



« Il n’est plus un programme électoral qui ne promette le bonheur pour tous et la fête permanente Mais quelques élus scrupuleux passent quelquefois aux travaux pratiques... »
Un citoyen farceur écrit aux édiles de Paris pour leur proposer une idée absurde qu’ils ont déjà eue. Et c’est la preuve par neuf — s’il était encore besoin — que le ridicule ne tue pas la politique , ni la sottise des élus.
Écrivez, on vous répondra. Écrivez pour proposer une course en sac, un concours de mangeurs d’andouilles ou de débiteurs de promesses, on vous répondra. Écrivez pour demander qu’on encourage la recherche en faveur du dentifrice anti-stress, on vous répondra. Écrivez pour qu’on lutte contre l’invasion des castors dans le bois de Boulogne, on vous répondra. Écrivez pour que votre animal de compagnie puisse hériter de vos biens, on vous répondra.
On vous répondra parce que tout vaut tout, et réciproquement, et parce qu’au fond, on n’en a rien à foutre.
J’avais alerté aussi le député de ma circonscription ( un opposant au maire ) qui ne m’a pas répondu, en flairant vraisemblablement la supercherie. Mais son mérite n’est pas bien grand, car je lui demandais en même temps où en était son projet de fête vénitienne place Saint-Georges, une promesse sortie de sa manche une veille de second tour, et qu’il avait sans doute oubliée lui-même. Dommage, car des gondoles sur cette place minuscule, et en pente, cela aurait eu de la gueule ! Sans parler de la fondation Thiers en guise de palais des Doges ! Mais on ne perd rien pour attendre, puisqu’il prépare une nouvelle candidature…
« Au début du siècle dernier, Paris-Plage était la station balnéaire du Touquet, avec de vraies vagues, un vrai bord de mer et de vrais baigneurs. Les Parisiens prenaient le train pour goûter les joies de la plage, en s’étonnant de la nouvelle liberté que permettait le chemin de fer. C’était l’époque où Alphonse Allais rêvait d’installer les villes à la campagne, avant que Pierre Dac, dans sa grande sagesse, proclame qu’il n’y a plus de limites, une fois que les bornes sont franchies.
Ces deux précurseurs ne seraient donc pas étonnés du tour que prennent certains événements, mais ils auraient tout de même des occasions de rigolade auxquelles ils n’avaient pas pensé, d’autant que la fumisterie n’en était qu’à ses débuts, et si elle amusait déjà beaucoup ( jusqu’à donner des idées d’exposition ), elle n’avait pas encore inspiré les projets offciels.
C’est fait depuis longtemps, au point qu’il n’est plus un programme électoral qui ne promette le bonheur pour tous et la fête permanente. Mais quelques élus scrupuleux passent quelquefois aux travaux pratiques, dans la marge d’action dont ils disposent encore, de plus en plus étroite à vrai dire. C’est ainsi que la Mairie de Paris inspirée par le parti écologiste, plutôt que d’envoyer les Parisiens au Touquet, ou sur la côte normande, a décidé de déplacer le problème, en ne reculant pas devant la dépense ( mais la facture se perd dans un tas de comptes aussi obscurs que difficilement véritables ) et persuadée que le ridicule ne tue pas, en quoi elle a parfaitement raison. Elle a donc transporté des tonnes de sable, et même des palmiers en hommage au Brésil, au bord d’un œeuve où l’on ne se baigne toujours pas, malgré les promesses d’un ancien maire devenu président de la République. Deux ou trois fois, j’ai essayé de dire sérieusement à l’un de ces élus que l’on croit responsables, à quel point l’aménagement de ce gigantesque décor de télévision, digne d’Intervilles ou des fastes de l’empire romain revisités par le péplum, me semblait saugrenu et dispendieux. À chaque fois on m’a opposé un argument que l’on croit imparable : le succès de l’opération ! À ce compte là, le jeu télévisé le plus bête et le plus dégradant est un chef-d’œuvre culturel, et le moindre sondage la manifestation de la vérité. Il me semble avoir connu une époque ( mais j’invente peut-être, ou je me fais des illusions rétrospectives ) où quelques politiciens mettaient un point d’honneur à éclairer le peuple ( en prenant même le risque de se tromper ), au lieu de l’infantiliser par tous les moyens.
Ayant le sentiment de ne pas être entendu quand je parlais sérieusement, j’ai donc changé de tactique : au lieu de ramer à contre-courant ( on s’épuise vite, si on ne s’entraîne pas tous les jours ), j’ai décidé de pousser le bouchon un peu plus loin. Au retour des dernières vacances, peut-être parce que le repos m’avait mis de bonne humeur, sans doute aussi parce que je revenais d’Afrique, où la confrontation avec des problèmes qui n’ont rien d’imaginaire remet un peu les idées en place, j’ai écrit à nos édiles pour leur proposer « Paris-neige ». Le climat parisien étant ce qu’il est, « Paris-plage » est une manifestation forcément éphémère, et malgré quelques lubies comme la transformation des Champs-Élysées en stade olympique ( avec le succès que l’on sait ), quelques intermèdes comme la techno-parade, la gay-pride ou les défilés de rollers et de motards en colère, sans oublier les marathoniens, le divertissement généralisé risque de connaître des temps morts. J’ai donc envoyé la lettre suivante au Maire de Paris, à son adjoint chargé de la culture, ainsi qu’au Maire du XVIIIème arrondissement, le principal intéressé :
Monsieur le Maire,
« Paris-plage » a pris fin, et sauf bouleversement climatique imprévu, il faut patienter un an pour voir se renouveler l’opération.
