« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Philosophie des Lumières
Extrait
dimanche 25 décembre 2005, par Simon Tyssot de Patot
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Philosophe huguenot installé aux Pays-Bas, à Delft puis à Deventer, après avoir quitté la Normandie, Simon Tyssot de Patot (1655-1738) rechercha toute sa vie la reconnaissance de la république des lettres sans jamais l’obtenir. Ayant dans ses derniers écrits, publiés sous son nom, manifesté ouvertement un intérêt trop marqué pour les thèses de Spinoza, il fut condamné pour athéisme, obscénité et spinozisme, et fut chassé de la communauté réformée et banni de Deventer par le conseil de la ville.
Voyages et aventures de Jacques Massé, publié anonymement en 1714, met en scène un catholique qui, après la mort de ses parents, évolue pendant un temps dans les cercles cartésiens parisiens, avant de s’embarquer sur un navire comme chirurgien, à la recherche d’aventures. Sur la route des Indes orientales, son bateau fait naufrage à environ mille lieues de Sainte-Hélène, au large d’un paradis terrestre où prospère une société harmonieuse et pacifique.
Ce texte de Simon Tyssot de Patot a été publié en octobre 2005 par les éditions Amsterdam, dans leur nouvelle collection, les Lumières Radicales.
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LA VIE DE L’HOMME A DES BORNES SI ETROITES, et le nombre des années qu’il peut employer à cultiver les sciences, ou à perfectionner les arts, est sitôt écoulé, qu’il ne faut pas s’étonner si les progrès qu’il y fait se terminent à si peu de chose. La brièveté de la vie n’est pas pourtant le seul obstacle qui s’oppose au désir que nous avons naturellement de tout savoir ; la privation des biens du monde en est une autre, qui n’est guère moins considérable. Il s’en fallait bien que j’eusse achevé mes études, lorsque l’expérience m’apprit cette vérité.
L’inclination que j’avais eue dès le berceau pour les belles-lettres, pour les antiquités, et pour les choses rares et étrangères que je voyais apportées des parties éloignées de la terre, fit résoudre mon père de me mettre de bonne heure au collège. La facilité avec laquelle j’apprenais mes leçons était extraordinaire : ma diligence et ma mémoire me procuraient le prix dans toutes les classes. Les louanges que mes maîtres me donnaient, jointes à l’affection que mes parents me faisaient paraître, redoublaient mon émulation : je ne me donnais aucun relâche, et j’avais si bien employé mon temps, qu’à l’âge de dix-huit ans j’entendais très bien le grec et le latin ; j’avais fait ma philosophie, et j’étais déjà fort avancé dans les mathématiques, lorsque mon père, David Massé, qui était capitaine de navire, eut le malheur de sauter avec son vaisseau, par l’imprudence d’un matelot qui mit innocemment le feu aux poudres.
Ce coup fatal arriva à notre famille en 1639, le même jour que notre armée fut battue par les Espagnols devant Thionville, ce qui semblait être arrivé exprès pour m’en faire mieux ressouvenir. Et comme le bon homme allait à la traite au Sénégal, et que la plupart de l’équipage était pour son compte, ma mère se trouva tout d’un coup veuve avec cinq enfants, et presque entièrement destituée des biens du monde. Cette disgrâce ne l’épouvanta pourtant point ; aussitôt qu’elle en eut reçu la nouvelle, elle nous envoya quérir, et nous dit d’un air mâle : « Enfants, il vient de vous arriver le plus grand des malheurs auxquels les hommes sont sujets ; un même instant vous prive, en la personne de mon cher mari, et de tous vos biens, et de votre père : mais ne vous alarmez point pour cela, la Providence a des voies miraculeuses pour subvenir à ses créatures. Apprenez par cette fatalité, poursuivit-elle, à ne vous plus appuyer sur le bras de la chair ; le bon Dieu ne vous abandonnera point. Puisque les moyens qui me restent ne suffisent pas pour vous élever, comme nous l’avions projeté, voyez pour quelle profession vous avez le plus de penchant. Pour vous, Jaques, me dit-elle, je serais d’avis que vous embrassassiez le parti de la chirurgie. Il semble que l’exemple de votre père vous porte à aimer les voyages, cet art favorisera votre dessein. » Elle proposa de même aux plus grands ce qu’ils devaient entreprendre : chacun y consentit avec larmes, et s’y appliqua avec succès. Ma mère qui était de Hédin, où elle avait encore des parents, quitta Abbeville et s’y alla établir. Je fus ravi d’y voir, contre mon attente, que bien des gens s’intéressaient dans son malheur ; un de ses frères la déchargea d’un enfant, un compère en prit un autre, et on lui promit de vingt endroits qu’on ne permettrait jamais qu’elle eût besoin de rien. Il y en avait même qui voulaient que je changeasse de sentiment, et que je poursuivisse mes études, afin d’être plus à portée, et mieux en état d’aider, avec le temps, à élever des innocents, qui étaient hors d’état de rien faire : mais la résolution en était prise, et mon inclination n’était point à me fixer là.
