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Littérature américaine contemporaine

Vendredi Saint, Rouge à lèvres, Sucettes au citron vert

Extraits

dimanche 7 janvier 2007, par Carl Watson

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  • [français]

Le texte de Carl Watson, écrivain américain contemporain, est inédit à la lecture en français. Il est publié à l’occasion de la parution d’un receuil de récits de Carl Watson, « Sous l’empire des oiseaux », édité en France par les éditions Vagabonde.

Le travail de Carl Watson est lié aux expérimentations de musiciens de jazz sur le langage musical. A l’opposé de la narration classique, qui assure la continuité mentale du lecteur, les envolées de Watson rebondissent au gré d’une inspiration née de l’instabilité panique du narrateur - ce qu’on appelle le beat.

Extrait de la présentation du livre Sous l’empire des oiseaux, par les éditions Vagabonde.


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Je suis né orphelin. J’ai eu des parents et une famille, évidemment, et ça peut paraître un peu dur de ma part de le dire comme ça, mais je ne crois pas les avoir jamais aimé. Ils se sont occupés de moi, et moi, je m’en foutais. Je ressentais quelque chose à leur égard - je ne sais vraiment pas quoi. Je suppose que je ne savais pas ce qu’était l’amour. J’étais toujours tout seul. Je crois aussi n’avoir jamais aimé aucune des femmes que j’ai connu.

Je ne vous donnerai pas mon nom, parce que j’ai honte. J’ai honte de ce que je ressens. Je ne veux pas qu’on sache qui peut bien avoir de pareilles idées. Par ailleurs, j’évite les noms en général, autant que possible. Je veux vivre dans un monde anonyme, où l’on se passe de règles. Où la honte n’existe pas. Mais peut-être qu’un tel monde n’existe pas lui non plus. Peut-être qu’il n’existe rien d’autre que la chiennerie dans laquelle nous vivons.

Quand je me suis fait tatouer - une rose sur le bras - il n’y avait aucune femme dont j’aurais pu inscrire le nom dans la corolle, alors je n’ai rien mis. En fait, il y avait quelqu’un dans ma vie à ce moment-là, mais je savais que ça n’allait pas durer. À quoi bon s’encombrer de souvenirs ?

Mais ce dont je parle, je suppose, c’est l’idée de la passion. La rose en est le symbole, en principe. Mais beaucoup de gens ne ressentent plus grand-chose de ce côté-là, de nos jours. Je ne sais pas pourquoi. On n’est plus censé avoir ce genre de sentiments… ou bien, on ne les a tout simplement plus. Je pense que c’était mon cas. La souffrance, c’est les restes de la passion. Raison pour laquelle je l’ai fait - je veux dire je ressentais rien de passionnel, alors je me suis fait faire un tatouage, fichtre, pour moi c’était logique - comme si je prenais les choses à l’envers, essayer de contracter la maladie en en mimant les symptômes. Tout le monde m’a dit que ça ferait mal, et que je le regretterai plus tard. On m’a dit que ça se transformerait en une cicatrice mentale. Mais ça ne faisait pas si mal que ça, alors ça m’a déçu, quoi. Je suppose qu’il m’aurait fallu quelque chose de plus. Plus de souffrance. Ou plus que de la souffrance.

C’est aussi cet été-là qu’on m’a tiré les cartes. Et lu les lignes de la main. Je me suis lancé dans tout un tas de trucs un peu brindezingue. Des lectures, vous voyez. Au sujet de ces religions orientales dont les dieux ont une dizaine, disons une demi-douzaine de bras qui font des heures supplémentaires, bien trop de bouches, bien trop d’outils de mort, de traîtrise et de blasphème. Et des magazines traitant de sacrifices sataniques, d’automutilation, etc - j’achetais tout ça en bloc. On ne croirait pas qu’il y a des magazines sur ce genre de trucs, mais si, il y en a. Il y a des librairies vraiment bizarres dans cette ville - il suffit de se balader pour tomber dessus.

Mais on n’a pas besoin de livres - pour trouver les indices, ceux dont découlera votre comportement, il suffit de lire les journaux. Il y avait ce que j’y trouvais, et ce que je voyais autour de moi. Les meurtres, les catastrophes, le sexe qui s’étalait partout sur les panneaux publicitaires, à la télé, et dans la rue. Tout ça semblait lié d’une façon ou d’une autre, si vous voyez ce que je veux dire. Les façons démentielles qu’ont les gens de se trimballer dans la vie. Tout ça signifiait quelque chose.

