



Spécialiste d’histoire ancienne de renommée internationale, Arnaldo Momigliano (1908-1987) a consacré une partie de ses travaux aux relations du judaïsme avec le monde grec et romain et avec la société moderne. Né dans une illustre famille juive piémontaise, il a dû quitter l’Italie à la suite des lois raciales de 1938, et a enseigné à Bristol, Oxford, Londres et Chicago. À travers son travail d’historien, il est souvent revenu sur la question du rapport des Juifs à leurs terres d’« accueil », comme sur celle de l’articulation des Sagesses barbares au corps des nations constituées. Ainsi, depuis les premières études sur Flavius Josèphe en 1931, jusqu’aux dernières conférences de 1986 sur les apocalypses ou la prophétie dans la tradition juive, ces Contributions à l’histoire du judaïsme se présentent comme l’autobiographie intellectuelle d’un homme qui a toujours été fidèle à la foi de ses pères comme à son appartenance à la nation qu’ils ont contribué à fonder.
Extrait des " Juifs d’Italie " (1985).
Chaque fois que je me trouve dans une ville italienne, j’essaie d’imaginer si, et comment, les Juifs y ont vécu. Je connais très bien certaines de ces villes. J’ai passé de nombreux étés dans la paix de la belle ville de Spoleto, en Ombrie. En me promenant dans ses rues, je peux reconstruire sans difficulté l’histoire de Spoleto depuis l’époque de Hannibal. Mais quand je pénètre dans la petite rue médiévale qui aujourd’hui s’appelle Via San Gregorio alla Sinagoga, je suis déconcerté. À quel moment la synagogue qui s’y trouvait cessa-t-elle d’être une synagogue ? Le nom de la rue indiquerait-il que l’église de San Gregorio a été construite sur la synagogue ? Et où sont les descendants des célèbres docteurs juifs de la Renaissance à Spoleto, parmi lesquels il faut citer David de’ Pomis, l’auteur du dictionnaire hébreu-latin-italien Zemah David, « La descendance de David », dont je me servais quotidiennement dans mon enfance Actuellement à Spoleto vit une seule famille juive, originaire de Rome. Je devrais peut-être ajouter qu’il y a deux ou trois ans, j’ai appris qu’un couple d’artistes juifs américains avait essayé de gagner leur vie en ouvrant un bar à sandwichs à Spoleto. J’espère que la chance leur a souri.
Du fait de la disparition des petites communautés juives, il est difficile de suivre les histoires familiales et, plus encore, les traditions culturelles locales. J’aimerais être en mesure d’expliquer pourquoi la famille Volterra a quitté la Toscane, où elle semblait bien établie à la Renaissance, pour aller à Ancône. Comme nous le savons, les histoires abondent à propos du départ du grand-père de Disraeli pour l’Angleterre, en 1748 : d’aucuns prétendent qu’il est parti de la petite, mais docte communauté de Cento, d’autres de Venise. Les recherches entreprises par Shlomo Simonsohn et ses collègues de Tel-Aviv clarifieront sans doute de nombreux détails, et le volume de Robert Bonfil1, publié à Jérusalem, nous a déjà appris bien des choses que nous ne savions pas sur les rabbins italiens de la Renaissance. Et même en Italie la recherche sur les Juifs est devenue à la mode.
Il est encore difficile de dire quoi que ce soit de précis même sur sa propre famille. J’envie mon collègue Vittore Corloni, éminent professeur d’histoire de Droit italien à l’Université de Ferrare, qui a été en mesure de reconstruire un arbre généalogique détaillé de sa famille depuis 1477 jusqu’à 1977, dans un livre dédié à la mémoire d’Umberto Nahon, publié à Jérusalem en 1978. S’il a réussi dans cette entreprise, c’est grâce au fait insolite que sa famille, les Colorni, est restée pendant plus de quatre siècles au même endroit, à Mantoue. À propos de ma famille, je peux tout au plus dire que vers le début du XIVe siècle, l’un de mes ancêtres eut la présence d’esprit de quitter la petite communauté juive de Montmélian, en Savoie, pour la capitale de la Savoie, Chambéry, où il est dûment déclaré comme Lionel - ou, si vous préférez, Yehudah - de Montmélian. La juiverie de Montmélian disparut virtuellement quelque cinquante années plus tard, quand les Juifs, qu’on rendait responsables de la peste noire, furent jetés dans des puits.
Après l’extension du Duché de Savoie au Piémont, les descendants de Lionel de Montmélian s’adonnèrent au commerce, au prêt, et exercèrent des fonctions de rabbins dans les petites communautés juives du Piémont : Busca, Cuneo, Mondovi, Asti, Chieri, Ivrea. Ils restèrent là pendant des siècles, incroyablement pauvres, dévots, et se consacrant à l’étude, jusqu’à ce que Napoléon apporte de nouvelles idées, de nouvelles espérances, et - comme mon grand-père, le dernier tsaddik, ou « homme juste » traditionnel, en Italie, ne cessait de le répéter - de nouvelles désillusions pour les Juifs italiens. Comment pouvons-nous expliquer l’explosion soudaine d’initiative, de créativité, de responsabilité politique et intellectuelle qui caractérise l’histoire des Juifs italiens après Napoléon, et surtout après 1848 ? C’est cette année-là que le roi de Sardaigne donna aux Juifs l’égalité, qui s’étendra ensuite à toutes les autres régions, au cours de ce qui devait être l’unification de l’Italie ; ce processus dura plus de vingt ans.
