« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Une présentation du livre par le traducteur
mercredi 14 octobre 2009, par
Günter Brus compte parmi les artistes autrichiens les plus connus de la seconde moitié du vingtième siècle. On peut découvrir ses œuvres dans les plus grands musées et les meilleures galeries du monde.
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Toutefois, il suffit de lire le second volet de son autobiographie, Vienne et moi, pour se persuader qu’il n’en a pas toujours été ainsi.« C’était l’époque où je traînais dans Vienne, dans cette ville étrange que personne ne quitte avant d’avoir été marqué par elle. » Empruntant son incipit au roman de Knut Hamsun La Faim – et substituant Vienne à Christiana – le livre aborde de manière crue et directe les années de l’Actionnisme Viennois et retrace les étapes qui ont conduit leur auteur à cette notoriété.
Le livre commence à la manière d’un roman picaresque. Le narrateur à la première personne y apparaît sans le sou, perdu dans la grande ville dont il ne connaît ni la géographie ni les codes sociaux et se trouvant, de ce fait, mêlé à des situations absurdes qu’il ne parvient pas à maîtriser. C’est là pourtant que débute sa carrière de peintre comme représentant d’un post-expressionnisme tendant à l’abstraction onirique. Le lecteur perçoit rapidement la persévérance dans l’adversité d’un petit provincial d’extraction fort modeste, confronté dans la capitale autrichienne à la précarité matérielle et aux premiers échecs sur la scène artistique. Sans sentimentalisme, avec un regard d’une acuité mordante, Brus livre ici un récit qui dépasse toutefois le cadre strictement personnel pour offrir l’avantage d’être en même temps un témoignage sans concessions sur un monde contre lequel toute une génération d’intellectuels et d’artistes autrichiens s’élèvera à partir du milieu des années 50.
Le flot des images que brasse le souvenir ne livre pas de parcours sans failles à travers la chronologie, mais un tableau volontairement morcelé qui est aussi comme la marque d’une résistance affichée au genre littéraire des mémoires. En même temps, la succession fulgurante de morceaux choisis assemblés selon la logique du collage dessine à côté des faits bruts un monde parallèle, celui du rêve, de l’esprit ô combien facétieux, des affinités électives dans un environnement terriblement hostile, l’Autriche de l’immédiat après-guerre et de sa capitale, où Brus connaîtra les tracasseries judiciaires et la prison ferme pour avoir déplacé la pratique artistique de l’atelier à la rue et osé s’attaquer à tous les tabous en remplaçant le support de la toile par son propre corps, auquel il infligera dans ses « actions » toutes les atteintes qui se puissent imaginer.
L’Actionnisme Viennois, qui fait partie des mouvements les plus radicaux de la seconde moitié du vingtième siècle, devait nécessairement déclencher aussi les réactions les plus violentes à l’encontre de ses acteurs, toujours prompts à démasquer par leurs interventions dans l’espace public la sclérose de la société de leur temps. C’est de cela aussi, bien sûr, que rend compte le second volet de l’autobiographie de Brus, sans jamais toutefois chercher à imposer une autojustification, ni même une interprétation personnelle de sa propre trajectoire a posteriori. En choisissant la distance que permet le détour anecdotique et le calembour, Brus, par ailleurs parfaitement conscient de son rôle de précurseur et de sa valeur, choisit plutôt de remuer le couteau dans la plaie de l’Histoire sur un ton souvent comique. Mais on rit souvent jaune en parcourant ce livre, car la Vienne des années 50-60 reste un décor d’opérette dans lequel de vieux nazis continuent d’occuper des positions stratégiques dans tous les domaines, la politique, la justice, la police, la médecine, où des voisins suspicieux se montrent toujours enclins à la dénonciation et où le goût artistique s’avère peu accueillant envers la nouveauté. De ce point de vue, le livre fournit également une riche documentation des résistances sociales et humaines que rencontra sa conception provocante de l’art, prolongement de l’action painting pratiqué par un Jackson Pollock.
S’inscrivant dans la longue tradition du calembour en Autriche, qui fit déjà la réputation d’un Nestroy, Brus livre ici en outre une savoureuse galerie de portraits qui voit défiler sous les yeux du lecteur amusé tous les compagnons de route, artistes et écrivains de cette période viennoise, dont les noms, malicieusement déformés, sont soigneusement référencés et explicités par le traducteur en fin de volume. On reconnaîtra ainsi les actionnistes Hermann Nitsch, Otto Muehl, Rudolf Schwarzkogler, ou encore les compères du Groupe de Vienne : Hans Carl Artmann, Gerhard Rühm, Konrad Bayer et Oswald Wiener.
Enfin, Vienne et moi est aussi une déclaration d’amour et de reconnaissance à sa femme Ana, qui fut aussi co-actrice des principales « actions » de son mari et des autres actionnistes, et qui eut à ce titre aussi à subir les pires vilenies lorsque G. Brus fut incarcéré et que les voisins tentèrent d’obtenir que la garde de leur fille lui soit retirée. De tels détails aident à comprendre pourquoi ce récit est également l’odyssée d’une fuite vers Berlin, un épisode rocambolesque, dont Thomas Bernhard, qui apparaît ici sous les traits de l’écrivain Thomas Bösendorfer, aurait pu lui aussi faire son miel sur le dos de ses compatriotes.
Jacques Lajarrige