Je pris congé de la famille et de nos meilleures connaissances, qui me virent partir avec regret, et pris la route de Paris où j’arrivai peu de jours après. La grandeur, la magnificence et la diversité, jointes au concours tumultueux d’une multitude innombrable de toutes sortes de personnes que je remarquai dans ce beau lieu, m’étourdirent à mon abord. Tous les objets qui se présentaient à mes yeux me paraissaient nouveaux ; on eut dit que je ne faisais que de naître, et M. Rousseau, maître chirurgien, chez qui j’avais été recommandé, fut assez occupé, pendant douze ou quinze jours, à répondre continuellement aux interrogations que je lui faisais pour contenter ma curiosité. Il me fit aussi la grâce de me mener à Marly, à Fontainebleau, à Saint-Denis, à Saint-Germain, au Louvre, aux Tuileries, et plusieurs autres lieux qui font l’admiration des étrangers. La rareté met l’enchère là où l’abondance diminue le prix : je m’accoutumai enfin à regarder toutes ces beautés avec une espèce d’indifférence, et de l’indifférence je passai insensiblement au dégoût ; de sorte qu’abandonnant toutes ces curiosités aux personnes oisives, je commençai à m’appliquer avec soin à l’art auquel je m’étais destiné. Monsieur Rousseau avait beaucoup de pratique, et encore plus d’expérience : les fréquentes cures qu’il faisait me donnaient tous les jours de nouvelles lumières. Avec tout cela, je ne laissais pas de m’exercer quelques heures du jour aux langues et aux sciences, qui avaient fait toute mon occupation auparavant. Je fus d’autant plus excité à cela que la philosophie et les mathématiques semblaient être devenues à la mode : tout ce qu’il y avait d’honnêtes gens s’y appliquait, de quelque âge et condition qu’ils fussent. Il parut même un traité des sections coniques, que l’on attribuait au fils de M. Pascal, intendant de justice à Rouen, qui donna de l’étonnement à bien des savants. Je fus curieux de le parcourir, mais j’y trouvai des choses qui me semblaient être au-dessus de la portée d’un garçon de seize ans, puisqu’en des endroits il surpassait Apollonius. Bien des gens se trouvèrent de mon opinion, surtout lorsqu’ils vinrent à considérer que le père de ce prétendu jeune auteur était lui-même consommé dans cette science, de manière que la plupart conclut que celui-là, étant d’ailleurs établi, en voulait faire honneur à l’autre, pour lui donner par là entrée au monde. Quoi qu’il en soit pourtant, il est sûr que M. Pascal le jeune avait l’imagination vive, beaucoup de pénétration, et pas moins de jugement, comme cela a paru dans la suite. M. Morin, auquel je pris la liberté de m’adresser, et qui me reçut de la manière la plus honnête du monde, me procura aussi la connaissance de M. Desargues, de M. Midorge, et de plusieurs autres mathématiciens qui m’épargnèrent bien du travail par les beaux manuscrits qu’ils me communiquèrent, et les méthodes claires et abrégées dont ils voulurent bien me faire part. Par le moyen de ces doctes personnages, j’eus de même entrée chez le révérend père Mersenne. Cet habile homme me fut d’un grand secours pour l’intelligence de plusieurs questions de physique et de métaphysique. Comme il avait de grandes liaisons avec M. Descartes, qui était alors en Hollande, je ne lui proposais rien de difficile qu’il ne me l’éclaircit tôt ou tard. Ce fut lui qui me mit le premier en main les six méditations de ce célèbre philosophe. Le désir d’apprendre à démontrer l’existence d’un dieu, l’immatérialité