Il ne fait aucun doute que le facteur irrationnel - le patriotisme - eut une influence décisive. Je me limiterai à indiquer ce qui peut apparaître comme un fait absurde : l’enthousiasme imprévu d’un savant juif fondamentalement conservateur, Samuel David Luzzatto - Shadal - en 1848. Ce n’est pas un hasard si le Judaïsme illustré de Luzzatto parut en 1848. Ceci explique le rappel, dans cette œuvre, à la tradition des Juifs italiens, depuis l’époque de Shabbataï Donnolo et des différents membres de la famille Kalonymus de Lucca et Rome, jusqu’à nos jours. Et il est encore plus singulier que Luzzatto ait été ému de voir un homme d’origine juive, bien que baptisé, Daniele Manin, devenir président de la République révolutionnaire de Venise en 1848-49 ; les ancêtres de Daniele Manin s’étaient appelés Medina jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Ce patriotisme, cette dévotion à la nouvelle Italie du Risorgimento, nous l’avons dans le sang depuis l’époque de nos arrières grands-pères et de nos pères, indépendamment des réserves qu’ils ou que nous pouvions émettre quant à ce qui arrivait alors et arrive encore aujourd’hui en Italie. C’est ce qui explique que ma grand-mère pleurait chaque fois qu’elle entendait la Marcia Reale - l’hymne de la monarchie italienne - et si l’on peut pleurer pour une musique aussi épouvantable, on peut pleurer pour n’importe quoi. Plus sérieusement, ceci explique pourquoi durant la Première Guerre mondiale, les trois professeurs d’université qui moururent au combat étaient des Juifs, et deux d’entre eux étaient des volontaires. Un des héros les plus typiques de la Première Guerre Mondiale reste Roberto Sarfatti, étudiant de dix-huit ans, fils de cette Margherita Sarfatti qui fut ensuite la maîtresse et la biographe de Mussolini. Jusque dans les guerres tragiques d’Abyssinie et d’Espagne de 1936, où le jeune héros fut un de nos étudiants juifs de l’Université de Turin, Bruno Jesi, qui fut bientôt confronté aux lois raciales. Il est très intéressant de constater que ce ne fut pas le changement des conditions économiques qui donna une nouvelle direction à la vie des Juifs italiens. Il ne fait aucun doute qu’il y eut de nouvelles opportunités et que ces opportunités furent saisies. La plus importante fut la possibilité de devenir agriculteurs et de posséder des terres. Les Juifs italiens, surtout dans le Piémont, la Vénétie, l’Emilie et la Toscane, furent prêts à acquérir des terres et à s’établir à la campagne ou dans les villes voisines de leurs terres. Ceci explique, incidemment, la forte tendance conservatrice de nombreux Juifs italiens. Mais les Juifs d’Italie ne devinrent jamais de grands capitalistes ou industriels. Aucune des quelques grandes industries, comme la Fiat, n’a été dans les mains des Juifs ; il y eut une tentative d’établir en Italie une filiale de la banque Rothschild - à Naples, précisément - mais elle fit long feu. Ce qui s’approche le plus d’une grande industrie dirigée par des Juifs, c’est le cas d’Olivetti, avec sa tradition particulière de haute et précise technologie et d’attention portée aux problèmes sociaux. De nombreux Juifs ont prospéré dans des industries de moyenne dimension, et dans le secteur des assurances ; d’autres, comme ma famille, restèrent attachés à la traditionnelle association judéo-italienne de banques et de filatures, auxquelles la concurrence japonaise, tout d’abord, puis la soie artificielle, infligèrent des coups mortels. Mais il faut chercher ailleurs l’explication de la haute contribution des Juifs, aussi bien quantitative que qualitative, à la vie sociale et intellectuelle de l’Italie dans les dernières cinquante années. Avant tout, et même avant 1848, les Juifs avaient réussi à conquérir une excellente éducation moderne, malgré tous les obstacles légaux. Certains Juifs piémontais, comme le futur secrétaire de Cavour, Isacco Artom, furent envoyés faire leurs études à Milan, où, sous l’autorité autrichienne, il était permis aux Juifs de fréquenter les écoles publiques. Un banquier, membre de la famille Todros, émigra de Turin à Paris vers 1835 pour garantir à ses fils une bonne éducation. La future mère de Cesare Lombroso posa une unique condition à son père, un Juif piémontais, qui se disposait à arranger son mariage : le mari devait être un ressortissant autrichien, parce que, dans ce pays, l’éducation des enfants juifs était meilleure. C’est ainsi que Cesare Lombroso, le génie excentrique qui révolutionna la psychiatrie et bien d’autres choses, naquit à Vérone : et c’est là qu’il a son monument. C’est généralement à partir de la réorganisation de l’école traditionnelle, le Talmud Torah1, que les Juifs italiens ont pu accéder à la culture moderne avant de pouvoir être admis dans les écoles d’état. Quant aux universités italiennes, l’admission des Juifs y était limitée à un petit nombre, comme à Padoue et Ferrare, et presque toujours seulement à la faculté de médecine. Ensuite les Juifs italiens étudièrent avec zèle aussi bien dans les écoles italiennes qu’étrangères, et ils n’hésitaient pas à se rendre à l’étranger pour se perfectionner. Je crois que Leone Sinigaglia, le merveilleux musicien qui a recueilli les chants piémontais, a été l’unique élève italien de Mahler à Vienne : Sinigaglia est mort à Turin, quand les nazis-fascistes frappèrent à sa porte pour l’arrêter.
Le texte dont est issu cet extrait fut écrit à l’occasion d’un colloque à la Brandeis University, qui s’est tenu en 1984 en l’honneur de Vito Volterra, le grand mathématicien disparu en 1940.
Texte établi et présenté par Silvia Berti.
Traduit de l’italien par Patricia Farazzi.
Parution en 2002, ISBN : 2-84162-056-5, 304 pages.


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