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Ce que dit Molero
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Ce que dit Molero

Dinis Machado

Éditeur : Passage du Nord-Ouest

Prix : 14 euros
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Paru en 1977 à Lisbonne, deux ans après la révolution des Oeillets, ce roman iconoclaste est devenu un classique de la littérature populaire portugaise. Populaire et aussi anarchique, dans son délire verbal invitant sans cesse à une remise en question des points de vue et des certitudes. L’humour, l’invention, le sentiment de l’absurde, la folie imprègnent les récits de Molero détaillant la vie de personnages rencontrés sur les trottoirs de Lisbonne, des êtres plus grands que la vie dont les actes prennent la dimension du mythe. Mais la censure veille, et ce que dit Molero illustre d’une façon déterminante comment les ressources du langage, alliées à celles de l’imagination, permettent de résister à certaines formes d’oppression et de s’engager vers une voie plus libre. Art de l’esquive, poétique de la feinte, le récit de Dinis Machado est aussi devenu au Portugal un véritable traité de solidarité. Il déborde en cela toutes frontières, mais aussi tout ancrage historique pour la pertinence et la générosité de ses idées.

Qu’est-ce que peut bien nous dire Molero, à nous, lecteurs français du XXIe siècle, qui entendons cette voix jaillie du Portugal des années 70, et dont l’effet fut celui d’un météore dissipant les dernières brumes salazaristes au lendemain de la révolution des Oeillets ? Rien, en vérité, que nous puissions espérer d’un tel contexte, car, à l’image des météores, Ce que dit Molero est une sorte de phénomène mal identifié, incandescent et fulgurant, qui tombe là où on ne l’attend pas. Même dans son pays d’origine, où son éditeur lisboète, en 1977, se décidait pour un tirage minimal histoire de voir, loin d’imaginer les dix-huit éditions à venir le succès s’amplifiant au rythme d’un bouche-à-oreille galopant, et les diverses adaptations théâtrales qu’il continue de susciter sur la scène portugaise.

Qu’on ne s’attende donc pas à lire la chronique réaliste d’un pays au sortir de la dictature, ni même le roman de Lisbonne dans les années 1930-1940 comme certains indices peuvent le laisser supposer. On chercherait aussi en vain l’identité des narrateurs, dont l’activité nous échappe. Qu’on ne s’imagine pas non plus découvrir au fil des pages la vraie vie et les tribulations d’un personnage méconnu car, sous les dehors de l’enquête rigoureuse menée par Molero et disséquée par les fameux Austin et Mister DeLuxe, rien ne saurait être plus évanescent que cette pseudo-biographie, où les repères spatio-temporels de l’histoire, comme ceux du cadre narratif sont délibérément vagues. Pire, il faudra se méfier de ce qui est dit, car sous cet afflux torrentiel de mots, et malgré ces quelque trois cents pages de rapport extrêmement précises, nous dit-on, où est le vrai, où est le faux, qui raconte quoi et à qui dans Ce que dit Molero ?

Entre explications évasives, réfutations contradictoires, imprécisions flagrantes, les « jongleries » verbales de Molero ne cessent de multiplier les culs-de-sac du labyrinthe, égarant en chemin les deux commanditaires en quête de certitudes. Rien d’étonnant à cela, quand on devine que le dessein de l’un est sans doute à l’opposé de l’objectif des deux autres. Dans cette « conversation à trois », c’est un peu comme si la littérature s’affrontait à la réalité, une réalité toute récente si l’on pense à la dictature de Salazar qui vient de prendre fin au moment de la parution du livre, ou bien très proche si l’on songe à notre ère, où l’œil de Big Brother s’immisce toujours un peu plus dans la vie privée de chacun. Ce que dit Dinis Machado, c’est que son Molero « a quelque chose d’orwellien, prémonition d’une époque où la surveillance serait optimale, une époque de services, un service achetant un autre service et le salaire étant gaspillé en services successifs qui assurent la surveillance et le contrôle du citoyen. Big Brother est né en Union soviétique mais s’est installé dans la démocratie. »