Et il n’est pas forcément nécessaire de jouer les héros dans une des petites guerres chéries d’un enfoiré de politicien - si on veut des médailles, on peut se les faire soi-même. On peut se couvrir de tatouages et avoir l’air d’un dessin animé, si on veut. Par ici, il y a un certain nombre de types qui ressemblent à des pots de fleurs ambulants, le genre de fleurs prêtes à tuer pour un coup à boire. On voit leurs peaux couvertes de roses, et ces pétales en sueur, odorants, rugueux comme des langues de chats, sont prêts à s’allonger pour lécher votre Ça à un endroit que le soleil n’éclaire jamais. Et votre bite frétille dans la culotte, parfois sensible à des odeurs que vous n’avez même pas remarquées.

On peut se balader dans les accoutrements les plus invraisemblables avec une bonne raison de le faire. Mais on n’a même pas besoin d’une bonne raison. Ces trucs-là font partie du sexe. On peut parader comme un paon quand on est en rut. Et peut-être, seulement peut-être, on finira par tirer son coup.

A cette époque-là, j’étais moi-même en rut la majeure partie du temps. On dit que c’est à cause de la testostérone. Foutaise. Je n’entends pas par là que je passais mon temps à mater les pubs de lingerie histoire d’avoir la trique, mais je n’en étais pas loin. Les mannequins dans les magazines m’intriguaient, avec leurs poses narcissiques - étrange sensation de vide, avoir foi dans des idéaux auxquels je n’avais jamais cru - leurs pommettes hautes, leurs épaisses lèvres de suceuses, rouges comme le sang, poisseuses comme le miel, et pulpeuses comme des fruits tropicaux. C’était le printemps, et la sève montait de tous les côtés. Qu’est-ce que je pourrais bien ajouter à ça ?

Dans ma ville, le printemps c’est la saison des amours - ce qui signifie que les gonzesses ne vont pas tarder à s’habiller très court. Les mecs roulent leurs manches sur les avant-bras. Les jardins publics sont pleins de mômes déchaînés, qui ne pensent qu’à ça. On se balade, et ça se sent, c’est dans l’air. Les jardins publics de Chicago sont pleins des plus beaux spécimens humains dans tous les quartiers de la ville.

Un type m’a un jour conseillé de me tenir à l’écart des jardins publics, pourtant. C’est dangereux, disait-il. Plus tard, je me suis dit qu’il avait raison - un autre type m’a tapé sur la tête à coups de bambou. Les flics étaient là, mais ils n’ont pas bougé. Une autre fois des mecs du Humbolt Iron Men m’ont dépouillé. Le Humbolt, c’est un club local. Ils m’ont cogné et je me suis enfui dans la rue en hurlant. Pourtant, je n’arrive toujours pas à rester à l’écart des jardins publics. Le rouge à lèvres, ça me met dans tous mes états, ça m’astique le cerveau reptilien. Mon cœur crépite comme une mitrailleuse.

Vous allez dire que je suis un psychopathe, un cinglé, un insatisfait ou même un délinquant. Ça m’est égal. Je fais toutes les lignes de bus, tous les jours, au printemps et en été. Je descends dans tous les quartiers, parce que je suis un esclave, au fond.

Un jour, en prenant le bus pour aller chez un ami, un beau cul est monté dans le bus, juste devant moi, et ça m’a rendu quasiment cinglé. Je savais bien que je n’étais pas censé réagir comme ça, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Ou bien, une autre fois, j’allais au boulot. Un type est entré dans le wagon - il portait une de ces robes longues, blanches et floues, comme les musulmans, et il vendait une huile à l’odeur entêtante de cuir animal - douce, riche, et capiteuse, c’était infernal. Certains jours, tout renvoie à ce qu’on désire, et qu’on n’a pas.

Bref, comme je le disais, c’est le printemps. Ou presque. C’était Vendredi Saint, des rues grises et désolées. Il pleuvait, c’était dans l’ordre des choses. Je cherchais un signe quelconque - une tache de couleur pour m’assurer que le monde que je désirais n’avait pas disparu. Je suis passé devant une église, et je suis entré. Et oui, ca m’arrive. Ça fait partie du besoin de s’entourer d’exotisme, et la religion c’est exotique - ou du moins, pittoresque.

