



L’auteur
Carlos de Oliveira est né en 1921 au Brésil, mais il a grandi dans la région de la Beira Litoral au Portugal, et plus précisément dans la province de Gândara, dont le paysage insolite sera à l’origine d’une inspiration poétique très marquée. Après des études de lettres - au cours desquelles il s’engage dans le mouvement d’influence marxiste « Génération 40 », lieu de résistance artistique et intellectuelle contre le salazarisme - il enseigne un peu, traduit Éluard et Supervielle, puis décide de se consacrer à la littérature. En 1942, il publie un premier recueil de poèmes, Tourisme, puis un roman, La Maison dans la dune (1943). Ces œuvres, comme toutes celles à venir, sont déjà imprégnées par le monde rural de son enfance et par la lande sablonneuse environnante, symbole de l’existence éphémère, instable des hommes qui la peuplent. Une abeille dans la pluie et Petits bourgeois, deux romans d’expression néo-réaliste, sont ses seules œuvres traduites en français (aux Éditions José Corti) malgré une production poétique conséquente et largement célébrée au Portugal. Mais c’est sans doute Finisterra, Paysage et peuplement (1979), écrit vers la fin de sa vie, qui donne la pleine mesure d’un style poétique empreint de pureté et traduit dans un accomplissement parfait le lien indissoluble entre l’homme et la nature.
L’œuvre
Finisterra n’est pas un roman au sens propre, avec une intrigue et des personnages inscrits dans le temps et l’espace d’une histoire qui tend vers un dénouement. C’est avant tout un récit, dont la clé réside dans le mystère d’une narration ambivalente, construite autour d’un souvenir : celui d’un homme qui revient dans sa maison natale et dialogue avec l’enfant qu’il a été, au temps où la vie semblait normale mais où pointaient déjà les signes du malheur. La situation financière déséquilibrée de la famille menace la maison d’hypothèque. L’oncle recherche obsessionnellement la formule alchimique de la porcelaine qui sauverait la famille de la ruine.
Mais la ruine n’est pas que financière. Le paysage, au centre du récit, fascine chacun des membres de la famille, qui s’acharnent à reproduire inlassablement les modulations d’une nature changeante, symbolisant la condition éphémère de toute chose. La maison est bâtie sur les dunes instables, à la merci du vent et de l’érosion. Le brouillard l’encercle, et les plantes voraces menacent ses fondements.
Tout s’écroule, mais les personnages restent prostrés, semble-t-il, devant la puissance d’une nature qui les domine. Le père photographie le paysage à toute heure du jour, pour en capter les infinies nuances, tandis que la mère pyrograve ce même paysage sur des coussins de basane ; l’enfant s’installe sur une carcasse de baleine et dessine la pérégrination des hommes et des bêtes, à la recherche d’une terre, semble-t-il. Si leurs ancêtres pionniers étaient parvenus à maîtriser cette lande sablonneuse au milieu des pinèdes et des lacs, eux-mêmes ne la façonnent plus sinon indirectement par des représentations picturales ou photographiques, témoins de leur impuissance face aux dégradations du temps. Dans le souvenir de l’enfant, ses parents passaient des jours entiers à faire le guet devant la fenêtre, sans plus d’horloge pour scander le temps, perdus dans l’infini de l’attente. La juxtaposition de voix et de visions qui constituent le récit accentue le caractère spectral d’une famille en perdition, préfigurant l’évanescence des êtres et de leurs constructions : la description des personnages se limite à leur façon de parler, ils ne sont que des voix fantomatiques.
Tandis que le rationnel et le distinct perdent du terrain, le règne de l’indifférencié et de l’incontrôlable émerge de cette finis terrae, de cette terre du bout du monde, où descriptions et narrations elles-mêmes ne sont plus distinctes. Le paysage prend des accents fantastiques, avec ses forêts submergées de bois sacré aux alentours de la maison, avec cette plante étrange, la gisandra, dont les clochettes explosent à l’aube sous l’effet du premier rayon de lumière, libérant une sorte de gomme dévoreuse de toute matière ou organisme. La fantasmagorie atteint la dimension du mythe lorsque la réalité est livrée par les yeux de l’enfant, obsédé lui-même par ce paysage qui fut traversé jadis par les hommes et les troupeaux, les orages et les destructions, et qu’il restitue au travers d’un dessin fondateur où se mêlent des visions de sacrifice et de violence, de faute et d’anéantissement.
Aucun repère spatio-temporel ni aucune voix ne sont précisément identifiés. Tout est visions et discussions tendues vers la recherche de sens, vers un découpage géométrique de la réalité qui échappe aux personnages, soucieux de détenir une clé dans la lecture du paysage. Mais en vain, la menace invisible se rapproche, inéluctablement.
En cela, le texte adopte les procédés du nouveau roman, où tout est perçu par l’entremise subjective de narrateurs non identifiés, offrant une découpe architecturale de la réalité. Cette vision hallucinée mêlant les voix du passé et du présent dans une intemporalité magique rappelle inévitablement les récits envoûtants de l’Espagnol Juan Benet, qui a lui aussi construit tout un monde au milieu de nulle part, un monde hanté par les échos destructeurs des guerres et des dictatures.
ISBN : 2-914834-05-5* Parution : avril 2003* 177 pages*Format : 19 x 14 cm

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