de l’âme et sa réelle distinction d’avec le corps, me les fit lire avec toute l’attention dont j’étais capable ; mais j’avoue franchement que je n’en fus point satisfait. Sa méthode pour bien conduire la raison et chercher la vérité dans les sciences, sa dioptrique, ses météores, son monde, et généralement tout ce que j’avais vu de lui me charmait ; mais pour sa métaphysique, je le dis encore une fois, rien ne m’en revenait que la subtilité des raisonnements. Ce qui me fit conclure que nous ne devons rien entreprendre au-dessus de la portée de notre petit esprit, ne nous entretenir que des corps, nous borner à en expliquer la nature, la figure, le nombre, les propriétés, les changements causés par le mouvement, et ce que l’on y peut remarquer de plus pour notre usage, pour le bien de la société, et pour l’intelligence et l’avancement des connaissances humaines, sans nous mêler de vouloir rendre manifestes, et pour ainsi dire visibles, des sujets qui de leur nature sont cachés, et qui doivent vraisemblablement être à jamais les objets de notre foi et de notre admiration. Il parut bientôt après que je n’étais pas seul de ce sentiment-là. Un auteur inconnu fit publier à La Haye un livre anonyme, où il prétendait ruiner la philosophie de M. Descartes. En même temps, le père Bourdin l’attaqua par des thèses publiques. Ensuite parurent les objections de MM. Hobbes, Gassendi, Arnaud et autres, au sujet de sa métaphysique. Comme je m’intéressais pour cet auteur, j’étais curieux de voir tout ce que je pouvais de ses disputes ; cela me prenait beaucoup de temps. Mon maître m’en faisait souvent des reproches ; il prétendait que je négligeais le principal pour m’attacher à des choses qui ne me pouvaient pas être de grande utilité, et dont plusieurs n’étaient pas de l’approbation de tout le monde ; il en vint même jusqu’à me reprocher un jour que je prenais le grand chemin de l’athéisme, en ce que j’avais déjà embrassé une opinion qui venait nouvellement d’être condamnée par le tribunal de l’inquisition, en la personne de Galilée, qu’on avait confiné dans les prisons du Saint-Office, après avoir fait brûler par la main du bourreau son traité du mouvement circulaire de la Terre, suivant les principes de Copernic. Et afin que ces reproches ne me rebutassent point entièrement, on avait soin de les assaisonner de louanges sur les talents considérables que j’avais pour la chirurgie, et les connaissances que j’y avais acquises, nonobstant le temps que je donnais à d’autres occupations. Enfin, voyant que cela était incapable de me donner de l’aversion pour ces belles sciences, il forma le dessein de m’embarquer dans le mariage. Il avait une nièce fort jolie, et qui, après la mort de sa mère, devait avoir considérablement du bien, dont il ne cessait de m’entretenir ; il me faisait souvent entendre qu’il ne serait pas fâché que je l’eusse pour femme, et que se faisant vieux, il serait bien capable de me remettre entièrement sa boutique qui était bien achalandée : mais ce n’était pas là où je butais. S’apercevant de mon indifférence, il devint aussi beaucoup plus froid à mon égard qu’il ne l’avait été auparavant ; jusque-là qu’il commençait à me négliger et à me cacher des choses que je ne pouvais bien apprendre que de lui-même, de sorte qu’après mes deux années d’apprentissage, je passai à Dieppe, où je restai encore un an tout entier chez M. Lacroix, qui était, sans contredit, aussi un très habile maître.