En attendant, je me permets une suggestion de bon sens : lancer « Paris-neige », sur les hauteurs de la butte Montmartre.
Il suffirait de barrer quelques rues à la circulation, et de transformer le funiculaire en remonte-pente. Pour la neige, aucun problème : on dispose aujourd’hui de canons très efficaces.
En espérant que vous retiendrez ma proposition, qui n’a d’ailleurs pas grand mérite, puisqu’elle s’inspire de la politique municipale, je vous prie de croire en mes sentiments les plus attentifs.
Gérard Macé
À défaut d’une réponse sur le même ton, difficile de la part de gens qui font profession d’être sérieux, je pensais recevoir une réponse convenue, l’une de ces réponses trop polies pour être honnêtes, auxquelles nous sommes parfaitement habitués ; mais secrètement, j’espérais sans y croire que ma provocation aurait un autre écho. Eh bien, j’ai été servi ! Car non seulement on prenait ma proposition au sérieux, mais on y avait pensé avant moi, des études étaient même en cours ! C’est le Maire du XVIIIème, ancien Ministre comme le rappelait son papier à lettres, qui se faisait un plaisir de me donner toutes ces précisions :
Cher Monsieur,
Je fais suite à votre courrier du 30 août dernier qui a retenu toute mon attention.
Plusieurs sociétés ont déjà fait part à la Mairie du 18ème et à la Ville de Paris de leurs projets de créer une piste de ski sur la butte Montmartre.
Ces projets sont actuellement à l’étude au service des événements de la Ville de Paris mais se heurtent à des problèmes de coût.
Si un projet nous est proposé à un coût raisonnable et acceptable pour les finances de la Ville, je le soutiendrais bien volontiers.
Restant à votre disposition, je vous prie de croire, Cher Monsieur, à l’assurance de mes salutations les meilleures.
Daniel Vaillant
Après le fou rire qui prend n’importe qui de sensé devant une pareille missive ( j’ai vérifié autour de moi, mais il est vrai que si on s’assemble, c’est qu’on se ressemble ), la consternation finit par l’emporter. Ainsi donc, on apprend que le projet est à l’étude, et qu’il n’est écarté que parce qu’il est trop cher. Il faut se réjouir au passage qu’un reste de lucidité, fût-il économique, freine les élans de nos élus, mais c’est une mince consolation. Car on a beau savoir que la planète, de Vulcania à Las Vegas en passant par Disneyland et les réserves naturelles, est devenue un gigantesque parc d’attractions, on est tout de même pris de vertige devant l’énormité des dégâts, et l’on attend avec crainte le projet qui va sortir des cartons, parmi tous ceux qui pourraient détourner l’attention du peuple, en lui fournissant un peu d’opium. Du pain et des jeux, la recette est vieille comme l’Antiquité, et dans ces temps de chômage triomphant, d’économie dévastée, les jeux sont de plus en plus nécessaires aux pouvoirs de toutes sortes. La preuve, c’est que l’adjoint à la culture ( « Deputy Mayor for Culture », dit son papier à en-tête, à l’usage des ploucs et des snobs ), prend non seulement la peine de me répondre, mais ajoute à la main ses félicitations. « L’idée circule », écrit-il, avant d’ajouter ses remerciements pour mon « implication citoyenne », dans ce sabir politico-publicitaire qui s’apparente au bourrage de crâne, et qui nous vaut des « espaces civilisés » pour désigner des voies refaites, des carrefours redessinés, des terre-pleins fleuris ou des pistes cyclables. Sans vouloir monter sur de trop grands chevaux, on se rappelle à ce propos la novlangue inventée par Georges Orwell, ou la « fausse parole » dénoncée en son temps par Armand Robin. De dangereux anarchistes, il est vrai… ou des esprits libres, tout simplement.
Francis Ponge, quant à lui, conseillait aux jeunes gens d’entrer chez les pompiers pour contester l’ordre établi. Non pour mettre le feu, mais pour tout noyer sous l’eau, selon une méthode qui a fait ses preuves lors du déluge. De même, l’abus des paroles ne peut être contesté que par la surenchère, et le bref échange que je viens de résumer donne furieusement envie de pousser un peu plus loin la plaisanterie. Par exemple, en écrivant au secrétariat d’État aux handicapés, afin qu’il oblige les viticulteurs à coller sur leurs bouteilles des étiquettes en braille. Mais chacun peut compléter la liste des loufoqueries : tout ce qu’on risque, c’est d’être pris au sérieux.
ISBN : 2.86853.453.8, 16 pages, format 13 x 17 cm, parution en 2005.




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