La voix de la littérature, c’est Molero qui la transmet, s’enflant des rumeurs glanées sur les trottoirs des vieux quartiers d’une ville qui pourrait être Lisbonne, d’histoires particulières sur fond de tango des années 30, de combats de boxe mythiques, de rixes populaires dignes des meilleures bagarres de cinéma, de croyances et de superstitions, de solidarité et de folie... D’un côté, l’invention verbale, l’euphorie langagière, l’oralité débridée, le « laisser-aller au cœur du système, l’inefficacité possible du libretto, son arbitraire hautement blâmable » comme le reconnaît Molero lui-même et, de l’autre, la censure, la sécheresse du discours, le souci de ramener les situations dans l’ordre du connu, la méfiance, le nettoyage des mots, le contrôle de la parole qui échappe « à qui de droit », « au nez froncé de Computer ». Sous pretexte d’exhaustivité, Molero, qui n’est qu’une voix espiègle et pleine de fantaisie, faussement sérieuse et n’aspirant qu’à la poésie, Molero joue le jeu et biaise. Il rend compte de faits de plus en plus flous, noyés sous les interprétations de témoins multiples, libérant peu à peu l’histoire de son caractère anecdotique pour n’en garder que la quintessence, et la hausser à la dimension du mythe. Son arme, face au système implacable de la censure, c’est le délire de la langue, s’appuyant sur l’hyperbole et le néologisme, la métaphore et l’exagération, le rythme vif et l’ellipse, masquant ici quelques détails par trop signifiants, insistant là sur d’autres peu ragoûtants, comme pour décourager ses adversaires. Semant à tout-va de vrais faux indices, noyant le poisson dans les eaux troubles de l’interprétation, mais parlant toujours : Molero, porte-parole multiple de ceux qu’on n’entend jamais, traducteur des souffrances et de la misère, colporteur d’humour et de liesse, cherche la voie libre dans l’invention. Ce qu’il nous dit littéralement a finalement peu d’importance comparé à ce qu’il nous enjoint de faire, tandis qu’il nous embarque dans les méandres extravagants de ses histoires.

Tous ces indices, comme pourrait ajouter Austin, nous amènent à penser que nous détenons une sorte de précis de résistance à l’encontre des machines broyeuses, réduites à néant, par exemple, sur simple pression de l’imagination : un mot de travers, une parole en l’air, quelques vers bien rimés, une phrase qui déraille et c’est tout le système qui s’enraye.

La structure même du texte mime cet anarchisme contrôlé. Les récits s’emboîtent, les narrateurs se multiplient, les sources sont de plus en plus confuses. Mais tant que la parole passe les étoiles continuent de briller, semble nous dire Dinis Machado, convoquant à la fin de son livre tous ses amis les plus chers, héros de cinéma et de bande dessinée, écrivains chéris ou personnages admirés, tous ceux dont la fantaisie et l’expression singulière lui ont permis de résister à l’obscurité et au silence. Afin que les mots poursuivent leur chemin, il nous a semblé urgent de prendre le relais et de publier en français un texte qui déborde largement les frontières du Portugal, tant pour ses références planétaires que pour son humanité. Sans oublier l’humour, un incroyable humour vivifiant qu’on ne lit plus que rarement, porté par la candeur et la cocasserie des situations. Pour tout cela, Molero s’apparente bien à une sorte d’étoile lumineuse à placer dans la constellation des irréductibles.

DANS LA PRESSE

Molero prétend Un homme sous surveillance, un rapporteur d’imaginaire, des Bouvard et Pécuchet d’une police d’opérette forment le quatuor étrange de l’éblouissant roman de Dinis Machado.