Je ne m’amuserai point ici à réciter les petites aventures que j’eus dans l’une et dans l’autre de ces villes : je ne les trouve pas assez considérables pour cela ; mais je ne saurais passer sous silence que dans ces entrefaites il arriva dans ce lieu maritime un homme que le vulgaire appelait le Juif errant. Mon maître, qui était curieux et assez commode, après lui avoir parlé plusieurs fois par occasion, l’invita à dîner un jour chez lui, pour avoir la commodité de l’entendre causer pendant quelques heures. La première chose qu’il nous dit fut qu’il était contemporain de Jésus-Christ, lequel il avait vu crucifier de ses propres yeux. « Je m’appelle, ajouta-t-il, Michob, autrefois domestique de Ponce Pilate. Ce juge romain ayant prononcé sentence contre Jésus, je m’approchai de ce prétendu criminel, poursuivit-il, et lui dis : « Que fais-tu ici plus longtemps ? N’as-tu pas entendu ta condamnation : sors, pourquoi tardes-tu ? » Sur quoi ce saint homme me répondit : « Je m’en vais, mais tu demeureras jusques à ce que je revienne. » Il y a, disait-il, plus de seize cents ans de cela ; j’espère que ce sera la plus grande partie du temps que je dois errer sur la terre. La plupart des gens cherchent à vivre, il y en a peu qui ne voulussent ajouter un siècle au terme qu’ils ont déjà passé si cela était en leur puissance, mais pour moi, je souhaiterais de tout mon cœur que je fusse mort il y a mille ans. » Comme le drôle parlait toutes sortes de langues, qu’il avait par conséquent la mémoire heureuse, et qu’il n’avait fait que voyager, c’était un plaisir de lui entendre débiter mille choses, comme des vérités claires et évidentes, que des siècles reculés ne nous avaient permis d’envisager que confusément, et d’une manière fort incertaine. Il n’y a point de coin au monde où il n’assurât qu’il avait été. Il nous nomma plusieurs royaumes et républiques aux environs des deux pôles, dont nous n’avions jamais ouï parler, et qui devaient, selon lui, être bientôt découverts. Toutes les cours du monde lui étaient connues. Il n’ignorait pas la moindre circonstance des révolutions les plus remarquables auxquelles les empires avaient été sujets depuis qu’il était au monde. Enfin, les incidents les plus reculés lui paraissaient aussi récents que s’ils venaient d’arriver. Mais l’endroit où nous devînmes tout oreilles pour l’entendre fut lorsqu’il se mit à nous entretenir des saints qui ressuscitèrent à la crucifixion de Jésus-Christ. « Tout Jérusalem, disait-il, était en alarme lorsque le bruit s’épandit que ceux qui étaient aux cimetières avaient vu la terre mouvoir en plusieurs endroits, les sépulcres s’ouvrir sans que personne y mît la main, et des corps nus paraître, et faire mille mouvements différents. La peur, continua-t-il, que ce spectacle si peu attendu causa, donna la fièvre et même la mort à plusieurs des assistants. Les plus hardis en voulurent pourtant voir la fin, et ils furent merveilleusement surpris lorsque, quelque temps après, ils virent des créatures humaines sortir tout à fait de leurs tombeaux, et s’enfuir avec beaucoup d’empressement au travers de la multitude qui leur ouvrit le passage en se laissant tomber par terre, comme si chacun d’eux eut dû aller occuper leur place. Personne ne put voir, ajoutait Michob, quelque attentif qu’il fut, de quel sexe ces ressuscités étaient : ils paraissaient tous d’une même grandeur, d’un même âge, d’un même embonpoint, et ne portaient aucune marque qui les distinguât l’un de l’autre. Ils n’avaient pas un poil sur tout le corps : leur ventre était plat, et semblait comme attaché aux reins ; plusieurs tenaient la bouche ouverte, mais on n’y apercevait point de dents ; et leurs doigts ronds et unis semblaient