



Extraordinaire témoignage de l’imaginaire de la Renaissance, Alector nous embarque sur le dos de Durat, hippopotame ailé, pour un voyage fantastique en compagnie de Franc-Gal, héros fondateur de la Gaule. Afin d’échapper au déluge, Franc-Gal parcourt le monde et les âges avec pour mission de civiliser les peuplades sauvages, odyssée que la naissance de son fils Alector (le coq en grec) ne pourra interrompre. Né dans un œuf couvé par une femme-serpent, Priscaraxe, Alector est un enfant précoce, doté naturellement d’éperons dor. Devenu écuyer, le jeune homme décide de partir à la recherche de son père. Dès lors nous suivrons, en un récit novateur digne de l’Arioste, se jouant du temps et de l’espace, les aventures parallèles des deux héros faites de combats contre des êtres monstrueux, de récits mythologiques et d’enseignements philosophiques. Leur quête achevée, père et fils se retrouvent en la cité d’Orbe, ville utopique, dans laquelle l’homme et l’univers s’unissent en luttant contre l’injustice et le chaos.
Chef-d’œuvre romanesque, dont le rythme enlevé n’a d’égal que la richesse de la langue et des sources, Alector est le premier volet d’une « épopée française » au clin d’œil rabelaisien. L’intolérance ne permit pas à Barthélémy Aneau de rédiger la suite d’Alector puisqu’il fut assassiné en 1561 pour hérésie.
L’Utopie de Morus, L’Atlantide de Bacon ou Verulam, La cité du soleil de Campanella [...], et la description de la grande ville d’Orbe et des Orbitains, que le docte Barthélémy Aneau nous a donnée sur la fin de son mystique roman intitulé Alector, ne sont rien autre chose que des projets suivant lesquels on pourrait espérer de réussir à perfectionner et à réformer la conduite des hommes.
Gabriel Naudé, 1649.
L’auteur
Barthémémy Aneau est né à Bourges vers 1505. La fortune de ses parents, qui appartiennent à la bourgeoisie berruyère, lui permet de fréquenter le collège et d’y côtoyer les enfants des familles nobles dont il cherchera plus tard la protection. À l’université de la même ville, deux maîtres vont exercer une influence déterminante sur sa formation intellectuelle, et peut-être sur son destin. Le premier, Andrea Alciat, juriste et humaniste italien, a été accueilli en grande pompe à l’université (1529). Sa réputation est telle que François Ier lui-même vient assister à ses cours. Il est vrai qu’il a su rendre aux textes juridiques antiques leur clarté, en les débarrassant des gloses nombreuses qui avaient fini par les obscurcir. Le jeune Barthélémy, qui suit ses cours, obtiendra un doctorat de droit. Exercer le droit, pratiquer la justice, c’est pour Aneau retrouver l’harmonie cosmique et la recréer parmi les hommes : c’est proprement accomplir un acte divin.
Le second de ces maîtres influents est Melchior Wolman. Cet helléniste de renom, réformé convaincu, arrive à Bourges accompagné du jeune Théodore de Bèze, tout juste âgé de onze ans. Les idées de la Réforme ne sont certes pas inconnues à notre auteur, puisque certains de ses condisciples, dont Calvin, les ont adoptées ; et si rien ne nous permet d’affirmer qu’il y fut favorable, sa vie et son œuvre révèlent à leur égard une tolérance qui finira par lui coûter la vie.
Mais Wolman et Alciat sont avant tout de grands humanistes qui prônent le retour à la lettre des textes, le refus des intermédiaires, prêtres ou commentateurs, et le libre exercice de la pensée critique. Aneau mettra ces préceptes en application, non seulement comme érudit et comme traducteur (Cicéron, Ovide, Horace), mais encore en tant que pédagogue.