À l’intérieur, ils mimaient le chemin de croix, les stations. Tout ça me paraissait assez bizarre. C’était jaune et doré, il y avait un mec qui transportait un encensoir fumant. Les gens parlaient une langue que je ne comprenais pas. Vraiment pas, alors je suis sorti boire un verre. Il y avait du rock à fond la caisse. J’ai tambouriné en rythme sur le comptoir, juste pour montrer que j’étais là, mais ça aussi c’était un mensonge - j’étais moins tenaillé par l’urgence que par l’anxiété.

Il y avait beaucoup de gens dans ce bar - c’était une station, ça aussi, mais personne n’attendait. Sauf moi. Ils savaient peut-être quelque chose que j’ignorais. Aucune idée. Je ne voulais pas d’histoires, c’est tout. Mais il s’agissait de personnes réelles, en chair et en os. Et les gens, quand ils sont réels, c’est toujours des ennuis. Ça ne rate jamais.

Tant de fébrilité dans l’atmosphère, certains soirs. Et la télé n’arrange rien. Mais quand elle marche, je la regarde parce que je ne veux dévisager personne. Évidemment, c’est sans doute pour ça que tout le monde le fait. Du base-ball… du catch… des séries policières. Ce qu’il y a. Le grand drame de la douleur feinte et de la violence simulée tranche sur l’abattement qui règne, dans un contraste bizarre avec ce lieu qui n’a rien de théâtral.

Pour la seconde fois, ce jour-là, j’étais plongé dans quelque chose que je ne comprenais pas. À l’intérieur, mais sans en faire partie - rien à voir. À la télé, il y avait quantité de pubs pour du savon, des soutiens-gorge, des voitures de sport, des chaînes stéréos, et toutes sortes de trucs qui donnent envie de baiser. Tout ce qu’on voit est censé donner envie de baiser, ou au moins remplacer la baise par le shopping.

Après, ils ont diffusé une émission - un concours de play-back. Apparemment le monde, à l’extérieur, s’était mis au play-back comme à une forme d’expression créative. C’était assez triste, comme situation - emprunter les chants qui célèbrent l’accouplement à la culture de masse. Bon, tant pis. Allons-y. Ça et le reste. Du moment qu’on obtient ce qu’on veut.

Quelqu’un a zappé sur une émission où il y avait des camions aux pneus démesurés qui traversaient le feu, montaient sur des piles de bagnoles qu’ils écrasaient, j’en étais à ma troisième bière, j’ai jeté un coup d’œil autour de moi, et ils avaient tous l’air malades. Et pas seulement malades physiquement, mais dans la tête, aussi. Vous voyez. Les gens me disent qu’il y a trop de colère, en moi. Tant pis.

C’est vrai que je détestais les gens - ça continue, d’ailleurs. Ils ont des tronches graillonneuses et l’haleine chargée. Ils font trop de bruit et leurs halètements sifflants me gênent. Et je vais te dire, si t’as envie d’écouter des respirations sifflantes, des souffles rauques et sonores, c’est ici qu’il faut venir. Même l’horloge ahane comme une vieille bête anémique.

Je regardais l’horloge. Je tuais le temps. Je me disais qu’il fallait que quelque chose meure pour que quelque chose naisse. Je me mettais à philosopher. Il était à peu près trois heures, quand j’ai baissé les yeux et que j’ai vu une goutte de condensation rouler sur le bois brun du bar comme une larme. Et c’était un signe. Au bout du comptoir, un type a ouvert la bouche. À première vue, on aurait qu’il avait du cottage cheese dans la bouche, ou une infection aphteuse. Après, je me suis rendu compte qu’elle était pleine de trucs blancs, comme des vers. J’ai entendu alors un rire violent. Quelque chose a volé à travers la pièce et c’était pas un oiseau de paradis. C’était pas non plus une colombe. C’était petit, dur, brutal et amer. J’ai couru dehors. Il se passait quelque chose, et je ne savais pas quoi.

Une femme en short moulant vert pomme se pavanait de long en large devant la boutique Uptown Fruit Ranch (c’est comme ça que j’ai baptisé l’endroit, à cause des cow-boys travestis qui pelotent les pêches et les concombres.) Bref, La fille arpentait le trottoir, tous les mecs mataient, et poussaient des hurlements de chiens en rut. Le short était si moulant que je me demandais quel genre de dessins préhistoriques pouvaient se dissimuler dans la grotte - des sangliers, des antilopes, des hommes velus avec des flèches - l’éventail des cupidons primitifs susceptibles de titiller la queue d’un archéologue. Toujours mon truc avec l’exotisme. J’ai des idées comme ça quand je bois. Je crois que c’est pour ça que je picole, d’ailleurs.