Créées en septembre 2001, les éditions Passage du Nord/Ouest viennent d’entamer leur vie éditoriale par un coup d’éclat : la publication de Ce que dit Molero, roman du Portugais Dinis Machado. Initialement paru chez un petit éditeur, à Lisbonne, en 1977, ce roman a connu dans son pays un succès inattendu, qui ne s’est jamais démenti, pour atteindre quatorze éditions et cent mille exemplaires vendus. Traduit dans diverses langues, de l’espagnol à l’allemand en passant par le roumain et le bulgare, il était jusqu’ici inédit en français : manque surprenant qu’une simple lecture ne fait que rendre plus incompréhensible encore. Né en 1930 dans le Bairro Alto de Lisbonne où il vécut trente-trois ans, Dinis Machado est le fils d’un arbitre de football ; piqué jeune par la fièvre de l’écriture, il est un écrivain polymorphe qui ne s’embarrasse pas des genres : de la bande dessinée à la critique de cinéma, du théâtre au roman policier - sous le pseudonyme de Dennis Mc Shade -, tout en revenant toujours au journalisme sportif où il chronique notamment le football et le cyclisme, Machado écrit, naturellement. Quand arrive la révolution des Œillets, le 25 avril 1974, il est attelé à l’écriture d’un texte atypique qui deviendra Molero. Commencé quelques mois avant les événements, ce texte en devenir l’inquiète : les quarante ou cinquante pages écrites, qui devaient déjà posséder cette liberté de ton fascinante, lui font présager une publication difficile qui ne devra sa résolution qu’à la grâce des événements historiques du mois d’avril. Mais quel est donc le mystère de Molero ? Deux hommes, Mister DeLuxe et Austin tiennent le devant de la scène du roman. Nous les trouvons aux prises avec un rapport qu’ils ont commandé à une tierce personne, Molero, sur un quidam dont la vie se doit, visiblement, d’être surveillée. De Mister DeLuxe et Austin, on ne saura rien d’autre que ce duo qu’ils campent : un binôme qui évoque un composé d’autres couples littéraires comme Sherlock Holmes et Dr Watson, Bouvard et Pécuchet... De Molero, nous ne saurons pas plus, si ce n’est qu’il semble avoir pris un malin plaisir à brouiller les pistes, faire de son rapport une suite de parenthèses des plus fuyantes voire imaginaires, stratagèmes, qui, du coup, rend bien virtuelles et sujettes au doute les existences possibles du quatrième larron. « Le royaume de l’art, dit Mister DeLuxe, m’a toujours semblé quelque peu inhospitalier, je veux dire, tout a un air de course de vitesse dans les sables mouvants. » Le royaume de l’art ou le rapport de Molero. « Molero parle d’une autre partie de la vérité qui nous échappe, dit Austin en calant le rapport sur ses genoux, il parle de la vie qui se cache au fond de chaque être, du fluide qu’on perd et retrouve continuellement dans cette vie, de cet univers intime de sensations subtiles que nous poursuivons et qui nous poursuivent. » Enchaînant les citations du rapport, enfilant les perles pour commenter ce qui leur échappe, notre duo glisse « vertigineusement (...) dans de grandes spéculations critiques » si proches des pentes « savonneuses du subconscient », où le ridicule le dispute au mystère. Au « qui est qui » succède les « qui surveille qui » et « qui se joue de qui ». Irrésumable, le texte résonne des lectures de Machado qui dévora les grands classiques (comme Don Quichotte) et la littérature populaire publiée en petits volumes (la littérature de « cordel »), les maîtres du policier américain (Hammett, Chandler) ou la bande dessinée. Rocambolesque, énigmatique, chargé d’une galerie de personnages quichottesques, Ce que dit Molero, par son génie verbal, souvent oral, paie sa dette aussi aux rues du Bairro Alto : à ces personnages, à son langage, à sa faconde. IL est assurément une manière d’exposer avec jubilation et humour la puissance du langage : ce qu’il ouvre d’imaginaire, ce à quoi il réduit le plus policé et policier qui sommeille en nous-même. Tout l’art d’un romancier qui passe de relents orwelliens à « l’émotion de voler des nids ou bien l’odeur de caoutchouc des bottes de pêche de mon grand-père ». Abracadabrantesque ! Le matricule des anges N° 39 Par Pierre Hild

