



Mario Bellatin est né en 1960 à Mexico, ville où il réside aujourd’hui. Après des études en sciences de la communication à l’Université de Lima, il part en 1987 à Cuba pour étudier le cinéma à l’École internationale du cinéma latino-américain. Il publie ses cinq premiers romans au Pérou et retourne à Mexico pour se consacrer à sa carrière littéraire. Il est nommé directeur du département de Littérature et Humanités de l’Université del Claustro de Sor Juana et membre de l’Institut national des Créateurs du Mexique. En 2000, il est finaliste du Prix Médicis du meilleur roman étranger pour Salon de beauté et reçoit le Prix Xavier Villaurrutia 2001 pour Flores, l’ouvrage qui nous intéresse ici. Son œuvre est traduite en allemand, anglais et français, étudiée dans plusieurs universités des USA et fait l’objet de thèses en Amérique du Sud et en Espagne. Actuellement, Bellatin dirige l’École dynamique des Écrivains du District fédéral.
Son œuvre est tout aussi difficile à cerner que sa biographie, qu’il invente au gré des interviews et des rencontres, de même qu’il traduit des auteurs qui n’ont jamais existé (le fameux Shiki Nagaoka du Nez de fiction).
Son écriture est toutefois marquée par l’esthétique japonaise et l’art de la photographie, et se singularise par une grande économie de moyens et un minimalisme radical, qui laissent affleurer de profondes émotions. On dit à ce propos qu’il serait un héritier de Kawabata et Tanizaki, car ses récits atteignent un maximum d’intensité avec une grande sobriété. Son œuvre est traversée de thèmes récurrents comme l’érotisme, la cruauté, le voyeurisme, les tares physiques et les avatars psychologiques qui dominent l’action. La souffrance muette, la solitude inexorable qui ronge les personnages et les pousse dans des expériences extrêmes, ne sont que suggérées et ne laissent aucune place à la pitié ou la compassion. Le narrateur donne à voir, ne livre aucun jugement et construit un territoire de vies en marge, aux frontières duquel le lecteur débouche sur un abîme de réflexions et d’interrogations fécondes.
Comme tous les textes de Mario Bellatin, Flore est un récit bref et non linéaire qui n’a ni début ni fin. Il est composé de 36 « tableaux » aux noms de fleurs formant une sorte de bouquet artificiel, apparemment indépendants les uns des autres, où l’on retrouve des personnages et des situations qui peu à peu s’agencent pour former un univers inquiétant, où la monstruosité côtoie le banal dans une atmosphère fantastique, et pourtant rien moins qu’humaine.
Le narrateur est un écrivain né avec une seule jambe qui utilise une prothèse sertie de pierres précieuses. Il est payé par le gouvernement pour réaliser une étude sur les diverses pratiques sexuelles qui se développent en ville, et fréquente donc les milieux nocturnes où s’exerce une sexualité « alternative ». En parallèle, il est question d’un médicament que l’on a prescrit aux femmes enceintes à une époque, pour les soulager des nausées et des malaises de la grossesse, et qui a provoqué des malformations génétiques chez des milliers d’enfants.
Le récit, que l’on pourrait qualifier de fable morale, explore les possibilités et les limites qu’offrent ces corps mutants ; les pratiques compensatoires que génèrent les infirmités, que ce soit dans le domaine de l’art, de la sexualité, de la foi, autrement dit les ressources de l’imagination pour transcender la souffrance. Un personnage met son corps au service de son affabulation et se soumet à une opération de changement de sexe ; d’autres recourent à des moyens moins extrêmes : les rites religieux ou laïcs, la théâtralité, le travestissement... Le fil directeur de ces fragments à l’odeur de géraniums en décomposition, c’est un questionnement sur l’infirmité et la beauté, les mutations génétiques et leur rapport à l’art, ces deux domaines ayant en commun la même force subversive et dérangeante.
