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Littérature française contemporaine

L’œuvre du propriétaire

Extrait

samedi 21 janvier 2006, par Pierre Jourde

Le mystérieux personnage surnommé Le Propriétaire est peut-être le plus grand écrivain français du XXe siècle. Au terme d’une recherche patiente, difficile, périlleuse parfois, Pierre Jourde est parvenu à réunir les textes de ce génie méconnu. Il en donne, pour la première fois, une édition préfacée et richement annotée, qui jette un peu de lumière sur cette étrange figure, à la vie tumultueuse, dont l’œuvre risque fort de bouleverser notre conception de la littérature. Elle accomplit et transcende tous les genres. La poésie est chez lui plus oraculaire, la pornographie plus moite, l’autofiction plus autofictive, le récit d’aventures plus aventureux, le roman du terroir plus terreux. Le lecteur trouvera dans ces fragments inspirés ce qu’il avait toujours cherché dans la littérature sans oser le demander.

L’œuvre du propriétaire, de Pierre Jourde, vient d’être publié en janvier 2006 par les éditions L’Archange Minotaure.


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Anselme Filoselle

1917-1987

Cet ouvrage est l’occasion de rendre hommage à la mémoire d¹Anselme Filoselle. Ce chercheur exceptionnel, qui aurait pu, au cours d¹une brillante carrière, éclairer de son érudition et de sa perspicacité maints domaines du savoir que d’aucuns pourraient estimer plus importants, a préféré, dans l’obscurité propice aux vrais savants, consacrer toute son énergie et toute son âme à l’œuvre du Propriétaire. C’est en grande partie grâce à ce travail acharné de véritable homme de peine de la recherche littéraire, fournissant un matériau brut auquel il ne s’agissait plus ensuite que de donner une forme élégante et correcte, que nous avons pu exhumer, avec le succès que l’on sait, cette œuvre capitale quoique encore mal connue. Cette édition lui est redevable sur bien des points dont on aurait tort de méconnaître l’intérêt. Il nous a donc paru, en associant son nom à ce livre, lui rendre la justice que réclame sa vie de sacrifices.

Ni les échecs, ni les rebuffades ne pouvaient décourager un homme rompu à l’adversité, mais toujours de bonne humeur sous son écorce trompeuse de morosité, toujours prêt à rendre service, même à ceux qui ne lui demandaient rien, tant était grand son besoin d¹affection.

Né le 29 février 1917 à Douaumont, Anselme Filoselle perdit sa mère et son père dès le 1er mars, à la suite d¹une erreur de tir de l’artillerie française. Son frère Arthur, de sept ans son aîné, émigrera en 1927 en Californie.

Confié par l¹assistance publique aux bons soins d’une famille de braves paysans de la Creuse, Anselme découvrit très jeune la vie saine des champs.

Dès l’âge de sept ans, il se levait à quatre heures du matin pour traire les vaches, curait l’étable, nourrissait les porcs, concassait l’avoine, coupait du bois, etc. A la suite d’un malheureux accident avec un taureau, il dut faire un long séjour à l’hôpital de Guéret, et en sortit avec la silhouette claudicante et bossue que connaissaient bien les vieux habitués des Archives.

Il eut à souffrir, durant les études qu¹il fit dans divers pensionnats religieux, des moqueries constantes que lui valaient son apparence physique, son bégaiement, sa myopie et un patronyme que sa lucidité proverbiale lui faisait considérer comme ridicule. Défiguré très jeune par une chute malencontreuse dans un bac à ébouillanter les poulets de batterie, il essuya maintes rebuffades auprès des femmes, et on ne lui connut pas, durant toute sa vie, de relation féminine. Il s’en consolait en reportant toute son affection sur son chat Sultan, le légendaire matou dont les rares intimes du maître connaissaient bien le tempérament très affirmé.

Renvoyé du pensionnat en 1932 à la suite de délations, vraisemblablement dépourvues de fondement, touchant à ses mœurs privées, c’est en autodidacte qu¹il acheva sa formation. Il lui en est toujours resté quelque chose, dans son style aux rugosités si attachantes, dans son écriture proverbialement indéchiffrable.

Pour vivre, il transporta des sacs de coke pour le compte d’un charbonnier, tandis que son insatiable soif de savoir lui faisait dévorer des livres toute la nuit. Il obtint son certificat d¹études en candidat libre en 1936.

Il se faisait une gloire, lui qui savait tant, de n’avoir que ce diplôme pour tout bagage intellectuel, et exhibait au moindre prétexte le vieux papier, avec une fierté touchante qui ne semblait grotesque qu’à ceux qui le connaissaient mal.

