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Parole d’éditeurs

la fête des Anes ou la mise à mort du livre

Première partie

mercredi 9 juillet 2003, par René Rougerie

Toutes les versions de cet article :

  • [français]

René Rougerie a crée sa maison d’édition voici plus de cinquante ans, à Mortemart, en Haute-Vienne. Son obsession pendant ces décennies fut de faire connaître la poésie et défendre des textes d’auteurs dont le nom échappait à la plupart. « Une folie », dirait certains, tant la poésie n’est pas censée faire vendre. Pourtant, après cinquante ans d’activité, la maison d’édition Rougerie est devenue une référence à laquelle tous les amateurs de poésie ne cessent de faire allusion. Grâce à l’activité des Rougerie, des textes inédits de Saint-Paul Roux, d’André Suarès, de Joë Bousquet ou encore Victor Segalen restent disponibles aux lecteurs français. Comme l’a dit un jour Jérôme Garcin, René et Olivier Rougerie « perpétuent cette discipline du rare, où ont jadis excellé Guy Levis-Mano et José Corti ».

Les Rougerie père et fils sont des artisans-éditeurs qui éditent sur une vieille presse du dix-neuvième siècle, refusent le massicotage des feuillets cousus à la main, parcourent chaque année la France et vont à la rencontre de quelques quatre mille libraires qui sont autant de fidèles.

En 1985, René Rougerie écrivait un livre, « la fête de l’âne ou la mise à mort du livre ». Ce texte, bien qu’il ait été écrit il y a de cela plus de quinze ans, reste encore d’actualité par les problèmes qu’il aborde, et représente un témoignage précieux sur le monde de l’édition en France. De larges extraits de ce livre sont disponibles à la lecture, sur Contre-feux, grâce à l’aimable autorisation de René Rougerie. Qu’il en soit chalereusement remercié.


Des grands devenus fragiles et… de quelques autres

Cette première moitié du vingtième siècle fut sans aucun doute l’âge d’or de la « grande » édition. Un nom symbolise à juste titre celle-ci aux yeux du public : Gallimard. Il y eut aussi, il y a encore : Grasset, Flammarion…

Seuls quelques oublis, quelques erreurs de diagnostic permirent à de petites maisons de voir le jour et de subsister.

Le philosophe Gaston Bachelard, en mal d’éditeur, trouva José Corti. Il en fut de même pour Julien Gracq. De nombreux poètes - et non des moindres - figurent au catalogue de Guy Lévis-Mano. Ainsi vit-on heureusement apparaître un libraire-éditeur et un typographe-poète-éditeur qui illustrèrent de belles et différentes manières les lettres françaises pendant une cinquantaine d’années.

Quelques expériences, plus modestes encore, méritent mention ; entre autres, celles de Kra ou de ces amateurs éclairés que furent Jean Digot avec « Les Feuillets de l’Ilot » (de 1936 à 1940 il publia les premiers écrits de Cadou, Obaldia, Rousselot, Béalu, Guillaume…) et Jean Bouhier (« son » Ecole de Rochefort édita les mêmes à l’exception d’Obaldia -, mais encore Luc Bérimont, Michel Manoll… beaucoup de jeunes qui tiendront leurs promesses). Il y eut aussi Debresse qui publia Bousquet entre autres -, mais qui n’eut pas l’audace de prendre à sa charge tous les risques de l’édition. Le compte d’auteur était d’ailleurs chose courante, même chez les meilleurs *. Il n’était pas encore cette gangrène qui pourrit l’édition depuis une trentaine d’années.

« Vous me paierez quand vous pourrez », écrivait Debresse à Bousquet. L’éditeur - même s’il y avait déjà quelques escrocs - était le plus souvent l’ami de l’auteur et non son exploiteur, comme il l’est devenu dans de trop nombreux cas.

Mais de ce problème nous reparlerons.

La situation a évolué depuis 1945. La « Grande Maison » existe toujours, toujours prestigieuse. Je dirai même que certains Grands sont devenus des Géants ; mais des géants fragiles. Ils ont suivi l’évolution des techniques. Ils ne pouvaient d’ailleurs faire autrement. Alors que la machine imprimait un millier de feuilles à l’heure, elle en a bientôt imprimé quatre ou cinq fois plus… et aujourd’hui ces chiffres sont à nouveau très largement dépassés.

L’offset, dans la plupart des cas, a pris le relais de la typographie, au détriment de la qualité, mais au nom de la sacro-sainte compétitivité. Il faut produire toujours plus. Le public, lui, reste pratiquement le même. A cause de nombreuses autres sollicitations, il aurait plutôt tendance à diminuer.

Tout cela a créé, crée de plus en plus de problèmes, des difficultés de plus en plus graves et, si l’on n’y prend garde, aboutira à beaucoup de naufrages, à l’asphyxie du livre.

Certains nous annoncent déjà une nouvelle civilisation. Un « spécialiste » déclarait récemment sur les ondes que nous allions, grâce à la communication, revenir à une civilisation orale… en attendant sans doute un nouvel âge des cavernes. Nous n’en sommes pas encore là… mais y allons gaiement !

Ainsi ceux qui pendant des années ont semé à tous vents, aujourd’hui abrités derrière une simple façade d’édition, sont devenus des publicistes et hommes d’affaires à la mode de l’étranger. Peu soucieux du livre, ils gèrent en réalité une sorte de maison de sous-traitance, dans le sillage d’un groupement industriel spécialisé dans les technologies de pointe. Face à celles-ci, continuerons-nous à jouer les moutons bêlants ? Cesserons-nous de nous inquiéter hypocritement de ce qui se passe chez nos voisins (par exemple en Allemagne) et oserons-nous regarder en face une situation qui se dégrade chaque jour un peu plus ?

Pour l’heure, toutefois, les Géants, Gallimard la Littérature, Hachette le Commerce, tiennent une large place du marché et pour beaucoup occultent d’autres activités.

Mais que constate-t-on ? Dans le meilleur des cas les Grands restent, dans une certaine mesure, soucieux d’un passé et d’un présent culturels. Ils publient la plupart des écrivains contemporains importants ; mais ne jouent plus pleinement leur rôle de découvreurs - en particulier dans le domaine de la poésie, même si Gallimard et Flammarion possèdent encore de précieuses collections poétiques. Ils se sont même parfois désintéressés de certains auteurs dont ils avaient publié les premières œuvres, auteurs qui avaient contribué à leur renommée, sinon à leur fortune… ce qui nous a permis de publier Pierre Albert-Birot, Joe Bousquet, Jean Follain, Max Jacob, Saint-Pol-Roux, Victor Segalen, André Suarès, Roger Vitrac… excusez du peu !

L’édition poétique, dans ce qu’elle devrait avoir de novatrice, a été la principale victime de la productivité. Elle risque, dans un très proche avenir, ne pas être la seule ! Il faut produire des enfants bien gras (la plaquette du poète fait vraiment pitié à côté de certains romans à rallonges), tirés à de milliers d’exemplaires. Les mille doivent se compter par centaines, alors que tout ce qui compte dans notre littérature a vu le jour bien plus modestement.

Il n’y a pas très longtemps, un premier livre était tiré à 1.000, 2.000 exemplaires. Il s’en vendait souvent quelques centaines. Mais la perte était minime, était compensée par les gains provenant de quelques titres qui avaient retenu l’attention de la critique et du public.

Les tirages ont progressivement augmenté. Il faut amortir la machine et les amortissements, donc les prix de revient, sont de plus en plus lourds, p sent de plus en plus sur la décision finale. Aujourd’hui, un premier tirage doit généralement n’être pas inférieur à 15.000 exemplaires. Ainsi en a décidé M. l’Ordinateur, dûment programmé. Le Comité de Lecture n’a plus à donner qu’un simple avis de bien peu de poids face à l’étude du marché.

Il faut donc donner au public ce qu’une majorité réclame. Ne pas aller dans le sens de la découverte (une mode, un snobisme peuvent parfois masquer la réalité, c’est amplement suffisant) ; mais ronronner douillettement. Il ne s’agit plus de prendre le moindre risque. Il convient de miser sur les valeurs sûres. L’œuvre achevée - souvent depuis longtemps ! - doit écraser l’œuvre naissante. Ce sont les nouveaux auteurs qui feront et font déjà les frais de l’opération… le public lui aussi la fera à brève échéance, même s’il ne s’en aperçoit pas encore.

Quelques noms font illusion pour lesquels sont mobilisées les médias : le circuit, de Chancel à Pivot en passant par le Nouvel Observateur, est sollicité et fonctionne à merveille. Certains éditeurs suivent un temps. Mais l’actualité réclame de nouveaux noms et efface ceux qu’elle a éclairés artificiellement.

J’ai entendu récemment un homme d’affaires déclarer qu’il voulait révolutionner le monde de l’édition. Interrogé sur ses projets, il ne savait pas encore quel genre de livres, il publierait - peu lui importait d’ailleurs -, mais déjà il jonglait avec les centaines de milliers d’exemplaires.

Déclaration inquiétante car nous avons déjà vu fleurir ( ?) des maisons qui font leur la devise de grandes surfaces alimentaires : « Une nouvelle race de… », vendant du papier, enveloppant la même marchandise à consommer d’urgence. La date limite d’utilisation ne doit pas dépasser quelques mois, car le producteur est à l’affût de l’événement, recueille les déclarations de la star du cinéma, du sport, de l’actualité. L’actualité commande et un produit chasse l’autre qui est lors soldé ou pilonné ; pratiques regrettables qui contaminent toute l’édition. Une seule de ces nouvelles maisons a fait place à une poésie… subventionnée !