Mais si l’auteur donne à voir l’horreur des fœtus en décomposition, les dérives de la science, la misère des clubs sadiques la nuit, les lieux du fanatisme, des parents qui abandonnent leurs enfants malformés, la complaisance n’est pas de mise : les corps souffrants qui peuplent Flore sont capables de solidarité, de foi, de beauté. Comme le dit justement Juan Villoro, « ennemi du grotesque, Bellatin raconte une Histoire Naturelle. Avec le même élan qu’il met à décrire les erreurs de la science, il raconte des liaisons amoureuses [...] Le seul lyrisme qu’il se permet, ce sont les noms de fleurs en tête de chaque chapitre. » En effet, son écriture neutre, qui suspend tout sentiment ou jugement, fait la part belle à l’imagination du lecteur qui remplit, à sa guise et sans être mené par le bout du nez, ce « blanc actif » (pour reprendre une expression des photographes), cet espace entre les lignes et les paragraphes qui n’est pas une zone vide et stérile, mais une sorte de pause éloquente, propice à la réflexion.
Pour les critiques de cette œuvre au Mexique, l’écriture de Bellatin illustre bien une nouvelle forme de narration, expérimentale pourrait-on dire, une terminaison à laquelle s’oppose l’auteur :
« Je ne crois pas que mon écriture soit expérimentale. L’expérimental est régit par une rhétorique qui a ses règles propres [...] Je voudrais précisément atteindre le contraire, me faire à l’idée, utopique assurément, qu’il n’existe pas de rhétorique antérieure et qu’avec mes livres je peux nommer les choses que je veux raconter. Je crois que mes livres s’adressent à un large public, et qu’ils ne présentent pas de difficulté de lecture. Ils ne sont certes pas construits d’une manière traditionnelle, d’où l’étrangeté qu’on leur attribue, mais je crois que c’est le lecteur qui est marqué par cela dans la mesure où il porte en soi une certaine manière de lire sans en être conscient... »
Et pourtant, chacun s’accorde à penser que cette écriture remet en question les stéréotypes et les habitudes de lecture. De même qu’on est en présence de personnages « anormaux » obligés d’adopter des moyens de survie différents pour s’adapter à notre quotidien « normal », de même le lecteur doit remettre en question sa façon de lire et de voir le monde : livré à lui-même, abandonné par le narrateur qui s’en tient à disposer ses fleurs en bouquet, sans le recours à quelques procédés classiques de narration ou orientation de jugement, le lecteur ne sait s’il doit applaudir ou condamner, où porter son regard et comment orienter ses opinions. Il lui reste à avancer tout seul, s’il accepte ce pacte de lecture, et à redécouvrir une certaine forme d’innocence et de beauté qui échappent à notre compréhension.
Qu’on ne se méprenne donc pas sur le contenu de l’ouvrage : Flore n’est pas une dénonciation du progrès et de la recherche scientifique, ni un tableau des malformations physiques subies par les cobays de la science, même si ces thèmes sont récurrents dans l’œuvre de Bellatin.
L’auteur, qui avoue par exemple ne pas du tout s’intéresser à ce qui se passe dans les hôpitaux, déclare simplement qu’il écrit pour pouvoir écrire davantage, pour continuer à écrire. Transfiguration de la souffrance et de la misère humaine, son écriture est une sorte de salvation pour lui-même, pour le lecteur qui peut enfin rêver et imaginer par lui-même, et pour la littérature qui s’engage sur de nouvelles voies.
La traductrice
Chrystelle Frutozo est une jeune traductrice de l’espagnol qui compte à son actif Ce qui peut arriver de mieux à un croissant de Pablo Tusset aux Éditions Michalon (avril 2002), La balade des Noyés de Carlos Eugenio López, Éditions Le Passeur (septembre 2001) et La passion selon Ève d’Abel Posse, Université de Nantes, juin 2000.
Parution : janvier 2004, ISBN : 2-914834-08-X.




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