



Sous la direction de Serge Boucheron, Jean-Louis Lampel et Nicolas Ragonneau.
Avec 2 inédits et 24 photographies de Gérard Macé.
Saluer l’écrivain, c’est d’abord reconnaître que l’œuvre qui se construit sans plan prémédité, mais avec une grande rigueur, n’est pas une simple succession de livres. L’œuvre de Gérard Macé grandit selon la seule nécessité intérieure, dans son unité et sa diversité, forte de sa cohérence, à l’écart des modes bruyantes et des courants éphémères.
L’écriture de cette œuvre est toute entière traversée par la fascination de l’image, de l’image sous toutes ses formes : du simple mot (mot, hiéroglyphe, idéogramme), à l’image poétique (comparaison, analogie, métaphore) et à la représentation (photographie, peinture, cirque, cinéma). Mais cette fascination n’enferme pas Gérard Macé dans le souci de la pure forme : elle est aussi le reflet d’une attention au monde réel, qu’il observe à la fois en esthète et moraliste. D’où l’inquiétude et l’ironie, la mélancolie, et ce que l’on pourrait appeler une douce intransigeance.
Contributions de Giorgio Agamben, Françoise Asso, Lokenath Bhattacharya, Marc Blanchet, Richard Blin, Manuel Cajal, Henri Cartier-Bresson, Pierre Chapuis, Pietro Citati, Florence Delay, Charles-Henri Favrod, Yves Hersant, François-Xavier Jaujard, Hassan Massoudy, Patrick Mauriès, Pierre Michon, Carlo Pasi, Jérôme Prieur, Jacques Réda, Jean Starobinski, Frédéric Wandelère. Photographies et textes inédits de Gérard Macé. Bibliographie.
Au bord du chemin qui menait jadis à un palais dont le toit s’est effondré, deux enfants nés le même jour jouent aux osselets, à la grenouille, aux épingles, à pigeon vole, et dans le sommeil à pas de géant reconnaissent l’ombre agrandie d’un roi. Roi mage en personne qui vient de traverser le jour et son désert, comme un rêve après l’oubli nous revient chargé de présents.
Le premier est le fils d’une marâtre trop aimante, qui d’un crapaud voulut faire un prince à l’étroit dans son rêve, trop serré dans son habit froncé à la taille. C’est de lui que je tiens, par un étrange héritage, la camisole et le corset, la toise qu’on impose à l’enfance, mais aussi l’obnubilation des tissus et le goût de la citation. L’autre a plutôt honte de ses vêtements trop larges : pour ce Gribouille qui commence à écrire, la promesse faite au langage est déjà une dette qui s’accumule. Et devant le casino trop clair où tourne la chance comme une chouette aveuglée, à cent lieues de tout château à l’intérieur des terres (le château de la naissance où les parents sont emmurés), lui revient le sentiments qu’éprouva peut-être Joseph K. devant le gardien qui l’empêchait de frapper à la porte : le sentiment d’être « enfermé dehors ».
Leurs pères sont ces hommes, valets de ferme ou rois sans couronne, pour qui le destin n’a pas plus de sens que la manille ou la coinchée du dimanche. Dans l’air penché de Lahire, le profil de Pallas, le nom de Lancelot, la fleur que Rachel respire, un lettré d’un autre continent verrait peut-être une allégorie des saisons et des divinités agraires (ou dans ces figures biseautés comme un miroir, séparées en biais par le tranchant d’une guillotine, une histoire illustrée de supplices et de décollations), mais pour les joueurs attablés au cabaret ce ne sont que des personnages tête-bèche qu’ils ordonnent en un précaire éventail (derrière lequel ils ne parviennent pas à cacher leurs yeux rougis par la fatigue et la fumée), rien d’autre que des tierces, des quintes et de possibles atouts. Les noms qu’ils ignorent (et Frogier les ferait peut-être rire, s’il n’est pas sûr qu’Argine les ferait rêver) sont étalés devant eux sans qu’ils songent à les lire, car la lampe qui les éclaire leur permet avant tout de surveiller du coin de l’œil le voisin qui pourrait tricher. À la pacotille et aux étoiles, à la nuit de Noël, ils préfèrent les jours de foire, la roue de la fortune qui ralentit en grinçant comme une charrette à l’essieu rompu au tournant du siècle, les filles un peu grasses et les roses marchandises, et surtout Pierrot dans ses dentelles quand il fait le tour de la ville en chevauchant un cochon.
Quant au pauvre Saturnin, s’il se promène avec des dessous qui font rire, c’est que sa grand-mère a féminisé tous les hommes de la famille. Un jour de son enfance, comme d’autres se lèvent et parlent en langues, il s’est dressé sur son lit pour réciter des prières, qu’il savait par cœur sans les avoir apprises, après quoi il est descendu dans la cuisine où il a pleuré de joie en tournant autour de la table, derviche sans le savoir et bientôt promis au pavillon des agités.
Car ébloui par la neige et l’hermine, par une justice du même rouge que les ornements de nos campagnes, il entreprit de refaire à sa majorité, miracle après miracle, ce qui avait été accompli par tous les saints, — en commençant par couper le cou à tous les dindons du voisinage.
ISBN 2.86853.330.2, parution 2001, format 16,5 x 24 cm.




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