Réformé pour invalidité, il ouvrit une petite librairie, à Sedan, en avril 1940. Epargnée par les bombardements allemands, la boutique fut toutefois ravagée par un incendie en juillet. Gravement brûlé, Filoselle fut évacué en voiture par des voisins. A la suite de la chute accidentelle de l’automobile dans la Meuse, il contracta les rhumatismes aux orteils qui devaient tourmenter ses nuits jusqu’au dernier jour.

Après bien des années difficiles, au cours desquelles ses amis durent subvenir à ses besoins, il se résolut à prendre, en 1945, un modeste emploi de fonctionnaire subalterne à l’état-civil de la mairie de Maisons-Alfort. Il vécut, désormais, l’existence régulière et sans éclat de ceux qui se sont voués corps et âme au savoir.

Anselme Filoselle parlait peu de sa famille, réduite à son frère Arthur. Il en recevait une fois par an une lettre et quelques photographies, où l’on voyait Arthur souriant, bronzé, à bord de son yacht, en compagnie de célèbres actrices de cinéma. Arthur Filoselle (plus connu sous le nom de Art Filsell), après avoir fait fortune dans la lingerie et les cosmétiques, était en effet devenu propriétaire de plusieurs grands studios cinématographiques, de quelques ranchs et d’une compagnie aérienne.

Anselme, cependant, poursuivait avec acharnement ses recherches. La chance ne lui sourit pas tout de suite. Combien de manuscrits convoités dut-il laisser à d’autres, faute d¹argent. Combien de textes patiemment recherchés et jamais retrouvés. Combien de dossiers accumulés sur des écrivains de troisième ordre, auxquels personne ne daigna jamais s¹intéresser. Il constitua ainsi, année après année, et malgré la modestie de ses moyens ­ quitte à ne manger que du pain, à ne boire que de l’eau pendant des semaines, quitte à devoir demander au boucher des abats pour le chat, fraternellement partagés avec Sultan dans la petite cuisine étriquée du deux-pièces de Maisons-Alfort, il constitua ainsi, donc, un véritable fonds, le Fonds Filoselle, recueilli dans la cave de sa voisine, Mme Simone Boulard.

On peut regretter que ni les collectionneurs privés, ni les institutions publiques n’aient jamais manifesté le moindre intérêt pour ce fonds ; d¹autant que la cave de Mme Boulard est très humide.

L’édition des œuvres du Propriétaire fut la grande tâche de sa vie, à laquelle il consacra toute son énergie. Il n¹en vit pas la fin de son vivant. Si une partie de son travail est aujourd¹hui dépassée par les découvertes récentes, il n¹en fait pas moins date dans l’histoire de la propriétairologie, cette science encore dans sa prime jeunesse. Ses erreurs appartiennent à l’histoire du texte. Ses dernières années furent assombries par deux événements tragiques.

D¹abord le décès de Sultan, écrasé le 13 juin 1984 sous ses yeux, par un demi-queue Pleyel tombé accidentellement du huitième étage. Ensuite l’affaire bien connue du dixième Poème à la pression, où la naïveté du vieux savant fut exploitée par un faussaire vindicatif (sur cette affaire, voir la note dans les œuvres poétiques). Devenu la risée du monde scientifique, le malheureux chercheur se donna la mort le 1 er avril 1987, de la manière atroce que l’on sait.

On apprit le lendemain le décès d’Art Filsell, survenu à Santa Monica le 28 mars. Sans enfants, il laissait toute sa fortune à son frère. Hélas, pour Anselme Filoselle, il était trop tard. Les obsèques eurent lieu le 1er avril au cimetière de Maisons-Alfort, sous une pluie fine, en présence de deux personnes, l’auteur de ces lignes et une charcutière monégasque venue là par erreur. Les quelques relations informées du décès avaient cru à une plaisanterie.

Anselme Filoselle n’appartient pas à la brillante troupe des grands hommes.

Les dictionnaires ne retiendront pas son nom. Il n’eut ni la chance, ni la beauté, ni le génie. Mais il fut un humble, un patient serviteur du savoir.

Afin que sa mémoire ne s¹efface pas trop vite, ses amis ont pris l’initiative de faire apposer une plaque à son nom sur l¹immeuble où il a résidé de 1947 à sa mort. Une souscription a d’ores et déjà permis de réunir quelques Euros. Souhaitons qu¹un jour ce modeste laiton, enfin scellé, puisse, au passant indifférent, indiquer qui vécut là.

Reproduit sur Contre-feux, revue littéraire de lekti-ecriture.com, grâce à l’aimable autorisation des éditions l’Archange Minotaure.

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