






"Il a fallu du temps, beaucoup de temps, pour que le pays pût croire à des projets d’abord hypocritement voilés, désavoués en paroles et activement poursuivis dans l’ombre, à la coupable résolution de transformer, sous des apparences mensongères de garanties constitutionnelles, un gouvernement libre en un gouvernement absolu, de ravir à la société ses conquêtes, de la faire reculer d’un demi-siècle et plus. (...)
Il était naturel qu’au sortir d’une crise qui avait ébranlé tant d’existences, on s’effrayât de certaines tentatives violentes dont on ne concevait nettement ni la nécessité ni le but, et auxquelles même le pouvoir, s’aidant de quelques folles exagérations, souvent provoquées par lui, prêtait un but de désordre directement voulu et d’anarchie systématique. Il était naturel encore que le pays se reposât sur ses mandataires du soin de conserver et d’achever l’édifice constitutionnel, d’arrêter le pouvoir dans ses voies rétrogrades et de le pousser dans celles du progrès. Mais lorsque l’effervescence excessive et les mouvements irréguliers se sont apaisés enfin, sans que rien n’ait changé dans le système du gouvernement à l’intérieur ni à l’extérieur ; lorsqu’on l’a vu, au contraire, trahir, humilier, dégrader de plus en plus la France au-dehors, l’asservir au-dedans de plus en plus, marcher la tête haute vers un absolutisme sans limites et sans frein, avec la connivence des grands corps de l’État, la connivence de la Chambre des pairs devenue entre ses mains une simple machine à enregistrement et à jugements, la connivence de la Chambre élective assouplie à ses volontés par la corruption : alors le pays, se réveillant sur le bord de la contre-révolution imminente, a compris qu’on l’avait trompé et qu’il s’était trompé ; qu’il lui fallait ou, perdant le fruit de cinquante ans d’efforts, être effacé à jamais peut-être du rang des peuples libres, c’est-à-dire périr en tant que peuple, ou se sauver lui-même"
Prêtre condamné par le pape, royaliste pourfendeur de l’autoritarisme royal, nobliau gagné à la cause du peuple, Lamennais (1782-1854) est l’homme des ruptures. En 1839, dans De l’esclavage moderne, il dénonce le sort fait au prolétariat sous la monarchie de Juillet. Reléguant au second plan les thèmes religieux, Lamennais esquisse ici une critique de l’exploitation capitaliste menée avec la complicité d’un État méprisant les droits du peuple. Cet essai constitue, neuf ans avant février 1848, un véritable appel à la résistance populaire. Michael Löwy est sociologue, directeur de recherches émérite au CNRS et enseignant à l’EHESS. Il a notamment travaillé sur le romantisme révolutionnaire et la théologie de la révolution. Parmi ses dernières publications : Franz Kafka, rêveur insoumis.
Cet essai est accompagné d’un article de Judith Revel et Toni Negri intitulé « Inventer le commun des hommes », paru en janvier 2008 dans la revue Multitudes.
ISBN : 978-2-916952-15-4, 96 pages, parution mai 2009, 7€.

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