Et la poésie dans tout cela ?

La poésie, même chez les grands conscients, leur rôle, occupe la place du pauvre. Comment pourrait-il en être autrement ?

Un exemple : nous avons dernièrement co-édité, avec « Temps actuels », un important ouvrage de Rouben Melik, « La Procession » ouvrage regroupant une grande partie de l’œuvre de ce poète, dont trois ouvrages publiés précédemment par nous : « Le temps de vie », « Saisons souterraines », « Le poème arbitraire » ; ouvrage qui vient d’obtenir le Grand Prix de Poésie de la Société. des Gens de Lettres).

Ne pouvant, faute de temps, nous charger d’imprimer à 3.000 exemplaires ce livre de plus le 300 pages, l’impression a été confiée par Temps Actuels à une Cameron, ce qui n’est sans doute pas la solution idéale. Le résultat est tout juste satisfaisant ; mais il y a pire ! Je suis quand même surpris qu’un travail quantitativement aussi peu important ait été confié à une machine, symbole du modernisme le plus évolué (il y en a, je crois, à l’heure actuelle, seulement deux exemplaires en France). J’ai l’impression que le matériel ultra sophistiqué ne trouve pas chez nous une pâture suffisante et qu’on lui donne une nourriture qui ne correspond pas à ses appétits… et à son amortissement !

Quant à la diffusion, elle a été effectuée par la plus importante maison de diffusion française dans le domaine littéraire. Elle a abouti à la mise en place - en dépôt - de quelque 350 exemplaires pour toute la France… diffusion consignée sur près de 2 kg de listing !

Effectuant une prospection complémentaire par des voies traditionnelles (visites à des librairies, envois de catalogues), nous avons vendu aussitôt une centaine d’exemplaires supplémentaires, bien que la majorité de nos clients ait déjà été servie !

Ainsi deux progrès techniques indiscutables se révèlent mal adaptés, inefficaces, nuisibles même dans certains cas, créant une situation qui, à brève échéance, ne laissera guère de chances de survie à ce genre de livres.

Il est aberrant d’imprimer un recueil de poèmes à 3.000 exemplaires (or, il s’agit là d’un tirage très important. Dans la plupart des cas, les recueils de poésie sont imprimés à 500 ou 1.000 exemplaires, parfois moins) sur une machine ultra performante. Il faudra donc trouver pour celle-ci des débouchés plus rentables (à supposer qu’ils existent en quantité suffisante !) et pour le livre une autre machine, un peu moins performante, un peu plus ancienne.

Mais où la trouvera-t-on, d’ici quelque temps, si le rythme de destruction continue à sévir ? Beaucoup de machines, vieilles seulement de quelques années, ont déjà été envoyées à la casse et rien n’est fait pour sauver celles qui restent.

En 1945, il existait en France, quatre fonderies importantes - dont la prestigieuse maison Deberny et Peignot. Elles ont été liquidées et nos marchands étrangers ne sont pas là pour faire un travail dont nous nous sommes désintéressés. Il faut éliminer au plus vite le matériel existant pour pouvoir vendre de nouvelles machines (même si nous n’en avons pas un réel besoin). Alors, pour les autres, c’est le cimetière. Ni fleurs, ni couronnes ! Bientôt nous devrons nous rabattre sur des ersats de machines pour enfants bâtards. Tous les procédés de reprographies ne remplaceront, hélas ! pas le livre.

Il est aberrant de vouloir « traiter » la diffusion de quelques centaines de livres en utilisant un système prévu pour des milliers d’exemplaires… Il est important qu’un livre puisse être commandé à l’unité, et ce, pendant des années. Seuls certains procédés, qui ont fait leurs preuves, sont adaptés à ce genre de travail. Ils ne sont pas, quoi qu’on en dise, périmés, ou bien il convient de dire clairement qu’une grande partie de notre culture doit être mise à la poubelle.

Il faut donc maintenir un double circuit de fabrication, de diffusion, de distribution, de vente pour la sauvegarde d’un livre de qualité et sa présence dans un maximum de librairies et bibliothèques.

De ce problème, comme de bien d’autres déjà évoqués, il sera encore question. Mais je voudrais signaler dès maintenant la grande réussite de la plus importante chaîne de librairies en France qui n’hésite pas à passer des commandes manuscrites, souvent même à l’unité, qui met en évidence un maximum d’ouvrages à rotation lente - ceux qui témoignent le plus de la vitalité d’une culture - et les résultats sont loin d’être négatifs.

Face à une édition qui produit à des dizaines de milliers d’exemplaires un livre dont l’existence ne pourra qu’être brève (souvent, tel le livre de poche, il ne supporte pas plusieurs lectures et est destiné, comme d’autres papiers, a être jeté après usage), il faut une édition soucieuse d’une certaine qualité, une édition qui ait l’amour du livre en tant qu’objet, puisqu’elle n’a pas, comme sa sœur aînée, le souci des gros tirages.

Face aux impératifs de la rentabilité, assurée par des valeurs établies, sanctionnée par les grands prix, les grands articles, les grands placards publicitaires, il faut développer un esprit de découverte à l’écoute de l’œuvre naissante ; même si cette voie est difficile, elle est encore praticable.

C’est dans cet esprit, c’est pour résoudre ces nouveaux problèmes, que doit se développer une nouvelle édition qui ne soit plus marginale, mais complémentaire. Elle doit intervenir de plus en plus fréquemment dans les domaines où les grands éditeurs éprouvent de plus en plus de difficultés. Elle doit être multiple, à taille d’homme (et non de société). Grâce à une structure plus légère, mieux adaptée à certains travaux, moins contraignante, elle doit permettre à une œuvre originale de continuer à voir le jour - si possible avec des difficultés moindres -, sans que le prix du livre (encore un problème dont il faudra parler) en soit majoré. Cela est réalisable.

Il y a déjà eu quelques réalisations. Depuis 1945 se sont succédé échecs et réussites, dont voici quelques exemples :

Corti et G.L.M. appartiennent a l’avant-guerre, même si par la suite leur activité continua et fut loin d’être négligeable. Mais l’expérience qui a le plus marqué notre époque fut sans conteste celle de Pierre Seghers. Expérience très positive, surtout à ses débuts, sur le plan d’une meilleure diffusion de la poésie, d’une meilleure connaissance des poètes contemporains.

On peut toutefois regretter que certains soucis commerciaux aient amené Pierre Seghers à accentuer la confusion poésie - chanson (ce qui est toujours au détriment de la première), à pratiquer une édition à participation (1) - compte d’auteur camouflé, mais combien plus dangereuse. Finalement, la maison d’édition, à la fois trop et pas assez importante, est devenue une filiale Laffont. Le nom est resté. L’exemple aussi hélas ! de celui-ci, plusieurs ont retenu seulement le côté négatif.

Des ateliers artisanaux ont vu le jour, ceux de Millas Martin, Chambelland, J. P. Oswald, Bruno Durocher. Je n’insisterai pas sur les pratiques de ces maisons. Un livre, « Le racket de l’édition » les a dénoncées. Pratiques adoptées et développées par un éditeur - libraire. « La librairie Saint-Germain-des-Prés », camouflée actuellement en « Cherche Midi », continue hélas, avec des complicités officielles et grâce à la naïveté - ou plutôt la vanité - de certains poètes, à vivre de ce honteux commerce. Il y eut aussi Robert Morel et ses livres objets, plus objets que livres parfois. Après quelques années de succès, dû autant au snobisme qu’à une certaine originalité, ce fut l’échec.

Ainsi s’est-il créée une suspicion légitime envers l’édition poétique et le problème de sa diffusion est apparu à un certain moment pratiquement insoluble. Mais aujourd’hui la situation a évolué, s’est en partie assainie. Plusieurs libraires - éditeurs, plusieurs artisans - éditeurs arrivent à se faire connaître et à défendre des auteurs méconnus ou inconnus. Ils travaillent à Paris mais aussi en Bretagne, en Charente, dans la Haute-Loire, parfois même en Provence (là, il Y a un grand tri à faire !)… expériences fragiles dans un contexte difficile, mais combien passionnantes et dignes d’intérêt.

Il y a certes encore une grande confusion, entretenue souvent par des Pouvoirs publics aveuglés par le souci de voir se développer la vie associative (2). Des associations (il y a même des associations d’associations, ce qui multiplie les chances de subventions) soi-disant sans but lucratif sollicitent toutes sortes d’aides : des municipalités aux ministères, en passant par divers conseils, comités… Une aide (l’aide à la fabrication du Centre National des Lettres a été particulièrement efficace au cours de ces dernières années) est certes utile, parfois même nécessaire. Mais cette aide ne doit pas devenir un assistanat.

Les souhaits des mécènes, civils ou publics, se transforment souvent en exigences et divers indices témoignent hélas de l’existence de cette fâcheuse tendance.

L’édition, que nous sommes quelques-uns à vouloir défendre, risque ne plus être un métier avec ses responsabilités, mais devenir un aimable passe-temps. Elle est déjà souvent un métier secondaire. Tel bibliophile cherche à « se faire plaisir »et crée un supplément de luxe aux catalogues de grandes maisons ; tels autres, au travers d’un collectif d’édition, visent essentiellement à s’autoéditer sans frais. Certains, enfin, sont avant tout la vitrine publicitaire d’une municipalité ou d’un Conseil régional.

Hélas ! leur souci de diffusion du livre ou de recherches de manuscrits nouveaux est bien limité. De même leur liberté d’action est-elle de plus en plus étroite, alors que l’éventualité d’une subvention influe sur leurs choix. C’est pourquoi, seules une dizaine d’expériences me semblent exemplaires.