être entièrement dénués d’ongles. » Ce qui lui faisait conclure que toutes les parties excrémenteuses, et celles qui nous servent à broyer, à recevoir et à dissoudre les aliments, pendant que nous sommes sujets à la mort, ne nous accompagneront point dans l’autre monde, où ils ne nous seraient en effet d’aucune utilité. Enfin, à l’entendre dire, on avait jamais su positivement ce que ces personnes-là étaient devenues : le bruit courut pourtant quelques jours après qu’ils étaient retirés en Galilée, où ils devaient s’aboucher avec Jésus-Christ, et de là être portés dans le séjour des bienheureux. On peut croire que cette matière curieuse ne manqua pas de donner lieu à une longue conversation : il était minuit quand notre hôte nous quitta, et mon maître, nonobstant les conversations qu’il avait eues avec lui ailleurs, l’aurait volontiers retenu jusqu’au lendemain. Comme les magistrats le traitaient de visionnaire, on se mettait fort peu en peine de ce qu’il disait : aussi n’était-il point dangereux, et il ne demandait rien à personne. Le menu peuple, et quantité de femmelettes crédules et superstitieuses, qui le regardaient comme un prodige, lui fournissaient suffisamment tout ce dont il avait besoin ; outre qu’il restait fort peu en un lieu, et qu’il ne faisait effectivement qu’errer par le monde.
Son départ, joint à toutes les belles choses que je lui avais entendu dire des pays étrangers, augmenta encore beaucoup le désir que j’avais naturellement de voyager. Je communiquai mon dessein à monsieur Lacroix, et comme il me faisait déjà la grâce de publier avec soin dans toutes les occasions les progrès que j’avais faits dans ma profession, il ne me fut aucunement difficile d’entrer pour chirurgien dans le vaisseau du capitaine Lesage, qui allait faire un voyage à la Martinique. Nous partîmes donc de Dieppe le vingt et unième du mois de mai 1643. Notre bâtiment ne montait que quatre pièces de canon, et l’équipage consistait en cinquante-deux hommes. Quoique le capitaine fût Huguenot, il ne laissait pas d’être parfaitement honnête homme, équitable, et extrêmement dévot. Il n’aurait pas permis qu’un seul jour se fût passé sans que chacun eût assisté le matin et le soir aux prières publiques, qu’un étudiant en théologie, nommé Pierre Duquesne, faisait avec beaucoup de zèle et d’édification ; du moins pour ce qui me touche, je puis dire que je conçus d’abord de l’estime pour ce jeune homme, et que je ne l’eus pas fréquenté quinze jours que j’avais bien rabattu du respect que les moines m’avaient inculqué pour les saints et les saintes du paradis. Le malheur ne voulut pas que je profitasse longtemps des leçons salutaires que je recevais dans cette agréable compagnie. Vingt-sept jours après notre départ, étant parvenus à la hauteur du cap de Finistère, on s’aperçut que notre navire faisait beaucoup plus d’eau qu’à l’ordinaire. Les charpentiers, qui étaient toujours alertes, firent toutes les diligences possibles pour découvrir la cause de ce désastre ; mais nonobstant ce grand zèle, et les pompes qui marchaient jour et nuit, il fut impossible de leur en faciliter les moyens. Au bout de trente-six heures, l’eau était montée à telle hauteur qu’elle sortait par les sabords. Le capitaine, voyant bien que le mal était sans remède, fit mettre les deux chaloupes en mer, il nous commanda de nous arranger dans la grande, sans prendre absolument que l’argent, que nous n’avions pas en trop grande quantité. M. Lesage était encore resté à bord avec le maître, les pilotes, et quatre autres jeunes messieurs qui n’étaient là que pour leur plaisir, lorsque le navire s’enfonça comme une pierre. Quoiqu’ils se fussent préparés à cela, ils ne laissèrent pourtant pas d’être