Lekti-ecriture.com, littérature et maisons d'éditions sur Internet
Contre-feux, revue littéraire de Lekti-ecriture.com

« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis


Accueil du site > Littérature étrangère > Enrique Vila-Matas > Vila-Matas et le minotaure

Littérature espagnole contemporaine

Vila-Matas et le minotaure

Préface au livre Mastroianni-sur-Mer, d’Enrique Vila-Matas

dimanche 3 juillet 2005, par Michel Braudeau

Toutes les versions de cet article :

  • [français]
Les éditions Passage du Nord-Ouest nous font l’immense plaisir de mettre à la disposition des internautes, sur Contre-feux, la revue littéraire de lekti-ecriture.com, la préface du livre d’Enrique Vila-Matas, paru aux éditions Passage du Nord-Ouest en septembre 2005, Mastroianni-sur-mer.

Voir en ligne : Pour acheter ce livre, cliquez ici.

On le sait maintenant depuis quelques années, à mesure que nous parviennent ses livres et que leur auteur réussit à imposer sa silhouette noire et dubitative de détective dans le paysage littéraire européen, Enrique Vila-Matas est un homme qui ne craint pas d’illustrer les paradoxes de la vérité en recourant sans scrupule aux mensonges les plus échevelés. Il en convient lui-même - non sur le ton de l’aveu, mais avec l’impassibilité pince-sans-rire des innocents - et revendique cet usage comme une esthétique, presque une morale : la mythomanie, l’affabulation délibérée sont des lapsus de la vie et de l’esprit, des façons d’accéder au cœur du vrai, si une telle chose existe, toutefois, ce qui reste peut-être à démontrer. Face à un monde décevant, illusoire et fuyant, mentir est un système de découverte légitime qui autorise chacun à se contredire.

À la question que l’on pose rituellement à tout écrivain, « Pourquoi écrivez-vous ? », Vila-Matas a donc donné, au fil des entretiens et des conférences, des réponses très différentes, fantaisistes ou sérieuses, et toutes sont sincères, complémentaires et véridiques, jusque sous les apparences de la facétie, y compris celle qu’il avance dans Mastroianni-sur-Mer. À l’âge de douze ou treize ans (il est né en 1948 à Barcelone dans une famille catalane des deux côtés), le petit Enrique écrivait comme tous les enfants songeurs, pour s’isoler des siens, être soi, fonder son royaume. Son père le destinait au barreau et lui ne se voyait guère en avocat ni derrière un bureau. Ils transigèrent et l’adolescent partagea en deux son temps, étudiant un peu le droit le matin et beaucoup le journalisme l’après-midi.

À dix-huit ans, il entre comme rédacteur à Fotogramas, une revue de cinéma. D’emblée, il saisit l’âme noble de ce métier hasardeux : ce qu’il ignore, il l’emprunte, ce qu’il n’obtient pas, il l’invente. Avec un culot de vieux bandit folliculaire, il n’hésite pas à concocter des interviews totalement apocryphes de personnalités du cinéma et des lettres, de Marlon Brando à Rudolf Noureïev, d’Anthony Burgess à Patricia Highsmith, des propos truqués plus vrais que nature qu’il s’offrira le luxe de dénoncer ensuite comme des supercheries, pour les remplacer par d’autres, tout aussi faux. Il s’essaiera même à la mise en scène, le temps d’un court-métrage décrivant la destruction intégrale d’une famille. Le producteur navré, son propre père en l’occurrence, se fâche et met un terme à la carrière du cinéaste. L’écrivain Vila-Matas peut naître enfin. À son retour du service militaire, il publie son premier roman, Femme dans le miroir. En 1974, il s’installe à Paris, rencontre des amis exilés, dont le Cubain Severo Sarduy, et habite une chambre que lui loue Marguerite Duras rue Saint-Benoît. Il écrit, boit, s’amuse et se désespère, pense au suicide, écrit encore et toujours, contre l’angoisse et contre l’écriture même, imitant Miles Davis qu’il a vu souffler dans sa trompette céleste le dos tourné au public. Dans Paris ne finit jamais, il évoque ces deux années cocasses auprès d’une Marguerite impériale qui lui parle un « français supérieur » impénétrable et lui transmet le précieux conseil qu’elle avait reçu de Queneau : « Écris et ne fais rien d’autre. » Il rentre à Barcelone avec un autre livre achevé, La Lecture assassine, l’histoire d’un roman qui tue ses personnages et son auteur. Plusieurs romans plus tard (Imposture, Loin de Veracruz, Étrange Façon de vivre, entre autres), les mêmes thèmes du vrai et du faux, de la création et de l’échec, aboutiront à Bartleby et Compagnie et au Mal de Montano, brillantes variations sur le vertige du silence. Pourquoi écrit-on ? Pour fixer le cours de ce qui fut ou de ce qui aurait pu être, pour enregistrer des comètes, donner corps à des fictions, sans doute. Plus profondément pour être écrivain, un rôle qui tient encore debout sur la scène sociale, un statut symbolique assez prestigieux pour que le costume et le titre justifient à eux seuls une existence incertaine par ailleurs, et dont le seul inconvénient est d’obliger tout postulant à écrire, cette activité épuisante et vaine si proche de la folie. L’idéal serait d’être écrivain sans avoir à écrire, écrivain sur parole ou poète en renonce, retiré des mots, tel Rimbaud.