Après avoir obtenu son doctorat, il arrive à Lyon en 1533 afin d’enseigner la rhétorique au collège de la Trinité qui dépend du Consulat de la ville. L’enseignement de qualité y est payant pour la plupart des élèves, issus de la riche bourgeoisie financière et marchande lyonnaise, et gratuit pour quelques orphelins. Sous la régence du Principal Cublize la discipline est des plus relâchées, et lorsqu’un pédagogue est assassiné, les parents s’empressent de retirer leurs enfants. Nous sommes en 1540. Le 4 mai, Aneau remet au Consulat ses propositions qui visent à rétablir la discipline et à réorganiser l’enseignement. Il est nommé Principal en septembre de la même année. Il part immédiatement à Paris choisir des professeurs compétents et « de bonnes mœurs ». Parmi ceux-ci, certains sont acquis aux idées de la Réforme, comme Bigothier, qui professe à l’égard d’Aneau une admiration bien embarrassante. D’autres ne se gênent pas pour faire du prosélytisme. Aneau laisse faire.
À la tête du collège de la Trinité, il va mettre en place une pédagogie nouvelle, proche de celle que défendent les humanistes. Il faut prendre en compte le degré de maturité des élèves, leur développement, et refuser de remplir leur tête coûte que coûte dès le plus jeune âge. Plutôt que d’ânonner bêtement le latin dès les premières classes, on y doit avant tout apprendre à bien comprendre, parler et écrire sa propre langue. Contre l’usage d’une époque où les langues vernaculaires sont méprisées au profit du latin, Aneau se fait le défenseur du « langage françois ». C’est seulement lorsque les élèves connaissent leur langue maternelle que peut commencer l’enseignement du latin et, pour ceux qui le souhaitent, du grec et de l’hébreu. Enfin, aux plus grands, on enseigne « l’éloquence droite et juste », la rhétorique. Le mercredi est consacré aux « jeux libéraux » et non « brutaux », ou à une « promenade aux champs ». Aux châtiments corporels on préférera une saine émulation et l’exemplarité des professeurs. L’hygiène corporelle, vestimentaire et alimentaire est très surveillée.
Le poste de Principal n’étant pas très bien payé, Aneau augmente ses ressources en travaillant comme correcteur, notamment dans l’atelier de l’imprimeur Gryphe. Parmi ses collègues : Alciat, Dolet, Rabelais, Marot. Il semble avoir fréquenté ce dernier avec lequel il travaillera à la traduction des Métamorphoses d’Ovide. Avec Scève, il organise sans doute une partie des festivités auxquelles donne lieu l’entrée d’Henri II à Lyon (1548). En 1550, il publie sans nom d’auteur le Quintil Horatian, critique honnête de la Défense et Illustration de la langue française (Du Bellay), dans lequel l’érudit lyonnais prend la défense de la vieille poésie française, et notamment de Marot. Si Aneau comprend qu’on cherche à enrichir la langue française, il ne pense pas pour autant que « nos majeurs » l’aient laissée « si pauvre et si nue », et se méfie de ceux qui ne faisant que s’arrêter à « la beauté des mots, perdent la force des choses ».
En 1551, il quitte son poste de Principal, sans doute pour briguer à Bourges la chaire vacante de professeur de droit. À cette occasion, il écrit Juris Prudentia, long poème sur la naissance et l’importance du droit, profondément influencé par la prisca theologia (théologie antique). Cette doctrine héritée des néoplatoniciens italiens (notamment de Marcile Ficin et Pic de la Mirandole) prétend que les lois et les religions ont une origine unique et qu’une harmonie secrète préside à leur apparente diversité. Professer ce syncrétisme religieux est dangereux à une époque où la France catholique se montre beaucoup moins tolérante. En 1551 en effet, l’Édit de Chateaubriant, qui fait suite à la conjuration d’Amboise, renforce la répression contre les « hérétiques » (c’est-à-dire principalement les réformés). Le successeur d’Aneau à la tête du collège de la Trinité aura pour obligation d’assister à la messe chaque dimanche. N’était-ce donc pas le cas de son prédécesseur, et faut-il voir dans cette clause la vraie raison de son départ ? En outre, les Jésuites font pression sur les consuls lyonnais pour qu’ils leur confient l’administration du collège. Ces derniers résistent, mais peut-être leur sacrifient-ils Aneau.