embarrassés de leurs personnes. Étant encore à portée, nous leur donnâmes tout le secours dont nous étions capables, mais nous ne pûmes pourtant pas éviter le malheur de perdre l’un de ces quatre garçons, nommé du Colombier, gentilhomme de Picardie, et qui n’avait pas encore atteint l’âge de quinze ans. On fut obligé de se consoler de cette perte, et de voir de quel côté il était à propos de tirer ; car quoique nous eussions tâché de gagner terre depuis plus de deux jours, le vent qui était sud-est ne nous était nullement favorable pour cela. Ce qu’il y avait de plus mortifiant, c’est que nous n’avions que fort peu de vivres, tant pour avoir mal compris le sens des paroles du capitaine qu’à cause que nous n’avions pas eu le temps de nous en fournir, et que nous étions destitués de boussole pour nous conduire. Le ciel était assez tranquille, la mer calme, et le temps agréable ; mais chacun appréhendait pour l’avenir. Nous faisions cependant tous nos efforts pour nous approcher du rivage, à la vue du soleil le jour, et des étoiles pendant la nuit, sans que nous pussions remarquer que nous avancions considérablement, de manière que nous commencions à désespérer de notre salut ; à quoi un brouillard épais, qui tomba le troisième jour, ne contribua pas peu. Ce fut dans ce temps-là qu’il était impossible de voir à la distance de deux pieds que la petite chaloupe s’écarta de la nôtre. Le capitaine, s’en étant aperçu par les cris que nous faisions réciproquement pour nous avertir, pressa les rameurs débiles de faire de nouveaux efforts pour nous rejoindre ; mais cela ne leur réussit que trop bien : car étant venus fondre contre notre petit bâtiment, ceux qui étaient dedans en furent si fort alarmés qu’ils se levèrent tous à la fois, et donnèrent une telle secousse au leur qu’il se renversa sans dessus dessous. Nous eûmes assez de peine à les secourir, et encore plus à leur donner place : nous étions tous l’un sur l’autre, et il y avait plus de deux fois vingt-quatre heures que nous n’avions absolument rien à manger. Enfin, le bon Dieu voulut que sur le midi, l’astre du jour ayant dissipé les brouillards, nous découvrissions plusieurs voiles venant à nous : on ne saurait exprimer la joie que cette agréable vue nous donna. Nous tournâmes d’abord vers eux pour aller à leur rencontre : trois ou quatre heures après ils nous joignirent, et le capitaine Davidson nous reçut fort favorablement dans son bord. Il était de Portsmouth, et servait de convoi à dix-sept vaisseaux marchands anglais qui s’en allaient à Lisbonne. Comme nos boyaux n’avaient pas encore eu le temps de se rétrécir, et que de l’avis des médecins, que nous n’allâmes pourtant pas consulter pour cela, il n’y avait aucun danger de boire et de manger à son aise, on ne nous eut pas plutôt apporté des vivres que chacun se faisait un plaisir de nous voir remuer le menton. Tout ce que l’on nous servait disparaissait comme si on l’avait jeté dans un puits. Nous fûmes pourtant plutôt remplis que nous ne nous sentîmes rassasiés. Un profond assoupissement succéda immédiatement au repos que nous accordâmes enfin à nos mâchoires : je doute qu’il y en eût aucun des nôtres qui ne dormit au moins vingt heures avant que d’être bien éveillé. Après le second repas, nous nous trouvâmes entièrement remis. Un lieutenant du vaisseau, qui parlait français, voulut que je lui fisse le détail de nos infortunes : en des endroits il en paraissait touché, en d’autres il ne pouvait s’empêcher de rire. Enfin, nous arrivâmes à bon port, et mîmes pied à terre à Lisbonne le premier juillet, sans qu’il nous manquât personne que le seul Colombier.
© Editions Amsterdam, 2005.
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