Qui est ce garçon ? « Ce que dit Molero » de Dinis Machado

Le saut à l’élastique comme métaphore de la littérature (et de la vie ?). On peut lire ainsi Ce que dit Molero, l’étonnant roman paru au Portugal en 1977 d’un auteur né en 1930 et dont voici le début : « Il a eu une enfance étrange », dit Austin. « En dernière analyse, toutes les enfances le sont », dit Mister DeLuxe. « Molero dit, reprit Austin, que l’enfance du garçon fut particulièrement étrange, conditionnée par des questions de milieu qui firent de lui, simultanément, l’acteur et le spectateur de sa propre croissance, pris dedans et un peu détaché, lié à ce qui l’entourait et s’en écartant, comme si un élastique l’eût éloigné du corps qu’il portait et, maintes fois, l’eût projeté brutalement contre la réalité de ce même corps, alors qu’il y avait ce bouillonnement violent de ce qu’il était et l’écume de ce qu’il pouvait être, l’aile d’un âge tendre battant sous la pluie. » Tous les personnages sont en place : « le garçon » sur qui le rapport de Molero (auquel le lecteur n’aura jamais accès directement) donne une foule de précisions si considérable qu’elle noie tout éclaircissement, et Austin et Mister DeLuxe qui dialoguent tout le roman en commentant ce texte de Molero, le premier porté vers la poésie, le second on ne peut plus terre à terre. Ce que dit Molero est un roman d’espionnage très spécial (et très bien traduit). On ne saura jamais si Austin et Mister DeLuxe sont des policiers, des médecins, des biographes, pour dépouiller tellement d’informations particulières. C’est « le garçon » qui est victime d’une surveillance tous azimuts sans qu’il en souffre forcément, parce qu’en remontant de façon invraisemblable tous les événements de sa vie et tous les êtres qu’il a croisés, Molero se passionne pour des personnages a priori secondaires dont on saura pourtant tout, pour des scènes d’enfance (bagarres, rencontres...) qu’on aurait pu croire sans intérêt et desquelles l’intérêt de Molero (puis d’Austin et Mister DeLuxe) et le talent de Dinis Machado font autant de morceaux de bravoure. L’éditeur cite une déclaration de l’auteur prétendant que Ce que dit Molero « a quelque chose d’orwellien, prémonition d’une époque où la surveillance serait optimale, une époque de services, un service achetant un autre service et le salaire étant gaspillé en services successifs qui assurent la surveillance et le contrôle du citoyen. Big Brother est né en Union soviétique mais s’est installé dans la démocratie ». Mais le roman va bien au-delà de cette réduction un peu convenue, explosant tous les genres, montrant la vanité de tout espionnage réussi, l’impossibilité de tirer quoi que ce soit de concret d’informations se déversant par tonnes mais avec une légèreté qui est le propre du texte, lequel, comme un de ses personnages, a une « intimité avec la fantaisie » lui permettant d’inventer sans relâche. Le livre cite les Marx Brothers et a en commun avec leurs films une richesse inhabituelle d’anecdotes mêlées à une désinvolture apparente quant à leur unité narrative. Tout semble digression à côté du mouvement de l’écriture, du flux verbal qui emporte le lecteur amené d’une page à l’autre à tout connaître de l’aventure du « Vampire humain » et de celle, « un peu à la Kafka, de l’homme qui s’était enfermé chez lui pendant que les mots s’amoncelaient de l’autre côté de la porte, ils se répandaient dans les escaliers et gagnaient la rue, ils s’emparaient de la ville et du pays, ils faisaient pression sur la porte, l’homme entassait des chaises et des tables à l’intérieur pour empêcher les mots d’entrer, on n’a jamais réussi à savoir la fin de cette histoire, l’auteur a pris de l’arsenic à la petite cuillère avant d’écrire le dernier épisode ». Molero recherche (et Dinis Machado trouve) « le langage libre, aspirant à la féerie, savamment négligé, la cantate du vocable populaire, l’envolée rythmique, la construction syncopée, musicale, chaque morceau assumant sa propre orchestration, hélas, le plaisir de voir chacun délivrer son message, la prose festive, galopante, de phrases et qui en entraînent d’autres, ouvrant et fermant des fenêtres sur le récit qui va crescendo », le tout aboutissant à une « euphorie langagière » qui place le lecteur dans l’étrange situation de ne jamais savoir quel rapport il y a entre chaque page qu’il lit et le roman lui-même. Le sens général le fuit, comme si le lecteur ne cessait d’être emporté par son saut à l’élastique et était parfois au-dessus du texte, parfois en dessous, et passant à toute vitesse en un éclair de seconde à sa hauteur exacte. Mais c’est le texte lui-même qui est si mobile. Du « speaker australien qui faisait des cures de silence » à l’auteur du Suceur de gencives qui pourrait difficilement prétendre comme Flaubert que sa création c’est lui, des séances de cinéma enfantines aux matchs de boxe légendaires, Ce que dit Molero ressuscite les faits de l’enfance du « garçon », mais surtout ses événements intérieurs, les mondes inventés, les détails qui sont la seule chose qui reste, la nostalgie de l’amusement, la tristesse de la joie, parfois. On dirait que ce livre invente une autre distance à soi-même, aux personnages, à la vis et à la littérature. Dinis Machado ressemble à un Borges espiègle jouant avec « le garçon », Molero, Mister DeLuxe et Austin. « “Le royaume de l’art, dit Mister DeLuxe, m’a toujours semblé quelque peu inhospitalier, je veux dire, tout a un air de course de vitesse dans les sables mouvants”. “Je pense, dit Austin en souriant, que sous un certain point de vue cela est une bonne image.” Mister DeLuxe hocha la tête. “Je n’ai rien contre les images, dit Austin, au fond je n’ai rien contre quoi que ce soit, seulement parfois mon humeur, le manque de cigarettes et mon rhumatisme ne m’aident pas.” » Libération (30 mai 2002) Comment ça s’écrit par Mathieu Lindon

