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En 1878, les Kanaks de Nouvelle-Calédonie, écrasé depuis plus de vingt-cinq ans par la machine coloniale française, se révoltent sous le commandement du chef Ataï. La France fait donner la troupe, et c’est ainsi que Michel Millet, carrier de Châlon, débarque à Nouméa, simple soldat dans l’artillerie. Il décide de tenir ses Carnets de campagne. Écrits au fil des jours, il y consigne les marches et contre-marches, les errances dans la forêt moite à pousser ou tirer un canon qui s’enlise, parle de la nourriture trop pauvre, du sommeil rare, des ennemis omniprésents mais que l’on aperçoit jamais, des colons et des condamnés au bagne, de cette Grande Terre en proie aux flammes et à la guérilla - de cette grande insurrection noyée dans le sang.
Les carnets de Michel Millet ne sont pourtant pas un simple document. L’homme de troupe, tout juste alphabétisé, passe outre, et entre en littérature par effraction. Son écriture aberrante se déverse d’un trait, en une logorrhée ignorant syntaxe, orthographe et ponctuation, pour devenir une excroissance sans équivalent de l’oralité dans la littérature. Car les mots de Michel Millet peignent avec une force inattendue cette armée française en campagne, par touches impressionistes et naïves, à la manière de Céline dans son Casse Pipe, à la fois louffoque et tragique. Et voilà que surgissent de ce galimatia les atmosphères de la Nouvelle-Calédonie plongée dans le chaos : villages de cases brûlés, cadavres de colons abandonnés, têtes de kanaks tranchées, portées comme trophés. C’est aussi le Désert des Tartares de Buzzati qui affleure, mais dans le décors d’un Pacifique Sud qui a perdu toute dimension paradisiaque.
La Guerre d’Ataï, telle que la dénomment les Kanaks, est encore dans les mémoires, et les chants traditionnels continuent d’alimenter le souvenir de la grande insurrection. La traduction de l’un de ces récits est ici présentée en introduction au texte de Millet. De la parole kanak à l’écriture au ras du sol du soldat français, se dévoile l’abîme de l’incompréhension mutuelle entre les deux cultures. On trouve ici planté le germe des déchirements toujours vivaces de la Nouvelle-Calédonie, que l’on cherche encore à exprimer par de justes mots.
Michel Millet (1853-1923), est né à La salle, Saône et Loire, canton de Cluny le 20 mars 1853. Son père est maître carrier. Il apprend à « lire et à écrire » probablement dans une pension tenue par des religieuses. Il travaille très jeune à « tailler la pierre » avec son père, mais il fait parti de la classe 1873 : ayant tiré un « mauvais numéro » (le numéro 3), il est incorporé le 10 novembre 1874 et il est envoyé en Nouvelle-Calédonie, dans le 28ème régiment d’artillerie de la Marine. Il rédige durant son séjour une sorte de journal sur de nombreux petits carnets.
Alban Bensa est anthropologue, directeur de recherche à l’École des Hautes études en sciences sociales. Il mène des recherches sur les chefferies kanaks depuis 1973. Il a publié ses écrits dans Chroniques kanaks, Ethnies, 1995, et a coordonné l’ouvrage rassemblant les textes de Jean-Marie Tjibaou chez Odile Jacob, La présence kanak, 1996. Il a enfin publié Nouvelle-Calédonie, vers l’émancipation, chez Gallimard, collection « Découverte ».
Comment peut-on être kanak ?
Au nord de Mâcon, dans le canton de Lugny, La Salle est un village sans histoire aux premières heures du XXe siècle. Les soirs d’été, sur le perron de la maison de ses ancêtres, vignerons et tailleurs de pierre, un viel homme raconte, sans se lasser, la geste qu’il a vécue, trois ou quatre décennies plus tôt, en Nouvelle-Calédonie. Artisan-soldat, il y passa cinq ans, de 1874 à 1879, et eut donc à participer à la répression de l’insurrection kanak de l’été 1878, qui secoua l’île jusqu’au printemps suivant. D’une voix profonde, Michel Millet raconte aux villageois et saisonniers de retour des vignes ou des carrières voisines un monde exotique dont le charme puissant l’obsède. Niaoulis et papayers, tarot et pomme-cannelle, bougna et pilou pilou : plantes, fruits et rituels, alimentaires et festifs, s’invitent ainsi dans une campagne tempérée où les popinées et les tacatas, entendez femmes et sorciers kanak - tayots et broussis -, amis ou ennemis, réenchantent l’horizon.
Parfois, c’est par analogie que Millet livre son impression personnelle, accessible aux paysans bourguignons qui l’écoutent. (Nous chargons nos mousqueton, modél fusil chassepot et à la main prèsque le doi sur la détente, moi qui avais fait la chasse dans mon pays, je marchais en vrai braconier). Ces parties de chasse n’atteignent jamais au rang d’affrontement idéologique. La lutte n’est ici qu’un récit de péripéties émaillé de notations pittoresques sur des tribus et des mœurs qui l’intriguent et le fascinent parfois. Prudence ? Indifférence à la dimension politique (la Nouvelle-Calédonie est une terre de déportation où combattants algériens et leaders de la Commune expient leurs crimes envers la nation) ? La question reste ouverte.
Illustrant avec docilité le catéchisme républicain du moment, l’artilleur-écrivain se réjouit certes de tuer un canac ; il n’en abattra aucun en fait, jamais réellement confronté aux casse-tête, frondes, haches et autres sagaies, ni même aux fusils dérobés par les rebelles dans les habitations qu’ils pillent, trop occupé à transporter le canon dont il a la charge, arme inutile car inadaptée au terrain et à la guérilla. Cela ne l’empêchera pas de commenter avec curiosité les techniques de combats et de négociations, le rôle des femmes guerrières, les rituels festifs et sacrés (là, sans doute, certains préjugés sur les sauvages l’empêchent-ils de mesurer en anthropologue la singularité de certaines cérémonies). Du grand cahier où Millet consigna ses souvenirs ne subsiste que le carnet relatant sa vie militaire - le seul qui fasse écrit ? Un texte en tout cas.
Ce qui frappe, avec le parti pris de conserver l’orthographe, la syntaxe et la ponctuation d’un homme qui se forge un outil littéraire propre pour transmettre le souvenir de ce moment singulier, c’est la présence d’une voix, son timbre, son phrasé même, tant la lecture à voix haute livre parfois la vraie leçon, masquée par une restitution phonétique très approximative (Dans la soiré jetait avec un camarade). Cette écriture qui semble ne pas en être une, tant elle ignore les codes et injonctions du monde lettré, le devient à force d’incarner la résistance de l’oralité à l’épreuve de la transcription écrite.
En écho à cette voix, la Guerre d’Ataï livre la version kanak de l’épisode, transmise sur près d’un siècle. Une confrontation qui atteste du malentendu, plus encore de l’incompréhension entre deux mondes où les passerelles sont aussi fragiles qu’incertaines.
Philippe-Jean Catinchi
Article paru dans Le Monde des Livres du 6 août 2004
Date de parution : mai 2004
144 pages
Format : 12,5 X 20 cm
ISBN : 2-914777-14-0

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