception à laquelle tous les sens participent, aux aguets. Villerupt donc, et le gravier sonore de la gare, et l’air vif, acidulé par les usines, et une première et dernière halte au café “Au point central”, qui jouxte la mercerie Tourdot, sur la place. Sur les murs, à côté de l’inévitable paysage de montagne éclairé au néon, quelques affiches à la typographie ancienne sur la police des cabarets et la répression de l’ivresse publique. Les moulures du plafond caramélisées par la fumée, les teintes marron glacé du papier peint et les visages creusés des buveurs au comptoir. Retrouvant au-dehors, dans les plis du vent, l’odeur de la neige annoncée et les effluves de charbon ancien et de terril mouillé : l’hospitalité, ici, devra se mériter. »
ISBN : 2.86853.214.4, parution 1995, 128 pages, format 12 x 19 cm.




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