Je ne veux pas établir une liste, même si je tiens par la suite à citer quelques noms (j’ai déjà donné des repères géographiques). Mais je m’intéresserai plus particulièrement à l’expérience artisanale, et plus précisément à celle qui utilise les ressources de la typographie, car elle me semble être celle qui est porteuse de plus d’originalité, de plus de possibilités. Même s’il en existe d’autres, ce sont ces possibilités que j’ai essayé de découvrir et de développer au cours d’un combat de trente-cinq ans, combat qui est loin d’être terminé. Bon nombre de résultats très positifs, mais sans doute peu connus d’un public, m’incitent à relater cette expérience avec ses faux pas, ses difficultés, ses réussites. Je souhaite montrer aussi combien elle est porteuse de joies… et d’espoirs.

Une édition poétique artisanale

En prélude : la création, au cours de l’année 1945, de la revue « Centres », avec deux amis, Georges-Emmanuel Clancier et Robert Margerit. Dans nos esprits, qui avaient alors la naïveté de croire aux vertus d’une décentralisation, Limoges devenait l’un des principaux centres de poésie en France. Marseille avait « Les Cahiers du Sud » ; Lyon : « Confluences » ; Nantes : « Horizon » ; Clermont-Ferrand : « Espaces »… Limoges aurait la revue « Centres ».

Parler de centres culturels, tout comme de écentralisation, me paraît aujourd’hui puéril et dangereux. Nous voyons trop souvent des manifestations dites littéraires, animées d’un bel esprit de clocher, permettant à des écrivains en impuissance de se manifester avec éclat. Le rimailleur y déclame, sous les applaudissements, ses vers boiteux (c’est ce que l’on appelle la Fête) ; se voit parfois même décerner un diplôme… et les médias participent allégrement à cette intoxication.

Mais le parisianisme est aussi détestable. Esprit de clocher, lui aussi, même si ce dernier a un peu plus de hauteur !

La poésie ne se laisse pas cerner, enfermer. Elle est partout et pour beaucoup, hélas ! nulle part.

La revue « Centres » ne trouva donc ni audience, ni substance littéraire sur le plan local. Elle n’en publia pas moins des inédits de Tolstoï, Lorca, Pouchkine ; des chroniques artistiques et littéraires d’Albert Gleizes et de… Louis Pauwels ; les premiers textes d’écrivains aussi divers que Gaston Chaissac et François Billetdoux. Elément positif au travers de l’échec : la revue, soutenue pendant neuf numéros par un quotidien de Limoges, fut condamnée au silence par ce même quotidien à la suite d’un changement de direction… et de journaliste-animateur de revue, je devins éditeur, éditeur-artisan.

Ce fut alors l’apprentissage d’un métier, sa découverte, à plus de vingt ans. Découverte d’une activité où les mains deviennent l’outil essentiel, entraînent le corps dans une recherche continuelle. La main qui touche, donne le relief, crée non seulement un nouvel objet, mais en quelque sorte un nouveau langage (Que deviendra un travail manuel lorsque la machine qui est là pour aider, soulager, aura non seulement le premier, mais le seul rôle ?).

J’ai sans doute été un piètre photograveur d’abord, imprimeur ensuite. Je serais, même aujourd’hui, bien embarrassé si je devais exécuter certains travaux, autres que ceux qui consistent à composer et imprimer mes livres. Mais quelques mois d’apprentissage me permirent de réaliser ce que je souhaitais… peut être pas encore de découvrir toutes les richesses que recèle un atelier d’impression, richesses qui ne se laissent découvrir qu’au travers d’une longue patience.

Au début, il y eut sans doute beaucoup d’idées théoriques, abstraites. Mais je voudrais bien que le lecteur comprenne qu’elles ont entièrement disparu. Ce que je ressens, je le ressens, en tant qu’artisan, dans ma chair bien plus qu’au travers de l’esprit, même si je recherche un équilibre entre les deux.

Ces belles idées, utopiques parfois, marquèrent donc ma première expérience… qui faillit bien être la dernière.

Le caractère d’imprimerie me paraissait froid, incapable de souligner le passage d’un poème à un autre poème, d’un poète à un autre poète, créant ainsi une monotone uniformité.

L’achat, avec deux associés, d’un petit atelier de photogravure me permit de publier des ouvrages en fac-similé. Je demandai donc à Georges-Emmanuel Clancier une série de poèmes et ce fut, fin 1948, la naissance de « Journal parIé », avec un dessin de Lucien Coutaud. « Journal parIé », le titre était bien choisi pour un ouvrage dans lequel je souhaitais, par ce procédé de reproduction de l’écriture, donner la parole au poète. II me semblait que le poème serait mieux entendu au travers de cette lecture personnalisée.

Clancier partageait ces idées. II devint directeur d’une coIIection « Poésie et Critique », où furent publiés, outre son recueil, des inédits de Boris Vian, Gabriel Audisio, Jean Lescure, Louis Emié, Jean Rousselot, Jean L’Anselme. Dans une autre coIIection, « La Porte Ouverte », parurent des contes et soties ; « Le Chroniqueur de l’An Pire » de Marcel Béalu, « La Vie Publique et Privée » de Robert Margerit, ouvrages dans lesquels l’auteur était son propre illustrateur et même son metteur en pages. Mario Prassinos découpa et iIIustra des nouveIIes de Maurice Toesca, enfin un jeune journaliste de Limoges, Bernard de Vergèze, me donna des aphorismes illustrés par MarieThérèse Régerat (ce fut le début d’un long et lumineux chemin parcouru avec ceIIe-ci sur le plan professionnel, mais principalement en un domaine privé dont je n’ai pas à parIer ici. Simplement, sa présence, son aide, alors que l’aventure avait été bien mal engagée, ont permis de surmonter toutes les difficultés). Aucun de ces livres ne m’apporta ce que j’attendais. Les résultats matériels furent plus que médiocres, du moins très insuffisants pour vivre, ou seulement subsister.

Si quelques amateurs trouvaient un intérêt à la lecture d’un ou deux poèmes en fac-similé, celle d’un recueil leur semblait difficile, fastidieuse. Je voulais montrer le côté « chair » du poème, son jaillissement de la plume du poète ; mais si certains étaient sincères, d’autres se cachaient derrière une belle page d’écriture. Le format des livres (21/27 cm) indisposait les libraires. De même, les bibliophiles méprisaient un procédé mécanique et les tirages à 200 exemplaires ne s’épuisèrent qu’après vingt ou trente ans… ou après la mort du poète.

Vian était alors un joueur de trompinette et seul Vernon Sullivan avait des lecteurs. Mais je ne regrette pas la publication de ses « Cantilènes en gelée », qui montrent bien ce qu’il était, ce qu’il allait devenir, ce qu’il aurait pu être.

Il fallut donc abandonner l’atelier de photogravure qui revint - mais sans moi - à sa vocation commerciale.

Cette vocation, je ne l’avais certes pas. Je dus néanmoins exécuter des travaux alimentaires. Expérience un peu grise, mais qui ne fut cependant pas entièrement négative. C’est en effectuant les besognes les plus ingrates que j’ai pris conscience de la richesse de la typographie, de tout ce qu’elle pouvait m’apporter, à tel point qu’elle est aujourd’hui un des éléments essentiels de mon activité d’éditeur.

Mais pendant une dizaine d’années je fus avant tout imprimeur-gérant d’une revue régionaliste, puis d’une revue médicale. J’imprimai des ouvrages pour quelques confrères ou même des particuliers. Des enveloppes aussi, du papier à lettres et des cartes de commerce. Les petits bénéfices étaient aussitôt investis dans l’édition de quelques livres. J’avais, en cette année 1950, installé mon matériel d’un autre siècle (la machine avait bien cent ans et, à ses débuts, avait été actionnée à la main) dans une rue d’une autre époque elle aussi : la rue des Sapeurs, dont la largeur interdisait toute circulation automobile, rappelait la rue Visconti où officia, au siècle dernier, un confrère célèbre et malheureux. Elle abritait trois ateliers d’artisans, un mur de caserne, une église et une maison de passe. Il fallut aussi choisir un caractère d’imprimerie. Seul le Garamond, un elzévir, élégant et sobre à la fois, me convenant, j’en achetai quelques polices : de quoi composer quatre ou cinq pages. Il me fallait donc imprimer aussitôt, distribuer le caractère, composer à nouveau quelques Je n’en étais toutefois pas au stade de cet imprimeur du Midi qui, au début du siècle, malmena le pauvre Grabinoulor et dont Pierre Albert Birot parle en ces termes :