L’ancien Principal n’obtient pas le poste qu’il briguait à Bourges. Aussi revient-il à Lyon, où il continue sa collaboration avec l’imprimeur Macé Bonhomme pour lequel il a déjà traduit les Emblèmes d’Alciat (1549). Il y publiera sa propre production de poèmes emblématiques : Picta Poesis et L’Imagination poétique (1552), et sa traduction, en collaboration avec Marot, des trois premiers livres des Métamorphoses (1556). Est-ce auprès de Macé Bonhomme qu’Aneau est initié à l’hermétisme et à l’alchimie, ou s’y intéressait-il auparavant ? Quoiqu’il en soit, ces activités n’ont rien d’un jeu innocent : afficher de telles passions, fréquenter des imprimeurs notoirement réformés comme Dolet et Arnoullet, préfacer l’ouvrage d’un autre réformé, Hoteman, c’est en effet se mettre en grand péril, comme la suite des événements le prouvera tragiquement. Cependant, devant l’incapacité de ses successeurs à la tête du collège de la Trinité, le Consulat fait de nouveau appel à ses services. Le 19 septembre 1558 un traité lui confie le collège pour quatre années. Mais sous la pression de plus en plus grande du clergé, une clause stipule qu’il est interdit d’y enseigner « aucune doctrine ni livres défendus ni censurés contre notre Sainte Mère l’Église ». L’année suivante, il organise un spectacle nautique pour fêter la signature du Traité de Cateau-Cambrésis et écrit une préface à la traduction française de L’Utopie de Thomas More par Jean le Blond. Mais l’étau se resserre autour d’un homme dont l’indépendance déplaît aux deux camps, ce qui le prive de tout soutien. Dans une lettre à Calvin, de Bèze déclare qu’il est « impie et digne de supplice ». Quant aux Jésuites, ils l’accusent d’être un nouveau Socrate corrupteur de la jeunesse. L’esprit de l’humanisme est mort. Alector, publié en 1560, est trop imprégné de prisca théologia pour plaider en la faveur de son auteur. La volonté de créer une épopée et une cosmologie françaises sont peut-être un signe qu’Aneau cherche à plaire au roi. Sa dédicace nous laisse à penser qu’il se retourne avec nostalgie vers sa ville natale, plus accueillante aux idées « hérétiques ».
Le 5 juin 1561, jour de la Fête-Dieu, un jeune illuminé se précipite sur la procession et renverse le ciboire. On se saisit de lui, on lui coupe les mains, on le pend, et son corps est brûlé le jour même sur le parvis de l’église. Mais la foule est ivre de sang, elle réclame d’autres victimes. La réputation d’Aneau a-t-elle suffi pour le transformer en bouc-émissaire, ou a-t-on habilement dirigé la vindicte populaire contre lui ? Le collège de la Trinité est assiégé. On entre, on se saisit du Principal, on l’entraîne au-dehors, « et après lui avoir baillé [donné] plusieurs coups d’épées, de hallebardes et autres bâtons [armes blanches] sur sa personne », on le laisse « mort étendu au milieu de la rue, au grand scandale des petits enfants, écoliers et autres étudiants audit collège ».
En 1565, les Jésuites obtiennent l’administration du collège de la Trinité.
