



« Comment des hommes accoutumés à obéir jusque-là, subitement investis d’un pouvoir absolu, libres de trancher la loi à coups de sabre, conserveraient-ils longtemps l’équilibre nécessaire dans un gouvernement même de tyrannie ? Ils ne le peuvent. La magistrature civile dégénère en servitude militaire, l’esprit militaire en esprit de police, l’oppression en abjection ; tout se mêle, se brouille ; et cette suprématie absolue de la crosse de fusil en toute matière, est véritablement mortelle à l’armée. »
En 1850, Quinet, député de l’Ain, dénonça devant l’Assemblée Nationale, l’arbitraire militaire qui soumettait à « l’exception du sabre et des baïonnettes », les villages écartés de la Bresse et des Dombes. Un pays d’eaux dormantes, d’étangs fangeux, où défaillait une population décimée par les fièvres. Ce violent réquisitoire contre « la suprématie absolue de la crosse de fusil » qui allait porter Napoléon III au pouvoir, est aussi un témoignage terrifiant sur la misère des paysans des Dombes.
Edgar Quinet (1803-1875), un des pères de la république française laïque. Historien aussi célèbre en son temps que son frère d’armes Jules Michelet, il doit être redécouvert comme l’un des grands remueurs d’idées de son siècle.
« Représentants du peuple, C’est le cri sourd de la population la plus misérable de France que je voudrais faire arriver à vos oreilles ; le mal est devenu si grand, que la question de parti n’est plus rien devant celle d’humanité. Voilà pourquoi je m’adresse ici, loin du bruit passionné de nos discussions, à chacune de vos consciences en particulier. Pesez de sang-froid les maux que je vais raconter en peu de lignes : ils sont tels que la tribune pourrait difficilement les supporter ; dites s’il vous plaît de les faire durer un jour de plus.
Ah ! si le roi savait, c’était le mot de l’ancienne monarchie ; nous disons maintenant : Si la France le savait, jamais oppression aussi antisociale n’eût pu seulement commencer. Mais ce qui contribue à notre misère, c’est précisément la paix, le silence de nos campagnes ; il n’y a point parmi nous de grands centres d’industrie dont la voix traverse aisément la France, mais des villages écartés, décimés dans la Bresse et la Dombe, où la plainte solitaire ne peut trouver d’écho. Songez combien il est aisé d’opprimer, d’accabler lentement, un à un, des paysans éloignés les uns des autres, comme à travers les savanes d’Amérique. Point d’imprimerie que pour leurs adversaires. Un seul journal existait pour eux à l’extrémité du pays ; la police a commencé par le supprimer. Cela fait, le pays s’est trouvé bâillonné ; grande facilité pour le garotter et le torturer sans qu’aucun cri se fasse entendre.
Il en est résulté que vous n’avez, non plus que le reste de la France, aucune connaissance de ce qui se passe chez nous : le régime de l’état de siège devenu pour nous une exception dans l’exception, nos paisibles campagnes envahies, nos villages investis pendant la nuit, les plus gens de bien traqués, entraînés, souvent les mains liées derrière le dos ; et, après tant de violence, pas une trace de culpabilité chez ces grands criminels d’État arrachés à la charrue. Partout la justice a répondu : Je ne vois aucune faute dans ces hommes. »
ISBN : 2-914453-22-1
Parution : février 2003
64 pages ; 21 x 15 cm




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