« Bon vieux papa d’imprimeur évidemment qui - mû par je ne sais trop quelle arrière-admiration ou secret amour des lettres - imprimait mes livres, je puis dire, à peu près pour rien, mais… mais… comment les imprimait-il ? Quand il prenait la commande, son intention était sans doute généreuse, mais quand, en cours de réalisation, ce travail difficile et sans fruit venait se mettre en travers de son travail courant et nourricier, l’imprimeur bon papa et admirateur disparaissait, laissant toute la place au patron d’une pauvre petite boîte sans ouvriers qui envoyait à tous les diables cet animal de poète qui, hélas pour moi, attendait à Paris, à chaque courrier, pendant des mois, les épreuves et les livres. Et que de lettres admirables je lui adressais, que de belles explications (cette fois) numérotées et soulignées avec des encres de couleurs différentes, mais lui, là-bas, avait autre chose à faire, il égarait les lettres explicatives et les épreuves corrigées ; un beau jour, entre le tirage d’un prospectus pour les Nouvelles Galeries et les billets de faveur pour le cinéma, il mettait en forme 8 pages de Grabinoulor qu’il corrigeait lui-même en vitesse sur la machine et allez donc, roulez, débarrassons nous du poète. Et voilà comment furent imprimés : Matoum et Tévibar, les Poèmes Quotidiens, Larountala, La Joie des sept couleurs, la Triloterie, Cinéma, Grabinoulor. Mais La Joie et Grabinoulor ont été les plus malheureux et ce dernier était admirablement orné de coquilles plus ou moins nacrées à presque toutes les pages. » Non, personne n’a encore relevé de cette manière mes coquilles. J’ai presque envie de le regretter ; mais puisqu’il en est ainsi, je suis bien obligé d’en citer une qui remplit de joie Jean L’Anselme, auteur d’un certain « Du vers dépoli au vers cathédrale ». L’Anselme, après un poème en prose intitulé « Muerta la vacca », cite Mauriac : « Il faut être pieux pour être impi… », et j’ai gratifié cet impi d’un pis de vache. Parurent deux collections :

- en format de poche, des ouvrages de mes amis limousins Clancier, paroutaud, Margent et aussi d’Alain Borne, André Thirion, Roger Rabiniaux, Jean L’Anselme ;

- dans le format qui est généralement celui de nos livres (14/22 cm) : des poèmes de Rousselot, Borne, Melik, Béalu, Duret ; des proses de Louis Perche et François Fonvieille-Alquier.

Tous ces ouvrages composés en Garamond, lorsque l’artisan - imprimeur voulait bien, pouvait plutôt, laisser la place à l’artisan - éditeur.

Mais cette composition à la main dévorait une grande partie d’un temps déjà réduit. Je ne pouvais publier ainsi que trois ou quatre ouvrages par an et j’avais l’impression de travailler en marge, d’être coupé de la poésie contemporaine dans son ensemble. La publication de textes originaux de poètes relativement peu connus n’intéressait guère les bibliophiles. Je n’avais d’ailleurs aucune envie de travailler pour eux. En outre, ma main n’a jamais tout à fait épousé le caractère. J’ai sans doute beaucoup plus besoin d’un résultat concret. Je découvrirai plus tard que je ne pouvais vraiment être en harmonie qu’avec la machine, une certaine machine."

Cette époque me paraîtrait un peu terne s’il n’y avait eu - entre autres - l’amitié d’Alain Borne, la publication de plusieurs de ses recueils avant que ce poète de la nuit - qui est amour et mort - ne parte lui-même dans cette nuit.

Je me résolus donc à faire composer mécaniquement les œuvres que je voulais éditer, ce qui occasionna une dépense supplémentaire largement compensée par un gain de temps, par de nouvelles possibilités.

Une troisième étape allait commencer. En décidèrent trois rencontres avec deux poètes et… un lieu de vie exceptionnel.

- Marcel Béalu, dont je venais de publier quelques « Lampions et coloquintes) en format de poche, me proposa la publication des cahiers « Réalités secrètes ».

- Grâce à un universitaire, André Lebois, grâce aussi à un poète, Jean Digot, je fis la connaissance de Pierre Albert-Birot et de son œuvre.

- Enfin, je découvris un jour un village médiéval, Mortemart, à une quarantaine de kilomètres de Limoges. Je mets cette découverte sur le même plan que les deux précédentes rencontres. Le nom lui-même est équilibre entre rêve et réalité. La réalité c’était, et c’est toujours : vivre dans un village de granit cerné de terre grasse, trouée d’une multitude d’étangs aux eaux noires, supportant les troncs sculptés de nombreux chênes et châtaigniers. La vie y est secrète, un peu estompée en surface, mais sans doute plus profonde. Passé et présent confondus, mais dont émane une force tendue vers de nouveaux horizons, insufflant un nouvel élan vers un avenir pourtant bien incertain encore.

Je ne pense pas que ce soit par hasard que Jean-François Manier ait installé son atelier à 1.000 m d’altitude, dans un village pratiquement abandonné, dominant Le Chambon-sur-Lignon et qu’Yves Prié se soit retrouvé dans « Les Bois », à quelque 20 Km de Rennes. Ils y font merveille. Je crois que cette distance par rapport à la ville, cette implantation en pleine campagne, ajoutées au travail d’atelier, ont apporté quelque chose d’important à notre conception du métier et aussi à notre vision de la poésie qui, elle aussi, est devenue terrienne.

Nous travaillons en province. Nous ne sommes en aucun cas des éditeurs régionalistes. Sans doute est-ce cela la véritable décentralisation, celle qui n’a besoin ni d’être codifiée, ni d’être officialisée.

Pendant trente ans Limoges, la grise, a ignoré mon, notre, activité et la connaît encore fort mal. Qu’importe ! cela présente plus d’avantages que d’inconvénients. Travailler dans ’le calme, dans un certain secret, n’est pas pour me déplaire et je ne me suis jamais senti isolé - tout au moins sur ce plan-là. Mais je dirai par la suite mes rapports avec les autres régions de France lorsqu’un catalogue plus étoffé me permettra de rendre visite régulièrement à mes (futurs) amis, poètes et libraires.

L’installation à Mortemart eut lieu en deux temps. Je gardai un bureau à Limoges et l’atelier lui-même ne fut définitivement transféré à Mortemart, qu’après trois ans.

C’est donc rue des Sapeurs que Grabinoulor me rendit visite !

En 1955, je ne connaissais pas Pierre AlbertBirot, son nom même ne devait pas m’évoquer grand-chose. Son Grabinoulor m’était inconnu, son théâtre aussi. J’avais lu quelques rares poèmes au hasard d’anthologies.

Jean Digot me proposa alors la création d’une collection : « L’espace poétique ». Cet espace fut entièrement occupé par Pierre Albert-Birot. Le livre comprenait : une étude d’André Lebois, « Passeport pour l’île Pierre Albert-Birot » ; des textes sur les malheurs de Grabinoulor et de son auteur ; un essai, « La langue en barre », dans lequel PAB expliquait le côté artificiel et relativement récent de la ponctuation ; enfin un chapitre inédit, « Grabinoulor - Amour ». Une histoire - poème se déroulait en une seule longue phrase envoûtante, fond et forme confondus. La présentation du livre ne correspondait pas tout à fait à mes souhaits. La composition (effectuée dans un atelier de presse) en était souvent défectueuse. P AB ne m’en accueillit pas moins chaleureusement, sans me faire remarquer, lui, le typographe, les coquilles et autres imperfections.

Je me souviens de l’accueil de ce jeune vieillard dans son appartement de la rue des Saints-Pères. Il était chaleureux, pauvre, inconnu et plein d’une vie qui allait se poursuivre près de dix ans encore. PAB, un jaillissement créateur ininterrompu, plein de trouvailles, d’inventions projetées dans l’avenir et venant du plus profond d’une culture classique. Cet équilibre ne pouvait que correspondre à ce que je cherchais.

PAB toujours vivant grâce à son œuvre, mais celle-ci serait sans doute bien mal connue sans la passion d’Arlette Albert-Birot. Grâce à elle de nombreux volumes, des travaux universitaires ont vu le jour, des spectacles ont été montés en France et à l’étranger. Aujourd’hui, en ce qui nous concerne, PAB occupe avec S.-P.-R. et Bousquet la place la plus importante de notre catalogue : six volumes de poèmes parus ; six autres regroupent son théâtre qu’un jeune public découvre avec enthousiasme.

C’est d’ailleurs une de ses pièces de théâtre, « L’homme coupé en morceaux », qui, en 1956, fut reproduite dans le n°3 de « Réalités Secrètes » (la pièce devait attendre plus de vingt ans pour être créée par le marionnettiste Jean-Loup Temporal dans le cadre de Beaubourg, et pour être montée ensuite par France Culture).

1955 vit en effet la naissance de « Réalités Secrètes ». Dans l’esprit de Béalu, devaient paraître, à raison d’un tous les six mois, quatre volumes regroupant des textes inédits, ou oubliés, d’auteurs ayant illustré une certaine conception de la littérature. Béalu précisait dans sa présentation : « Nous laissons à l’oisif le fantastique qui ne serait que fantastique de séries noires ou blêmes, et à nos neveux les contes qui ne seraient que contes, jolis contes, pensant, quant à nous, que chacune des « petits histoires » qui suivent contient un peu plus que cela, ce trésor justement, cet objet autre dont parle le poète d’Hérodiade ».

Le n°1 regroupait des textes de Marcel Béalu, Pierre Bettencourt, Maurice Blanchard, Michel Fardoulis-Lagrange, Julien Gracq, André Pieyre de Mandiargues, J.-M.-A. Paroutaud, Jean Paulhan, Jacques Sternberg.

Certains étaient encore inconnus, Mandiargues n’était pas à la mode, Gracq et Paulhan avaient bien peu de lecteurs… et les 1.000 exemplaires ne trouvèrent que deux ou trois cents amateurs.

Quatre numéros devaient paraître en 1955 et 1956. A leurs sommaires, en plus des noms déjà cités : Ponge, Obaldia, Queneau, Malcom de Chazal, Follain, Jacob, Lise Deharme ; mais aussi Charles Nodier, Charles Fourrier, Ludwig Tieck et des contemporains inconnus, ou presque : Michel de Smet, J. J. Kihm, Marc Alyn, Robert Margerit…

Il y eut en réalité quarante-deux cahiers, dont le dernier parut en 1970. Marcel Béalu en parle abondamment dans ses mémoires. Je voudrais simplement dire comment ces numéros virent le jour : Béalu faisait un premier choix et lorsque sa décision était négative, je n’avais aucun recours. Par contre, je pouvais à mon tour éliminer le texte qui me déplaisait. Ainsi n’y eut-il aucune compromission et la formule s’avéra-t-elle excellente, alors qu’aujourd’hui on peut, avec le recul, juger de l’importance de la publication.