Alector ou le coq
Alector est un des chefs-d’œuvre de la narration en prose française. Empruntant à tous les genres, mélangeant les registres (comique, héroïque, tragique), il les porte à un degré de perfection inégalé à son époque. Héritier du roman chevaleresque, sa structure en détruit la narration traditionnellement linéaire au profit d’une configuration circulaire et spirale dans laquelle chaque élément se répond et s’enrichit métaphoriquement. Présenté comme un manuscrit retrouvé, il est précédé de quelques fragments qui le rattachent à la plus haute Antiquité, puis commence in medias res par le combat du jeune héros éponyme, Alector, avant de nous conduire à travers le destin fabuleux de son père, Franc-Gal, jusqu’au déluge et aux premiers temps de la civilisation. Le dialogue entre les deux vieillards, Franc-Gal et Croniel, qui s’en vont vers Orbe, ville utopique où Alector attend son jugement, aborde les plus hautes questions métaphysiques sous la forme de récits mythologiques. La prisca theologia nourrit profondément cette « histoire fabuleuse », et les mythes empruntent autant à l’antiquité païenne qu’à la tradition biblique. Les personnages en acquièrent une stature symbolique imposante et d’une richesse presque infinie. Cependant, les sentiments simplement humains, les détails les plus réalistes, lorsqu’il s’agit par exemple de décrire les impulsions d’un enfant en bas âge ou les désirs les plus morbides d’un homme aveuglé par sa passion, empêchent qu’ils ne se transforment en allégorie. Nous sommes en présence d’une œuvre qui se referme parfaitement sur elle-même, tel cet anneau dont notre auteur porte le nom, et qui dans le même temps, semblable aux ondes qui se propagent, s’ouvre de toute part. Car ce que Rabelais réalise sur le plan du langage, Aneau le réalise sur le plan de la structure du récit. Où l’un joue avec les mots, leur polysémie, l’autre joue avec les mythes, enrichissant et renouvelant leur sens par leur ambivalence. Aucun personnage n’est figé par la surdétermination des références mythologiques, mais demeure toujours en quête, comme Franc-Gal pérégrinant autour de la « ronde » (la terre), à la recherche du temple souverain, puis de cet autre soi-même, de ce fils du soleil qui seul lui permettra de se rejoindre dans l’illumination de la sagesse, et « d’achever sa propre forme » dans la possession de la joie et de l’amour. Chacun se transforme au gré des situations et des rencontres, des figures mythologiques qu’il réactualise. Il en est de même pour la République utopique d’Orbe, qui n’est pas la ville parfaite de Thomas More, mais cet ombilic où microcosme et macrocosme, homme et univers peuvent se rejoindre et s’unir : conçue à leur image, elle est tout autant qu’eux guettée par le mal ou menacée par le chaos.
Roman français, Alector l’est à plusieurs titres. D’abord il tente de faire pièce aux Italiens, en leur opposant une tradition antique aussi grande que la leur, qui mélange les cultures celte, latine, grecque, troyenne et juive. Ensuite, il tente de démontrer que la langue française est suffisamment riche pour rivaliser avec le latin ou le grec. Certes, Aneau n’est pas un créateur forcené de néologismes comme le fut Rabelais, mais on s’aperçoit au fil de son récit fabuleux qu’il ne cesse de travailler à étoffer la langue française par des traductions de mots latins ou grecs et la pratique presque systématique de la synonymie. Si les énumérations ne sont pas aussi exhaustives que dans le Gargantua ou le Pantagruel, les descriptions des vêtements, des bâtiments, des armes, sont somptueuses, et font songer à ces tableaux flamands et hollandais qui, à la même époque, tentent de retenir dans leur surface modeste toute la splendeur du monde.
Et si le monde flamboie et resplendit, c’est qu’il est enrichi sans cesse d’allusions et d’emprunts aux symboles de nombreuses traditions : religieuses, hermétiste ou alchimiste. Alector est un « feuilleté » qui, derrière une image, un symbole ou une allusion, semble toujours cacher une autre image, un autre symbole, une autre allusion ; où chaque mythe semble si bien enveloppé et envelopper qu’en découvrir un, c’est aussitôt faire fleurir tout un bouquet : chaque élément, au fil du récit, se voit dépossédé des limites de sa définition et par la même livré à l’infini des signes et des ressemblances possibles.
Car pour l’humaniste de la Renaissance, il s’agit moins d’examiner le bien fondé des traditions, qu’elle soient juives, chrétiennes, païennes, ou ésotériques, que de travailler à leur unification dans une aspiration irénique profonde. Que des hommes comme Aneau aient cru ou non à la vérité effective de telle ou telle tradition, importe moins que leur tentative d’en renouveler le sens pour en combattre les dogmatismes et les scléroses. Leur défaite reste la nôtre.
Souhaitons que le lecteur contemporain soit désireux de tracer son histoire au sein de ce récit fabuleux. Pour l’y aider, quelques notes esquissent des voies possibles. La brève bibliographie ci-dessous pourrait lui permettre d’aller plus loin.
Comme pour les autres textes édités dans la collection « Les Muses inconnues », l’orthographe a été modernisée. Les modifications importantes sont indiquées en notes. Les mots obscurs sont expliqués par une définition en vis-à-vis. Un glossaire permet de retrouver les occurrences multiples.