Arno Bertina Ce que dit Molero de Dinis Machado Esprit, octobre 2002

Publié à Lisbonne en 1977 et traduit depuis dans différentes langues, Ce que dit Molero est aujourd’hui disponible en français. À la lecture de la traduction d’Ingrid Pelletier, on réalise que c’est un événement, tant ce roman est fascinant, à la fois désinvolte et in fine parfaitement déroutant, d’une complexité qui le rapproche peut-être des plus grands romans du XXe siècle. Au pays des pièges et des chausse-trapes, le Molero dont il est question devrait figurer en bonne place. Ni protagoniste ni narrateur de ce roman, Molero, au contraire de ce que dit le titre, n’est pas non plus celui qui parle - du moins pas directement. C’est en fait le grand absent du texte : il a enquêté et écrit un rapport qu’un certain Austin résume et détaille à Mister DeLuxe - l’homme qui a diligenté l’enquête. Le dispositif narratif, on le voit, est fait de relais. Mister Deluxe semble disposer de moyens considérables : à Molero, épuisé par son enquête, succédera un autre employé, sans que le motif de l’enquête sur « le garçon » soit plus clairement défini. Les enquêteurs observent pour observer, avec semble-t-il l’ambition folle qu’ont tous les régimes totalitaires : maîtriser une vie de bout en bout, annuler le secret, les zones d’ombres (le Portugal sort à peine de quarante ans de dictature). Ce dispositif devrait créer un sentiment de malaise chez le lecteur, mais il se trouve finalement contrebalancé, ruiné, par la nature même des observations faites par Molero et rapportées par Austin. Impressions, sensations, cris des rues : tout y passe, tout nourrit le rapport de Molero qui, au fil des pages, ressemble de moins en moins au rapport policier que l’on redoutait, et de plus en plus à un patchwork grouillant qui mêle bribes d’interrogatoires, chansons et proses poétiques - quand l’accumulation des voix et les enchâssements de récits ne transforment pas la page en une sorte de cacophonie joyeuse et exultante.