J’appris ainsi qu’une revue perd des lecteurs au fil des ans - même si certains restent fidèles, même si quelques nouveaux lecteurs apparaissent. Mais lorsque la revue a cessé de paraître, ou bien elle disparaît complètement, ou bien, après un certain temps de silence, elle trouve un public plus large. Elle est recherchée comme le témoignage d’une certaine époque, d’un certain mouvement, même si elle n’est pas à proprement parler l’émanation d’une école.

Les tirages de « Réalités Secrètes » avaient évolué de 1.000 à 500 exemplaires, et du dernier numéro il ne s’était vendu qu’une centaine d’exemplaires. Aujourd’hui, sans aucune publicité, il est pratiquement épuisé.

II avait été sage d’arrêter la publication. Cet arrêt correspondait d’ailleurs à un nouveau départ puisqu’en 1971 paraissait le premier numéro de « Poésie Présente », une revue plus ouverte à des courants divers de la poésie de notre siècle, « Poésie Présente » dont plus de cinquante numéros ont déjà vu le jour.

Mais durant les quinze ans de vie de « Réalités Secrètes », intervinrent plusieurs événements, notamment l’installation définitive à Mortemart et la cessation de toute activité commerciale.

Auparavant, illustrant l’importance que revêt à mes yeux la publication d’une revue, après « Centres », en même temps que « Réalités Secrètes », parut « Le Temps des hommes » (il y eut aussi l’impression des premiers numéros de « Métamorphoses », des « Métamorphoses » qui devaient se terminer tristement, mais sans moi).

A cette époque la publication, plutôt déficitaire, de « Réalités Secrètes » et celle de quelques recueils de poèmes absorbaient largement toutes mes possibilités financières. Je fus donc, même si cette formule ne me satisfaisait guère, un peu moins que l’éditeur, un peu plus que l’imprimeur du « Temps des Hommes ». Les objectifs de son responsable, Marcel Largeaud, me paraissant dignes d’intérêt, je pris une part active à la confection de certains sommaires, participant aux décisions d’un comité de rédaction avec Jean Rousselot et Ladislas Gara.

Marcel Largeaud était pharmacien dans une petite ville de la Haute-Vienne. Il avait été, à la Libération, critique littéraire d’un journal local et avait dans sa jeunesse aida Ladislas Gara à faire connaître en France l’écrivain hongrois Alexandre Marai. Mais pour l’heure il était, selon ses propres termes, « un homme seul et nu » ; mais qui souhaitait éviter « l’écueil du narcissisme et de la tour d’ivoire »… « L’homme ainsi purifié, écrivait-il dans sa présentation de la revue, restera présent dans le tourment commun. Lumière et guide. Ou victime. Non complice. Prise ainsi cette conscience d’une liberté d’esprit si souvent, si longtemps abdiquée, l’intellectuel repoussera l’engagement inconsidéré, si misérablement révocable (ô conversions de Jean-Paul Sartre ! anciennes rétractations de Gide !). Point de solitude amère au monde selon Kafka, mais volonté d’un accomplissement pleinement humain. Instruits par le message de Camus, voilà comment nous aimerions de voir le temps des hommes. »

Ainsi la revue fut-elle ouverte à tous les esprits libres, anglais, hongrois, arabes, espagnols… Ainsi accueillit-elle Gabriel Audisio et son magnifique chant d’amour et de paix consacré à l’Algérie, « Feux Vivants », en mars 1957 ! Elle publia aussi trois écrivains limousins : J.-M.-A. Paroutaud, Pierre Duret (connu depuis comme romancier sous le nom de Pierre Silvain et Marcelle Delpastre. Toujours dans un esprit de liberté novatrice, elle fit une large place à la poésie. Un numéro entier devait bientôt regrouper, sous le titre de « Poésie Présente », cinquante-six poètes, de Jules Supervielle à Marc Alyn, choisis par Louis Guillaume et Jean Rousselot.

Onze ans plus tard, me souvenant de Largeaud, me souvenant de mes amis du « Temps des Hommes », je devais reprendre ce titre de « Poésie Présente » et lui donner une nouvelle vie. Mais au cours de ces années 60, j’ai d’autres préoccupations, d’autres perspectives. Le rythme des publications est passé à une dizaine d’ouvrages par an. De nouveaux amis apparaissent, de nouveaux poètes, divers et importants (Gilbert Socard, qu’il faudra bien (re)découvrir un jour ! Jacques Arnold, Paul Pugnaud, Pierre Gabriel, Anne Teyssiéras, Yves Sandre, Jean Cassou, Edmond Humeau…) ; quelques libraires se manifestent, non seulement à Paris mais dans certaines villes de province. De nouvelles possibilités se font jour, concrétisées par mon installation définitive à Mortemart et l’achat d’une nouvelle machine… Nouvelle tout au moins pour moi car, si elle n’est pas du siècle dernier, elle n’en est pas moins d’avant-guerre (celle de 1939). En somme, une machine qui a mon âge. Mais chaude à l’œil, solide au toucher, rassurante, sans la froideur des machines modernes. On y sent encore ce quelque chose qu’apporte la main de l’ouvrier mettant le point final à son travail.

Son travail, c’est, après des années d’imprimés divers, la seule impression du poème. Pour moi, une sorte d’aventure quotidienne.

Tout d’abord, face à sa tranquille puissance, une certaine humilité : la sensation que le dernier livre a été imprimé. Une autre naissance paraît incertaine et puis, lentement, une confiance retrouvée, le travail reprend. Chaque rouage répond à la demande. Une complicité renaît. Métamorphose renouvelée sans cesse au rythme de la machine, la feuille vierge devient poème : une feuille où l’encre n’a pas encore marqué une empreinte définitive, mais où le noir typographique donne déjà profondeur et relief, poème fragile qui peut encore être effacé.

J’aime la chaleur du papier bouffant que le caractère pénètre à chaque tour de machine. L’impression est à la fois lutte et amour. Le caractère doit blesser la feuille et lui donner sa dimension, sa noblesse (aujourd’hui, hélas ! le caractère est gris, l’impression plate). J’aime sentir l’odeur du papier et de l’encre mêlés, et aussi leur poids qui donne son image concrète au poème.

Là, appuyé contre la machine, il fait bon lire au hasard le poème qu’elle vient de révéler. Le vers a alors tout son relief, la poésie a trouvé son chant.

Moi aussi je retrouve mon souffle dans cet atelier, alors que trop souvent est apparue une sorte de lassitude, de saturation. A la limite du découragement.

Le facteur vient d’apporter le manuscrit quotidien - souvent plusieurs - et chaque fois ou presque - c’est la triste réalité. Cet avocat, ce médecin, ce professeur qui prétend pourtant enseigner la poésie, tous se référant à d’authentiques poètes, vous adressent une pâtée fade, inodore et sans saveur, où chaque mot tombe à plat, un insipide reflet d’une culture mal digérée, d’une sensiblerie de mauvais goût ou au contraire d’un intellectualisme à la mode… et tous sont persuadés d’être des créateurs. On les en a assurés.

Mais si la machine est au centre de l’atelier, si tout converge vers elle, il est cependant d’autres opérations. Toutes nos couvertures de .livres sont composées à la main en Garamond. Quelques titres aussi. Il y a encore le pliage de la feuille, effectuée pour de petits tirages à la main. En principe seize pages de poésie qui deviennent un cahier. Mais ce cahier ne sera pas massicoté (il appartient à celui qui va lire de procéder à l’ouverture de ce cahier, de goûter pleinement ce prélude sensible à la découverte du poème). Un cahier plus un cahier… sont cousus à l’aide d’une vieille machine à coudre puis encollés sous une couverture blanche composée le plus sobrement possible : le blanc supportant titre et nom d’auteur en noir et rouge.

Travail qui peut paraître fastidieux, tout au moins monotone. En réalité voir - faire - naître le livre, exemplaire par exemplaire, n’apporte pas l’ennui, alors que le livre prend peu à peu forme dans la main - et aussi dans l’esprit - de l’artisan. Ce livre, objet de tous nos soins, ne doit cependant pas trop se différencier des autres livres. Je ne parle pas de ces ouvrages criards, jetés sur le marché, recouverts de ce masque à la mode, généralement hideux, baptisé jaquette. Il ne faut pas qu’il soit une chose à part. Déjà un certain public a trop tendance à considérer ainsi la poésie… de là à la mettre en quarantaine il n’y a qu’un pas très souvent franchi. Bannir la recherche d’une originalité à tout prix qui transforme le livre en simple gadget : un objet qui vous satisfait à première vue et vous lasse bien vite. Inclassable. Encombrant.

Il faut que le poème bénéficie d’une présentation soignée mais sobre. Rejeter les recherches typographiques alors que l’artisan joue au créateur. Elles ont trop souvent desservi le poème et l’ont parfois même massacré. Il faut au contraire être au service du texte, se faire oublier. Le poème d’abord, rien que le poème. Mais qu’il respire dans la page. Il prend ainsi toute son importance, toute sa dimension. « Quand on lit la page autour du poème », écrit Jean-François Mathé.