Le matricule des anges n°48 (15 novembre-31 décembre 2003)
L’enchanteur renaissant
« Joyeuseté et beauté » à foison, avec la redécouverte d’une « histoire fabuleuse » tissée par Barthélémy Aneau, il y a plus de quatre siècle.
Il faut encore saluer les Éditions Passage du Nord/Ouest. Une nouvelle fois, un texte d’un autre âge revient à la lumière, et s’avère essentiel ; une nouvelle fois, Georges Bourgueil sait l’éclairer sans académisme ni vaine érudition. Comment donner une idée de cette flamboyante histoire, à la croisée du récit fantastique et du conte philosophique ? Disons, pour commencer, qu’un protagoniste, Franc-Gal, parcourt la terre, ou pour le dire autrement, qu’il « circuite la ronde ». Monté sur un hippopotame ailé, il raconte son passé - qui remonte jusqu’au déluge - en même temps qu’il prévoit « le cours de sa pérégrination » vers Orbe, cité utopique. C’est dans cette même ville qu’aboutira le deuxième personnage, son fils Alector, lequel doit être jugé pour un crime qu’il n’a pas commis : un fils merveilleux, né deux fois, écuyer aux éperons d’or parti lui-même en quête de son père. Voilà de quoi réjouir tous les lecteurs. L’odyssée de Franc-Gal, mythique fondateur de la Gaule, piquera l’intérêt des historiens ; les lettrés, quant à eux, trouveront matière à mille comparaisons avec d’autres œuvres et d’autre auteurs plus connus de la Renaissance (la Franciade de Ronsard, l’Utopie de Thomas More, les trouvailles linguistiques de Rabelais, etc.) ; mais surtout, l’imagination de tout un chacun s’emballera. Il y a des sauvages centaures, des monstres marins, des enlèvements, des cataclysmes, une tête qui vole, un vivant qui fait l’amour avec une morte. C’est un monde qui s’ouvre, avec l’allégresse propre aux appels d’air : le temps se dilate au gré des présages et des retours en arrière, comme s’il s’agissait d’approfondir un présent devenu vaste conscience du monde ; l’espace s’offre tout entier dans des pérégrinations qui permettent de « connaître toutes les parties » de notre « maison universelle ». L’auteur paraît prôner « L’un-en-toutes-choses », les diverses traditions (juives, chrétienne, païenne ou ésotérique) s’affolant et s’articulant joyeusement. Franc-Gal serait-il Herakles ou Noë ? Sa femme Priscaraxe, Mélusine ou Lilith ? Qu’importe : dans les pages d’Alector ou le Coq, toutes les régions de l’Etre communiquent et se font écho. En 1560, il semble que l’infiniment grand et l’infiniment petit n’effraient pas encore, et que le monde, la terre et la ville peuvent se refléter et se reconnaître. Témoin le geste civilisateur de Franc-Gal, qui donne aux hommes devenus « barbarins » le goût de « la suave liqueur du vin », comme le désir de faire de « braves robes » qui laissent paraître aux femmes « le plus beau de leur humanité » - leur cou. Témoin encore la scène de « vénuste délectation » qui décrit dans un érotisme enchanteur la rencontre avec Priscaraxe, « engendrée par le soleil et l’humeur terrestre par le soleil échauffée », « ventre coquillé blanc et poli » et « à la queue serpentine ». L’écriture faite de « doux langage » est, on le voit, le joyau de l’ouvrage. Si, comme le disait Rousseau, il y a un âge de l’humanité où l’on aurait aimé demeurer, sans doute peut-on dire alors la même chose de ce moment de la langue, langue si maternelle qu’elle peut encore porter son lecteur. Il faut toutefois quitter ces régions enchantée. Aneau, professeur de droit épris d’universalité, Aneau qui s’attaque ici avec verve et véhémence aux « arts de la fausseté et du mensonge » - « idolâtrie », « sophisterie », « médicastrie »... -, Aneau qui fait le procès de la « corrupta eloquentia », fut par ailleurs soupçonné de vouloir corrompre la jeunesse. Le 5 juin 1561, on le laisse mort au milieu de la rue, après le siège du collège dont il est le principal. La ville de Lyon n’est pas la ville d’Orbe.
Gilles Magniont

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