J’ai entendu couler du liquide, aussi. Ce short moulant était en train de presser un jus quelconque, et toute la rue le humait. Je distinguais les rondeurs d’enfer de son cul et ça me rendait dingue alors je l’ai suivie un moment - je crois qu’elle s’en est aperçue. Elle devait sentir dans quel état j’étais parce qu’elle m’a jeté un regard qui laissait entendre que je pourrais peut-être y goûter. Mais que ça allait me coûter un peu de fric - évidemment.

Elle a marché très vite avant de s’embusquer dans une porte cochère. Je suis passé plusieurs fois devant elle parce que je n’arrivais pas à m’empêcher d’aller la regarder. Je ne savais pas si oui ou non, c’était une prostituée, mais je crevais d’envie de la baiser. Elle avait un visage ravagé. Moche comme tout à cause des cicatrices - mais à ce moment-là je me suis dit, et alors ?

C’est ce que je dis toujours - et alors - ça se passe tout dans la tête de toute façon, c’est là que ça démarre et c’est là que ça s’arrête - ça ne dépasse jamais les limites du cerveau. Ça arrache à soi-même, si on se laisse aller. Mais on ne peut jamais posséder ça - et si on pouvait, ça ne vaudrait pas le coup - ça ne serait ni beau, ni sexy, ni rien. Pas vrai ? Alors, elle est excitante et je suis moche. Les choses ne sont jamais ce qu’elles ont l’air d’être. Alors. Alors qu’est-ce que ça peut bien foutre, l’apparence de quelqu’un, quand on en a envie ?

Je ne sais pas moi, mais il me semble que plus on voit, moins on possède. Je vois de la fesse partout, mais je ne possède rien. Je fréquente depuis longtemps les ravagés, les usés jusqu’à l’os, les épaves, et je me fréquente moi-même. J’ai fini par comprendre ce qu’on fait, tous. On s’humilie soi-même, on se rabaisse devant son propre plaisir. Et si j’essayais de tout transformer pour satisfaire mes désirs, de faire de la dégradation quelque chose de valable - si, en esprit, je la transformais en beauté - je risquerais de me détruire. Je m’efface devant mes idéaux, et ensuite, je n’ai plus qu’à mourir. Au final, c’est la beauté qui nous tue. Comme un cancer. Ouais, on se balade, sans jamais obtenir ce qu’on veut. Mais qui peut se vanter d’obtenir ce qu’il veut ?

Du coup, je comprenais d’où venait toute cette folie, et pourquoi - la raison d’être de ce manège dément de pervers et de strip-teaseuses, de danseuses et de chanteurs à l’eau de rose. Le grand théâtre de la frustration, qui gonfle et distend les coutures d’un monde stérile et refoulé. Prêt à éclater au grand jour.

Alors je détaille cette femme bandante. C’est Vendredi Saint et tout va bien. Et puis un taré dans la file des types en attente a dit quelque comme « Hey salope, qu’est-ce que tu veux ? J’ai une grosse bite à ton service ». Elle n’a pas répondu, alors il l’a encore traité de salope. Après, elle l’a traité de fils de pute et d’enculé. Lui, il l’a traité de suceuse. Et ça a continué comme ça. La cause s’en prenant à l’effet. De petits cercles vicieux d’agression et de dégoût de soi-même dans une spirale sans fin jusqu’à l’égout - laissant dans son sillage un résidu pubien qui ressemblait au sexe et en avait l’odeur - mais c’était un ersatz. Il n’y avait rien de sexuel là-dedans, juste de l’hostilité. Regardez autour de vous. Allez-y. Je ne sais pas comment on en est arrivé là, mais de nos jours, on dirait qu’on se contente de se rabaisser les uns les autres alors qu’on devrait brûler d’une passion sacrée, et on dirait qu’on n’arrivera jamais à sortir de cette morbidité, mais il faut croire qu’il y a un moyen - il doit y en avoir un, sinon on ne continuerait pas à croire à tant de choses ridicules.

Je ne sais pas. Mais je sais que je ne peux pas vous aider. Bon Dieu, je n’arrive pas à m’aider moi-même.


Récit traduit de l’américain par Thierry Marignac.

Reproduit sur Contre-feux, la revue littéraire de Lekti-ecriture.com avec l’aimable autorisation de l’auteur et des éditions vagabonde, qui éditent le 15 janvier 2007 le recueil de récits « Sous l’empire des oiseaux » de Carl Watson.

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