Ce livre, nous ne l’abandonnerons pas aussitôt, car il est porteur d’autres joies. Une chance unique nous est offerte de pouvoir le suivre de A à Z : tout d’abord manuscrit, puis blocs de plomb, épreuves, feuilles éparses avant d’être assemblées, cousues, collées, enfin le livre que nous allons présenter à l’auteur - qui va en quelque sorte redécouvrir son œuvre -, au libraire, au critique, parfois même au lecteur qui n’est plus tout à fait anonyme.

Ces contacts humains seront riches en joie. Mais, aux alentours des années 60, ils sont pour le moins réduits, parfois même décevants. Mes voyages sont pratiquement limités à Paris. Quelques présentations de livres ont lieu dans des librairies. Mais les libraires accueillants sont peu nombreux, les critiques encore moins. En principe, le livre d’un inconnu est considéré comme UR compte d’auteur plus ou moins camouflé. L’éditeur était soi-disant rentré dans ses frais dès la parution du livre, pourquoi le libraire prendrait-il un risque ? Pourquoi le critique lui consacrerait-il quelques lignes, alors qu’il a bien d’autres sollicitations ? II faut donc essayer de réveiller un intérêt bien défaillant et les réussites sont rares. Convaincre demande une longue patience.

Malgré quelques sympathies, il faudra donc attendre non seulement la rencontre avec Pierre Albert-Birot et son œuvre, mais encore ressortir de l’ombre plusieurs auteurs méconnus pour que s’ouvrent les portes de certaines librairies. Lorsque des inédits de Bousquet, Saint-Pol-Roux, Segalen auront étoffé, enrichi notre catalogue, les contacts prendront une autre dimension, une autre importance.

Autant avait été facile la publication du manuscrit de Pierre Albert-Birot, autant celle de « Langage entier », de Joe Bousquet, fut compliquée.

Me fut d’abord proposé un texte inédit : « Le petit cheval de verre ». Mais je m’aperçus bien vite que le manuscrit, avant de parvenir entre mes mains, était passé entre celles d’une de ces dames qui revendiquent l’honneur d’avoir été l’Inspiratrice ( !), le Grand Amour ( !) du poète, mais aussi d’un critique, enfin mains d’un poète… innocentes celles-là. Remontant à la source, j’appris de la famille de Bousquet que ce manuscrit lui avait été dérobé, qu’il ne pouvait paraître ainsi, que ce « Petit cheval de verre » n’était qu’une partie d’un ouvrage que Bousquet avait entièrement composé et qu’il s’apprêtait à remettre à un éditeur. Seule la mort l’en avait empêché. La sœur du poète me proposa alors l’édition de l’ensemble. J’acceptai d’enthousiasme. Jean Cassou fit une préface, présentant Bousquet comme le dernier troubadour, le grand poète occitan (le seul sans doute) de notre siècle.

Suivirent huit carnets et trois ouvrages de correspondance. Ces huit carnets n’auraient sans doute pas été publiés sous cette forme si Bousquet avait vécu. D’autres titres auraient entraîné d’autres regroupements de textes. Mais ces publications ont au moins le mérite d’exister et de montrer comment la poésie a permis à un homme de revivre. L’une d’entre elles en particulier, « L’homme dont je mourrai », me paraît une œuvre majeure et la présentation de Christian Augère est sans doute l’une des analyses les plus sensibles et les plus intelligentes de la pensée de Joe Bousquet.

Sans doute d’autres carnets (dont un certain carnet noir donné à Eluard et emprunté - sans retour - à la veuve de celui-ci) éclaireraient-ils encore la personnalité de Bousquet sans avoir recours à l’artifice d’un grand éditeur qui, pris d’un tardif intérêt pour cette œuvre, la baptisa romanesque, avec l’aide d’un critique peu scrupuleux, et l’illustra, avec la complicité d’une dame aimée ( ?), d’un portrait « voyou » !

De même les Lettres à Jean Cassou, Carlo Suarès et Max-Ph. Delatte que nous avons publiées apportent-elles un éclairage nouveau et sont plus enrichissantes que le fait de savoir quelles femmes ont été aimées ou non.

Mais pourquoi s’en scandaliser ? Aujourd’hui, il est de règle d’aborder les génies par l’anecdote… ou de les ignorer (3).

De Saint-Pol-Roux, un texte lu par hasard me donna envie d’en savoir plus. Un ami m’apprit que sa fille, Divine, habitait Boulogne-Billancourt. Rendez-vous fut pris. Divine, vivant merveilleusement dans le souvenir de son père, me montra de nombreux manuscrits, dont certains avaient déjà été classés par un jeune professeur, Gérard Macé. La matière de plusieurs livres était ainsi réunie. Tout d’abord parut (en 1970) « Le Trésor de l’Homme », un hymne à l’Imagination, cette « moisson avant les semailles ». Puis, au rythme d’une publication par an, des inédits d’abord, des chefs-d’œuvre introuvables depuis longtemps ensuite.

Peu de temps avant moi, un critique éminent était venu voir la fille du poète et lui avait demandé s’il restait des inédits de son père. Divine lui avait montré un grand coffre breton rempli de manuscrits ; ce qui avait permis d’écrire, à ce défenseur de SPR, lorsqu’il fit pour le Mercure de France un choix des « Plus belles pages », que cette œuvre avait été détruite et qu’il n’en restait pratiquement rien. Rien : « Le Trésor de l’Homme », « La Répoétique », « Genèse », « Cinéma vivant », « Vitesse »… et bien d’autres manuscrits qui sont conservés à la Bibliothèque Doucet et sur lesquels se penche actuellement un jeune poète, auteur d’une thèse remarquable sur « la poétique de Saint-Pol-Roux » : Jacques Goorma. Des travaux universitaires ont été et sont faits sur SPR, des traductions sont en cours en Allemagne, en Italie, en Angleterre… mais en France, malgré quelques critiques (Hubert Juin, entre autres, lui a consacré récemment une grande émission sur France Culture… un numéro spécial d’une grande revue doit paraître prochainement), le grand public. ignore toujours une œuvre qui a pourtant ouvert la voie à toute une littérature contemporaine. André Breton et un certain nombre d’écrivains importants considéraient SPR comme leur Maître. Mais, comme il le prévoyait, le poète n’a pas encore trouvé ses lecteurs. « Je vis dans cinquante ans », disait-il. Cette vie commence donc seulement aujourd’hui.

Essayer d’ouvrir ces voies que le public n’a pas encore beaucoup empruntées, bien qu’elles soient jalonnées des grands phares de la pensée contemporaine, c’est, je pense, le rôle d’éditeurs tels que nous.

Mais parfois c’est l’échec, comme pour le grand poète belge Jean de Boschère ; parfois la réussite, comme pour Segalen (là nous étions nombreux à mener le combat et un certain goût de l’exotisme a fait le reste). De même ne m’étendrai-je pas sur les textes de René-Guy Cadou, Max Jacob, Reverdy ou Vitrac, que nous avons publiés, car aussi intéressants soient-ils, ils ne représentent pas la partie la plus importante de leur œuvre. Mais le combat continue pour Pierre Albert Birot, pour Saint-Pol-Roux.

Il a commencé plus récemment pour André Suarès, avec l’aide d’un universitaire, Yves-Alain Favre : quelques poèmes dans « Poésie Présente » et surtout cinq volumes (poésie, essai, théâtre, correspondance) ont donné un aperçu non négligeable - n’en déplaise à certains pour qui inédits semblent signifier fond de tiroir - d’un écrivain de grandes dimensions que le refus des compromissions, qu’une certaine intransigeance ont relégué à une place qui est loin d’être la sienne.

Cette lutte entreprise grâce à de jeunes universitaires, grâce à quelques critiques, à des libraires qui aiment encore le livre, grâce à l’appui du Centre National des Lettres et des Relations Culturelles, a dans notre esprit un complément indispensable : faire connaître des poètes contemporains, en premier ceux que nous aimons et qui sont totalement inconnus.

Ainsi nous publions chaque année (nous, car mon fils (s’) est associé à l’aventure depuis 1977 et nos rôles sont interchangeables : tous les deux P.D.G., balayeurs, représentants, toujours artisans) :

- trois ou quatre livres d’auteurs de la fin du XIXeme siècle - début du XXeme siècle, auteurs méconnus dont j’ai déjà parIé ;

- vingt recueils d’auteurs bien vivants ;

- enfin la revue trimestrielle « Poésie Présente ».

« Poésie Présente » a dépassé le cap des cinquante numéros.

Elle se heurte, comme toutes les revues, à de grandes difficultés de gestion. Légèrement déficitaire, elle représente toutefois une image de notre activité, un banc d’essai pour de nouveaux auteurs et sera maintenue autant que possible. Ses objectifs n’ont guère changé depuis le premier numéro :

Plutôt que de publier trente ou quarante poètes, je préfère n’en publier que cinq, mais offrir à ceux-ci la possibilité de s’exprimer vraiment.

Trente-deux pages devraient le leur permettre.

Ces cahiers permettront à des jeunes de s’exprimer. A chaque numéro, deux d’entre eux pourront confronter leur œuvre à celle de leurs aînés, sortir de leur univers pour le mieux cerner, en avoir meilleure connaissance.

Dans la mesure du possible j’aimerais que, sur les cinq auteurs présentés, il y en ait un qui n’ait jamais publié de poèmes. Face à une œuvre achevée, présenter l’œuvre naissante : une œuvre qui trop souvent a bien du mal à voir le jour (4).