Dans les pages qui suivent, Vila-Matas explique que l’origine de sa vocation lui est venue à l’âge de seize ans après la projection du film d’Antonioni La Notte, dans lequel Marcello Mastroianni incarne un écrivain marié à Jeanne Moreau. On ne voit pas travailler Mastroianni, on sait qu’il a écrit, qu’il est écrivain à tout jamais, cela suffit. Il peut errer paisiblement, magnifique et désœuvré, nimbé de sa gloire et fier de sa séduisante épouse. Une situation enviable, belle comme une fortune. « C’était les deux choses auxquelles j’aspirais le plus : être et avoir » dit-il, reconnaissant aujourd’hui que ni l’une ni l’autre n’étaient aussi simples qu’il se le figurait alors. Sur ce château de sable, il aurait bâti un pays de cocagne intime à l’image de son ambition, une zone de rêve baptisée Mastroianni-sur-Mer. L’anecdote est incontrôlable, il faut y voir une réponse de plus, non moins pertinente que les précédentes, à l’éternel « pourquoi » de l’écriture, cette question centrale qui constitue décidément le point aveugle, le noyau dur de toute son entreprise littéraire - qu’il place dans le même mouvement sous le soleil noir d’une formule destructrice : « Écrire, c’est cesser d’être écrivain. »

Vila-Matas a prouvé ses dons de romancier, témoigné de sa foi dans les pouvoirs enchantés de la littérature, elle qui imprime son encre dans la mémoire collective et parfois sauve la vie de ses fidèles serviteurs. À moins qu’elle ne les tue, ne les abandonne un jour, comme la chance quitte un joueur, comme une grâce se dérobe entre les doigts du magicien. Ce sont les risques d’un métier dont les saints martyrs sont Bartleby, Fernando Pessoa ou Robert Walser, autre expert de la disparition cher à Vila-Matas. Michel Leiris avait déjà comparé la pratique de l’écriture à l’art de la tauromachie quand le petit Enrique, âgé de quatre ans, fit son unique et bref apprentissage de toréador, avec une chèvre. Devenu adulte, il persévère dans les arènes du papier blanc. Avec l’élégance de ceux qui savent que la littérature est un taureau increvable dont nul n’aura les oreilles ni la queue. Mais qu’importe en fin de compte, puisque c’est précisément pour cela qu’on écrit : tant que le torero danse devant la corne, son courage le tient vivant, et nous tous avec lui.

Découvrir le site Internet des éditions Passage du Nord-Ouest


Vous pouvez discuter de cette contribution sur les forums de la librairie Lekti-ecriture.com :
cliquez ici pour rejoindre les forums de la librairie Lekti-ecriture.com


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan de Contre-feux, la revue littéraire| Nous contacter | Les lettres d'information | Nous soutenir
Les autres composantes de Lekti-ecriture.com : Les espaces de l'édition indépendante | La librairie Lekti-ecriture.com |Le bloc-notes Lekti-ecriture.com