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Vercors et les éditions de Minuit

dimanche 9 novembre 2003, par Arnault de Saint-Ange

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Vercors fut un homme que je ne connaissais pas il y a seulement de cela deux mois. Simplement, j’ai lu quelque part que les Editions de Minuit avaient été fondées dans la clandestinité en 1942 par un certain Vercors, et c’est alors que je m’y suis intéressé.

J’ai pu lire assez rapidement un livre qu’il avait écris en forme de mémoire sur la naissance de ces éditions clandestines, et sur la vie qu’il eut pendant l’Occupation. Je veux dire par là, l’occupation allemande. Ce livre s’appelle la bataille du silence, avec le sous-titre suivant : souvenirs de minuit.

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La bataille du silence, de Vercors

Economie des mots, style pugnace, Vercors parle énormément, finalement, avec peu d’encre dans le livre qui parle de la fondation des Editions de Minuit.

Mais le texte que je viens d’ouvrir ne mérite pas d’être lu si je ne vais pas au-delà de Vercors, si je me fige derrière lui, si je ne désire pas me rendre plus loin. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas envie de parler du Silence de la Mer, l’une des nouvelles écrites et publiées par Vercors pendant l’Occupation, dans des circonstances évidemment étonnantes ou rocambolesques. Vercors parle mieux que moi dans ce livre de ce qu’il a crée, évidemment.

Alors, il faudrait que je me rattrape d’un coup, tirer l’intérêt ailleurs.

Parler par exemple de cette ligne de démarcation entre écrivains collaborant pendant la guerre avec les Allemands et leurs services de propagande, et d’autres qui se tenaient plus en retrait.

Vercors se situe quant à lui à l’autre bout de l’échelle, puisqu’il a publié et écrit pendant la guerre, de manière clandestine, sur du beau papier, relié, après des épreuves et des corrections, ce qui lui paraissait important. Il aurait voulu la même qualité d’impression que la NRF par exemple, tombée sous les coups des Allemands et d’écrivains français bien connus, tels Drieu La Rochelle. Vercors et ses amis, puisque les Editions de Minuit furent une aventure collective, ne disposaient que d’une imprimerie clandestine et de vieilles dames pour relier les volumes destinés à circuler sous le manteau. Il menait sa guerre tous les jours, lorsqu’il circulait à bicyclette dans Paris, les besaces pleines de manuscrits. Je viens de le dire, c’était « sa guerre », sa réponse intime à l’occupation allemande, une manière d’agir comme il en existe tant. Une pour chaque être.

Mais d’autres écrivains ont publié pour Minuit, tout en sachant ou non les risques qu’ils prenaient par ce geste, c’est-à-dire la mort. Une mort incertaine pendant 24 ou 48 heures, le temps de quelques passages à l’électricité ou dans l’eau. Eluard, Aragon, Elsa Triolet ont fait passer des textes à Vercors en vue d’une publication clandestine. Beaucoup de surréalistes, en réalité, semblent avoir rejoint la résistance.

Tous, pourtant, n’avaient pas les mêmes raisons de lutter. Et je l’ignorais quelque peu avant de lire ce livre de Vercors. L’auteur du Silence de la mer a surtout réagi en raison de réflexes patriotes. Il me semble, en tout cas, que ce fut là la raison première de son sursaut et de la résistance. Il voyait les « lettres françaises » condamnés par l’occupant allemand et la culture française dépérir. C’est en fonction de cela qu’il a réagi. Viennent ensuite d’autres raisons, comme la déportation des Juifs. Vercors a réagi en patriote, et la liberté de son pays était pour lui essentielle.

Je pense que d’autres écrivains ont réagi pour d’autres motifs, moins soucieux de l’Identité française que de l’idée de la liberté qui s’échappe. De la démocratie qui n’en était plus, évidemment.

Mais je réagis également à posteriori. Je suis loin de Vercors, très loin. Il avait connu la première guerre mondiale, les tranchées boueuses, comme d’autres écrivains de sa génération comme François Mauriac. C’est là une frontière infranchissable, un élément qui me sépare lui de moi et moi de lui. Je suis jeune, je n’ai pas idée de la guerre. Elle ne se fait plus qu’en noir et blanc, et cela imprime de la distance.

Je comprends et je parle à ma manière, c’est-à-dire sans avoir réellement vécu. Le patriotisme est devenu pour ma génération un mot vide de sens. Celui de liberté, au contraire, a pris de la valeur. Je n’ai pas été élevé avec l’idée de frontières à défendre, et cela doit permuter les valeurs. Le patriotisme est pour moi une notion absente.

Lorsque je m’intéresse à la guerre, c’est pour lui faire un procès. Contrairement aux générations précédentes, élevées dans l’idée de la soumission à la juste vertu de la guerre, je ne reconnais pas de guerres différentes. Mais c’est là encore autre chose. Rien à voir avec ce que je voulais dire dans ce texte.

J’aurais voulu, de préférence, parler de l’ouïe fine de Vercors, celle qui lui a permis de comprendre que les Allemands ne se contentaient pas d’une occupation passive de la France, durant la seconde guerre mondiale, mais auraient voulu faire disparaître tous les pans de la culture française, faire du pays un organe sans mémoire qui perdait l’idée de ce qu’il avait été. Les Allemands désiraient et planifiaient la destruction méthodique de tous les signes de la culture française. Les statues des écrivains aussi bien que les tableaux du Louvre.

Un peuple qui perd son identité n’est pas redoutable. Et les Allemands avaient compris cela.

Mais Vercors aussi, et lorsqu’il prend la plume pour la première fois dans les Editions clandestines de Minuit, c’est justement par le biais d’une nouvelle qui attire l’œil sur l’œuvre de destruction culturelle méthodique des Allemands. Un anéantissement bien sûr voulu par les Allemands, mais porté comme une œuvre secrète. Une guerre de fond, dans laquelle Vercors et d’autres, tels les conservateurs des musées, se sont investis. Cette nouvelle, aujourd’hui assez connue, largement étudiée dans les collèges et lycées français, c’est bien sûr Le silence de la mer.

La Résistance en France, c’était aussi cela. Diffuser des livres et des textes qui auraient pu coûter la vie aux auteurs comme aux imprimeurs.

L’absence de fusils, et non pas de morts, ne rend pas ce type de résistance moins important que celle menée dans les bois et forêts par des bandes plus ou moins bien armées par l’Angleterre.

Vercors s’appelait en réalité Jean Bruller. Il était également dessinateur et pratiquait couramment la dérision de la condition humaine. Pourtant, pendant la guerre, il s’est empressé de réagir aux exactions commises par le régime allemand. Sceptique de nature, Vercors n’a pourtant pas hésité à réagir, à mettre sa vie en jeu. Je l’en remercie et je ne voudrais pas être le seul.

P.-S.

A noter : le texte intitulé la bataille du silence fut publié aux Editions de Minuit cinquante ans après la parution du silence de la mer, en 1943. Une première publication eut lieu aux Presses de la Cité en 1967, mais il fallut attendre 1991 pour que ce texte intègre le catalogue des Editions de Minuit.

De nombreux ouvrages de Jean Bruller, alias Vercors, qui n’ont pas forcément trait à son activité de résistant, mais bien celle d’artiste et de dessinateur sont épuisés de nos jours.

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