Etre tourne vers l’avenir, alors que de trop nombreux auteurs vivent sur un passé : faiseurs de mirlitons ou nostalgiques d’un surréalisme étroit, mais surtout tenants d’une prétentieuse et fausse avant-garde, en réalité pâles reflets d’un mouvement dada mort depuis longtemps. Tous sentent le cadavre…

Je publierai donc ce que j’aime, uniquement ce que j’aime. Revendiquant même le droit de me tromper. Refusant toute étiquette, ne me laissant enfermer dans aucun système. Capable d’aimer aussi bien une poésie lyrique que celle, concise, où chaque mot porte son poids. Mais cette poésie très dense - et que j’aime sans doute avant tout autre - j’en sens les dangers : l’aphorisme (malgré certaines réussites et même à cause de toutes ses séductions) et aussi souvent la préciosité, une construction qui tend à devenir glaciale.

Je crois à la rigueur qui doit s’exprimer encore plus dans le vers libre que dans la poésie traditionnelle, que cette rigueur n’efface cependant pas une sensibilité, le concret des choses. Que cette construction porte trace de notre intelligence et de notre sensibilité. « Poésie Présente »veut un équilibre entre l’esprit et le sang, être ouverte à divers courants : à la révolte quand celle-ci se projette dans l’avenir au lieu d’être l’exploitation étroite et mesquine d’un présent ; à l’humour aussi qui participe à notre liberté… et cette liberté je la revendique hautement.

Qu’il n’y ait en chaque numéro aucune exclusive, sinon envers ceux qui cherchent à paralyser tout élan créateur…

Seuls quelques numéros spéciaux consacrés à des poètes d’une région (Alsace, Bretagne, Normandie, Auvergne, Rouergue, mais aussi Lyon et Paris) ou d’un pays (Colombie) nous permettent, sans aucune concession au folklore, de publier des auteurs que nous aimons et que nous ne pouvons pas éditer, car il est pour nous certains impératifs. Publier une vingtaine de recueils par an est un maximum. Nous ne pouvons dépasser ce nombre si nous voulons nous occuper pleinement de tous nos livres. Outre une impossibilité financière, le temps passé dans l’atelier, sur les routes, dans les librairies, avec nos amis poètes, ne nous laisse au cours de l’année guère de loisirs. Mais quelle chance, au sein d’une activité très spécialisée, de pouvoir exercer une multitude d’activités !

Notre rôle a donc certaines limites et les tenants de l’escroquerie y vont de leur couplet : oui, vous êtes « un cas ». Mais songez à tous les poètes, à tous les manuscrits en souffrance. Il faut bien que nous intervenions pour leur permettre de s’exprimer… même si cela doit leur coûter quelque argent ! « Ah les bonnes âmes ! »

Je pense que nous avons fait la preuve qu’il est possible de vivre sans exploiter les poètes. Ce que nous avons fait, d’autres peuvent le faire. D’ailleurs, certaines expériences sont en cours. J’ai cité Yves Prié, Jean-François Manier, que je connais et apprécie. Il en est d’autres. Il suffirait qu’une dizaine d’éditeurs - artisans - et ce n’est pas rêver que de le prévoir - publient une vingtaine d’ouvrages par an. Cela ferait, à portée du public, environ deux cents titres nouveaux. Ce me semble un chiffre raisonnable, amplement suffisant pour présenter toutes les garanties et satisfaire tous les besoins. Je ne pense pas qu’alors tous les poètes authentiques - malgré les quelques erreurs dont nous nous rendrions certainement coupables - se trouveraient dansl’obligation de participer financièrement à l’édition de leur livre. Les autres auraient la ressource d’aller trouver un imprimeur et ne s’en trouveraient pas plus mal.

Quant à la situation de l’édition de poésie, elle s’en trouverait largement assainie.

Il est important de publier régulièrement les mêmes auteurs. Il Y en a, en ce qui nous concerne, une cinquantaine auxquels nous sommes particulièrement attachés et nous essayons de les publier à raison d’un recueil tous les deux ans. Ainsi se crée une équipe, pas une chapelle.

J’aurais aimé citer quelques noms de poètes. J’en ai déjà cité, mais c’était à une époque où ils étaient moins nombreux. Aujourd’hui je ne peux, ni ne veux choisir. Je me contenterai de donner un catalogue à la fin de ces propos.

Tous les noms nous sont chers. Qu’ils soient ceux :

- de jeunes inconnus dont nous avons publié la première œuvre ; - d’auteurs qui sont venus nous rejoindre après avoir été exploités par les escrocs ;

- de poètes venus de toutes les régions de France et de l’étranger ;

- de jeunes, moins jeunes, tous amoureux de la poésie, bien présents dans notre époque, témoins et parfois guides. Je suis persuadé que le temps ne les effacera pas tous et qu’il restera un certain courant, une certaine sensibilité.

Il y a, de part et d’autre (auteur - éditeur), une grande fidélité et pourtant aucun poète n’est lié à nous par contrat, l’amitié tissant des liens combien plus durables. Pourquoi un contrat ? L’auteur doit rester libre, un simple échange de lettres suffit, avec des sentiments cordiaux - qui le sont vraiment.

D’autres peuvent faire des conditions meilleures. Nous, nous offrons un livre dont l’auteur recevra un certain nombre d’exemplaires (correspondant à environ 15 % de droits).

L’auteur ne vivra certes pas de notre générosité, mais il trouvera la possibilité de s’exprimer, de communiquer, et cette communication sera de longue durée, car nous donnons une permanence au livre.

A notre catalogue un livre n’a pas la vie éphémère que nous avons déjà dénoncée. Il restera présent des années. Sera à la disposition de l’amateur qui souhaite l’acquérir, et cela sans aucune difficulté.

Aucun ouvrage n’est envoyé au pilon ou soldé. Le livre garde sa valeur entière. Il n’est pas un simple numéro et s’il n’est pas toujours en stock chez le libraire (bien que certains n’hésitent pas à garder de nombreux titres anciens), il est toujours disponible et nous essayons de le montrer le plus largement possible, quel que soit son âge. Le livre de A à Z… mais je m’aperçois que je n’ai pratiquement rien dit concernant une diffusion. Pratiquement impossible au début, qu’en est-il aujourd’hui ?

Nos tournées sont régulières. Toutes les régions sont visitées au moins une fois par an : 60.000 km parcourus, près de 4.000 libraires rencontrés.

Notre situation géographique nous permet de rallier en quelques heures une quinzaine de villes importantes, et dans la journée n’importe quelle région de France.

Voici un exemple d’une tournée du lundi au samedi : la Bretagne en diagonales de Nantes à Quimper en passant par Vannes et Auray, Quimper - Brest par Camaret, Brest - Saint-Brieuc avec arrêts à Morlaix et Lannion, enfin une visite à Saint-Malo et Dinan avant de rallier Rennes. Une certaine évolution se fait sentir depuis quelque temps : de petites librairies, riches de livres, se montent dans des villes de moyenne importance. La littérature y est à l’honneur, le libraire est jeune, sympathique, enthousiaste. Les clients sont satisfaits et l’éditeur aussi, tout au moins dans notre cas. Il est d’autres arrêts facultatifs, selon les nouvelles publications ; mais il est d’autres haltes, combien précieuses, celles de l’amitié : à Nantes avec Guy Faucher, à Assérac avec Nicole et Georges Drano, à Saint-Servan nous rencontrons Raymond Farina, à Romillé Yves Prié, à Saint-Brieuc Anne-José Lemonnier et Yannick Pelletier ; à Quimper, Gérard Le Gouic. Les projets naissent autour d’une table bien garnie, nourritures confondues (5) !

Ainsi quelques centaines d’ouvrages sont livrés et mis en vente sans retard, sans risque de perte ou de détérioration. Nos frais de voyage sont inférieurs à ceux qu’occasionneraient des intermédiaires : diffuseurs, distributeurs, représentants. Malgré des tirages relativement peu élevés, mais grâce à des frais de gestion réduits au minimum, nous arrivons à avoir des prix très compétitifs (nous aborderons par la suite ce problème épineux).

Nos livres, bien que classés dans une catégorie dite « à rotation lente », sont achetés à compte ferme par le libraire. Des dépôts ne sont faits qu’à titre exceptionnel. De la sorte, des liens étroits existent entre un éditeur et un libraire pour qui vendre est un impératif dont il s’acquitte généralement avec succès. Je dois souligner l’action généreuse et efficace de la majorité de nos clients (grands et petits) qui acceptent des conditions souvent inférieures à celles consenties par de grandes maisons, nous donnant une preuve de confiance et souvent même d’amitié. Nous acceptons toutefois, lors d’un passage, d’échanger un livre qui ne se serait pas vendu contre une nouveauté. De même, de nombreuses facilités de paiement sont consenties.

Voir nos clients une fois par an peut paraître insuffisant ? Personnellement, je ne le pense pas.

Nos livres ne sont pas liés à une actualité.

Un deuxième et parfois un troisième voyage, si des parutions l’exigent, est effectué dans certaines régions.

Entre-temps, des envois de catalogues établissent un lien entre libraires et éditeur, des envois de livres aussi effectués dans des conditions qui satisfont, je pense, nos clients. Les livres sont expédiés dans un délai de quarante-huit heures, à des tarifs avantageux, nos clients fidèles bénéficiant le plus souvent d’un franco de port.

Enfin à - Paris, où nous nous rendons tous les deux mois, un dépositaire - représentant assure un complément de diffusion.

De même, quelques libraires - diffuseurs expédient nos livres à l’étranger où nous avons (du moins en Belgique, Pays-Bas, Suisse, Allemagne, Angleterre) des points de vente relativement importants.

