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Cornelius Castoriadis


Vienne et moi, extraits

mercredi 14 octobre 2009, par Günter Brus

En octobre 2009, les éditions Absalon ont publié le livre Vienne et moi, de l’écrivain et peintre autrichien Günter Brus.

Des extraits de ce livre sont disponibles en libre accès, ci-dessous.


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" C’était l’époque où je traînais dans Vienne, dans cette ville étrange que personne ne quitte avant d’avoir été marqué par elle. La Faim de Knut Hansum dans ma poche de veste et une Austria 3 aux lèvres, j’errais comme abasourdi dans la torpeur du plein été. Mon destin semblait vibrer à l’extrémité d’un nerf. D’humeur instable, c’est à peine si j’osais mettre un pied devant l’autre. Je n’avais ni l’argent nécessaire pour m’acheter un antidépresseur ni le courage d’entrer la nuit par effraction dans la pharmacie Saint-Léopold. Ma ration de nicotine, je me la procurais dans les caniveaux ou aux terrasses des auberges dans lesquelles je ne tardai pas à être connu pour collecter les mégots. « Jeune homme, vous m’avez pourtant l’air costaud, allez donc travailler un peu », me dit l’un des bâtisseurs de la reconstruction. De bon matin, je flânais au Naschmarkt sans m’autoriser à voler les pommes pourries qu’on y jetait aux ordures, car je me sentais constamment observé. De mon éducation dans les écoles catholiques, j’avais conservé une sorte de timidité qui était apparentée à la manie de la persécution chez Orwell. Je rôdais dans le Stadtpark, le Volksgarten, le Burggarten, les jardins de la Mairie et même dans le petit parc public situé derrière la Bourse. Je somnolais sur les bancs portant l’inscription « Offert par la ville de Vienne ». J’étais sans pouvoir, sans voix, sans importance." (p. 9-10)

" Je marchais sans but, perdu dans mes pensées qui se formulaient de la sorte : L’art, c’est de l’endurance. La vie d’une abeille ouvrière, c’est pas du gâteau de cire. Les trouvailles me poussèrent à sortir mon bloc-notes et à m’asseoir sur les marches de la Strudlhofstiege. Je notai ainsi plusieurs phrases : Tous les Viennois sont des membres de la Philharmonie au chômage. Seuls quelques-uns comptent les cordes à leur arc. À Vienne, quand on fore pour trouver du pétrole, c’est le vin nouveau qui jaillit. J’étais constamment seul dans cette ville dirigée par son premier magicastrat. Bien que le cercle de mes connaissances se fût élargi, c’était comme si ma présence dans cette Vienne était inutile." (p. 18-21)

" Vers où aller à présent ? Je tournai dans une rue toute droite que je suivis pour atterrir sur une place ronde au milieu de laquelle se trouvait une cabine téléphonique. Je fis le numéro des pompiers et dis : « Il y a le feu chez moi. » Les pompiers arrivèrent en trombe toutes sirènes hurlantes, déroulèrent leurs tuyaux et demandèrent : « Où est-ce que ça brûle ? » Je répondis : « Dans mon coeur. » Je m’épargnai ainsi le chemin pour rentrer à pied vers quelque domicile, car on me conduisit au Steinhof, où atterrissent tous les artistes qui n’ont pas réussi à percer, ainsi que les criminels psychopathes. On me mit dans le lit à barreaux dont j’avais toujours rêvé. Je m’y sentais bien à mon aise. Pour une fois, je pus dormir tout mon soûl sans avoir à acheter des somnifères. De temps à autre, des visiteurs curieux entraient dans la grande salle pour me donner à manger et me taquiner. Je mordis le bout du doigt d’un enfant bien trop téméraire, après quoi l’on m’enferma dans une cellule capitonnée, à l’isolement, avec siège éjectable." (p. 47-48)

" C’est à cette époque que je fis la connaissance d’Ana dans une auberge de la campagne styrienne. Le juke-box déversait Pat Boone et Fredy Quinn. Sur la terrasse ronde, au-dessus de la piste de danse, tournoyait une boule à facettes. Elle diffusait la lumière d’une discothèque de l’âge de pierre. Je me joignis à la compagnie d’une tablée à laquelle Ana était déjà installée. Naturellement, j’avais sur moi tout juste de quoi payer un quart de vin. Rapidement détendu par l’effet du Riesling, je commandai un verre après l’autre. Sur un tube très langoureux, la danse nous rapprocha. Lorsqu’arriva le rock’n’roll, j’échappai à ses bras pour lui épargner mes contorsions dignes du Laocoon. Lorsque, enfin, il fallut payer, j’étais rempli d’amour, mais ma poche, elle, était vide. Ana paya la rançon pour me délivrer." (p. 69)

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