Molero interroge en effet toutes les voix du quartier et d’ailleurs, ceux qui ont connu « le garçon », cet enfant sans histoire qui évolua au sein d’une bande de gosses des rues avant de devenir l’auteur d’un recueil de poèmes et d’aller se perdre, littéralement se disperser, aux quatre coins du globe. Le témoignage de ceux qui le fréquentèrent ou l’aperçurent est l’occasion de voir les gamins de la bande apparaître, se chamailler, hurler et disparaître. Comme après un mauvais coup, quand ils traquaient le vampire, cassaient des vitrines ou lorsqu’ils allaient peloter les ménagères dans la promiscuité du marché. Tout le quartier vit avec eux, au rythme des surnoms délirants, des histoires racontées et des événements du monde vécus sans quitter le quartier, avec la verve des quartiers populaires : Le garçon a fait la Guerre mondiale en circulant, avec la bande, entre le parti germanophile, qui siégeait à la charbonnerie du Galicien, et le parti anglophile, qui se réunissait autour de Silva Farmacêutico. Tout n’est que parole mais la vie est si épaisse que parler constitue déjà un acte conquérant. Au résultat, la vie du quartier est bien trop vive et forte pour que le rapport ne dérive pas, et Molero confessera que les « meilleurs moments » de son rapport sont précisément les « égarements », les « intermèdes », qu’il explique par sa Fascination pour l’oralité, le langage libre, aspirant à la féerie, savamment négligé, la cantate du vocable populaire, l’envolée rythmique [...], la prose festive, galopante, de phrases engendrant des phrases [...] ouvrant et fermant des fenêtres sur le récit [...] cette euphorie langagière qui donne délibérément, avec l’approbation de qui de droit et le nez froncé de Computer, dans le lyrisme, l’affectation, la parodie, la tragédie, la nostalgie. La phrase est tendue entre deux extrêmes, ouvertes à tous vents avec ces virgules qui empêchent en permanence que la phrase ne se referme ou qu’elle soit refermée. Si bien que l’on passe sans cesse d’un plan de récit à un autre, d’une couche de temps à une autre. Le souffle de Machado est impressionnant, il donne le vertige. L’idée d’un ordre possible s’éloigne et les témoignages s’accumulent sans que l’on ait pour autant l’impression de connaître « le garçon ». Molero - et Mister DeLuxe dans son bureau - n’a plus qu’à suivre le cours impétueux d’une vie galopante. Et lorsque jeune adulte, « le garçon » commence à écrire, le roman se met à fourmiller de réflexions sur l’écriture qui sont autant de mises en abyme du travail de Machado : le mot juste, celui qu’il faudra conserver, sera celui qui « descendra du 5e étage jusque dans la rue », celui qui sera « comme une cerise ». Passée cette étape d’observation de la langue, le roman quitte la rue, la vie du quartier, et comme s’il était passé de l’autre côté du miroir, annulant tout reflet ou comme si une mue s’était opérée, le rapport de Molero part sur les routes du monde à la recherche du garçon qui semble vivre trente vies en une seule, présent en même temps aux quatre coins du monde, en Pennsylvanie et au Tibet. Dérèglement de tous les sens. Si les expériences et les images s’accumulent alors à une vitesse surprenante, vertigineuse, le texte conserve néanmoins un ancrage physique, un rythme essentiel que les virgules indiquent à la façon d’un métronome intransigeant : « c’est le battement dans mes poignets qui m’a ramené ici », dit le garçon, dans le quartier de l’enfance où il « vien[t] seulement régler la vitesse de [son] sang sur la cadence de la marche », et cette tension entre ce rythme et un récit déboussolé fait apparaître « la savante architecture de la joie ». Un roman comme une prière de derviche tourneur.

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