J’ai dit tout le mal que je pensais de certaines animations, mais aussi qu’il fallait apprendre, ou réapprendre, le chemin des librairies et des bibliothèques.

Nous nous rendons donc dans de nombreuses bibliothèques. Certaines nous ont déjà organisé des expositions et des réunions autour de la poésie (Troyes, Angoulême, Laon, Joué-les-Tours, Loches, Issoudun, Caen). Nous devons nous rendre cette année à Brest et Tours.

De même, cinq ou six fois par an, nous organisons des signatures en province et à Paris. Dans cette ville, une dizaine d’auteurs viennent généralement pendant une semaine dédicacer leurs livres, présentés en même temps qu’un large échantillonnage de notre production. Les Matinaux, Galignani, L’Arbre à Lettres, La 258 Heure, Gallimard nous ont déjà accueillis. Alors que Le Divan, les P.U.F., Delamain, L’Arbre Voyageur nous ont consacré d’importantes vitrines.

Dernièrement, le libraire de « L’Arbre à Lettres » nous disait sa satisfaction : non pas parce que « nos » auteurs avaient dédicacé beaucoup d’ouvrages, mais parce que le public était resté longuement dans sa librairie, avait eu la curiosité de chercher dans les rayons, avait largement manifesté son intérêt non seulement pour le poète ami, mais pour un large éventail d’écrivains.

Je voudrais, pour terminer ce chapitre, donner une autre illustration, confirmant l’efficacité d’une prospection faite par l’éditeur lui-même.

En 1977 se crée à Paris, vers la place Monge, une librairie dont les vitrines sont en partie consacrées à une littérature contemporaine de fiction, en partie à des ouvrages philosophiques et politiques réellement orientés. Lors de mon premier passage, un représentant d’une maison dont les orientations correspondent à celles du libraire est en train de vendre, avec beaucoup de réussite d’ailleurs, des ouvrages d’inspiration marxiste. Entre deux de ces ventes, j’entends : « J’ai deux ouvrages de poètes (publiés dans la très intéressante collection" La Petite Sirène "), je ne vous les recommande pas. » Le libraire ne réagit pas et je commence à me demander ce que je suis venu faire dans cette librairie. Après une heure d’attente, peu fier, m’adressant au libraire, je dis : « Je suis Rougerie, éditeur, j’édite des poèmes ; mais j’ai aussi quelques autres ouvrages dans mon catalogue. » Le libraire m’interrompt : « Monsieur, il n’y a que la poésie qui m’intéresse. » Je suis reparti avec une commande qui devait par la suite être renouvelée à maintes reprises.

Ce représentant avait pourtant bien fait son travail. De son point de vue il avait raison : « La poésie ne peut se vendre. Le libraire, une prochaine fois, me reprochera de lui avoir fait prendre des livres qui encombrent encore ses rayons ; mieux vaut insister sur des valeurs sûres. »

Comment ce représentant, dont il existe des centaines d’exemplaires, pourrait-il défendre nos livres ? Il m’est pourtant arrivé à une époque de confier quelques ouvrages à certains d’entre eux dont la bonne volonté était réelle. Certes, beaucoup de libraires n’ont pas voulu nous recevoir, mais plusieurs centaines nous ont accueillis favorablement. Heureux d’une information que nous venions leur donner nous-mêmes. Souvent le contact humain s’est établi, entraînant curiosité d’abord, sympathie ensuite… et une véritable promotion de nos livres.

Je pense avoir montre que notre expérience n’est pas calquée sur celles de glorieux devanciers, tel G.L.M., même si nous avons retenu certaines leçons.

Bien au contraire, nous recherchons au maximum la communication (auteurs, libraires, bibliothécaires, lecteurs, éditeur), mais sans cette basse démagogie qui sévit dans trop de manifestations baptisées littéraires… et populaires, où les uns sont acteurs (camelots) et les autres des spectateurs bien passifs (matraqués), quoi qu’on en dise. Nous avons cherché à privilégier le lecteur en le respectant. Pourquoi l’agresser (livres dans la rue), pourquoi le mépriser (livres de poches et autres torchons de la reprographie qui ne méritent même pas le nom de livres) ?

Avec une machine ancienne nous avons réalisé une expérience nouvelle. Un matériel moderne peut au contraire apporter une régression. II ne faut bien sûr pas généraliser. Mais la généralisation n’est pas de notre fait ; elle est, hélas ! dans la bouche et dans les actes des tenants de la modernité. Nous, nous demandons que subsiste un double secteur d’impression, de diffusion, de vente pour sauver le Livre, une Culture.

II ne s’agit pas pour nous de refuser un progrès technique incontestable, mais une vénération aveugle pour un objet séduisant et fragile, utile et dangereux. Nous refusons aussi le gadget.

Nous avons une fourgonnette pour la diffusion de nos livres, mais l’allume-cigare sur le tableau de bord ne nous intéresse pas. Nous utilisons une machine qui imprime mille feuilles à l’heure. A quoi nous servirait une machine qui en imprimerait quinze mille, sinon à nous endetter, à nous ruiner ?

J’ai la pénible impression que l’on nous propose, que l’on veut nous imposer, le superflu, alors que bien souvent le nécessaire risque nous manquer. Rejeter une telle attitude, dénoncer des apprentis sorciers ne me semble pas une attitude passéiste. Simplement lucide.

C’est cette lucidité qui, malgré des résultats très positifs, me fait dire que notre édition (6) reste fragile, est de plus en plus fragile, en danger constant.

Pour quelles raisons ?

Répondre à cette question m’amènera une fois encore à dénoncer bien des conformismes à la mode, bien des hypocrisies et beaucoup de bêtise.


(1) L’auteur s’engage à acheter - ou faire acheter - un certain nombre d’exemplaires de son livre à l’éditeur. Un tirage de tête gonflé facilite souvent l’opération. L’éditeur prétend ne demander à l’auteur qu’une avance, une garantie représentant une petite partie des sommes engagées. Mais très vite le système a été perfectionné (1) et le plus souvent la participation de l’auteur atteint largement l’addition de tous les frais de fabrication, diffusion ( ?) de l’ouvrage, et les dépasse même. Enfin, un habile dosage entre contrat à compte d’auteur et contrat à compte d’éditeur, le seul vraiment valable - permet à l’éditeur de gagner sur les deux tableaux. Dans de telles conditions, il vaut mieux s’adresser à un imprimeur et s’auto éditer ». Bien peu cependant se résignent à cette solution, préférant croire à des promesses qu’ils savent pourtant être fallacieuses. Etre traité de génie par un comité de lecture fantôme vaut sans doute la perte de quelques billets de mille francs supplémentaires !

(2) Je ne suis pas contre celles-ci, bien au contraire. Nous travaillons régulièrement avec deux associations : « Les Amis de Tristan L’Hermite » et « Les Amis de J. J. Kihm », qui cherchent avec un certain succès à faire mieux connaître, la première l’un des plus importants poètes baroques, la seconde un écrivain contemporain mort prématurément. Toutes les deux ont sauvé de l’oubli des textes que nous publions chaque année : contes ou journal inédits de Kihm, cahiers Tristan L’Hermite, auxquels collaborent des universitaires du monde entier. Chacun, association et éditeur, nous œuvrons à notre niveau.

(3) L’année Victor Hugo en est un triste exemple. Malgré les efforts d’Hubert Juin et sans doute de quelques autres, elle ne nous aura guère appris sur l’œuvre du poète. Par contre, maintenant, nous connaissons parfaitement toutes ses performances amoureuses. Comble du ridicule, les responsables d’un Salon littéraire, qui s’est tenu récemment dans une grande ville de province, ont fait appel, pour « animer une conférence Victor Hugo », A… M- Eve Ruggieri, spécialiste en tous genres de l’histoire à la guimauve des grands de ce monde !

(4) Ainsi trouve-t-on au sommaire du n° 1 : Joe Bousquet, Jean Cassou, Marcel Béalu, Guénane et Guy Heitz.

(5) Je pourrais citer encore l’Alsace et ses poètes, Guy Heitz, Roland Reutenauer, Jean-Claude Walter et Martine Clément ; l’Auvergne avec Gérard Bocholier et Jean-Pierre Siméon, entre autres ; la Savoie avec Jean-Vincent Verdonnet ; la Normandie avec H. Labrusse et Guy Allix ; la Provence avec Jean Bouhier, François Cruciani, J.-P. Chague, Jean-Pierre Geay ; le Languedoc avec Yves Heurté, Henry Cheyron, Paul Pugnaud ; Lyon avec Raoul Bécousse. et Jean Chaudier ; Orléans où Hélène Cadou défend la poésie au sein d’une bibliothèque au passé prestigieux… la Belgique aussi avec Marcel Hennart. Il conviendrait de nommer bien d’autres régions, bien d’autres poètes (notamment de Paris)… Ces poètes ne sont sans doute pas les plus connus heureusement pour leur œuvre. Ils ne sont pas les écrivains « représentatifs » d’une région. Ils ne sont pas moins sensibles à une terre, à une culture qu’ils nous donnent à voir. Leurs voix, même si elles ne sont pas encore entendues, n’en sont pas moins profondes, autant que les liens qui nous unissent.

(6) Celle aussi des petits éditeurs qui publient des ouvrages difficiles et intéressants, parfois indispensables, souvent dans un cadre autre que celui de la poésie. Les catalogues de « Verdier », « Le Tout sur le Tout », « Calligrammes », entre autres, sont là, pour en témoigner.

P.-S.

Ecrit à Mortemart (Haute-Vienne) en 1985.

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