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Ecrire en Palestine

Une sympathique assemblée

Nouvelle

vendredi 21 mars 2003, par Mahmoud Al-Rimawi

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  • [français]

À Rachid El-Daïf

Ils avaient fait l’effort de se mobiliser et de venir en courant, ils s’étaient mis en cercle autour de moi, puis ils s’étaient donné la peine de me laver, de prier au-dessus de mon corps, de me conduire à ma dernière demeure et de m’enterrer ; j’estimais qu’il était temps que je leur témoigne quelque reconnaissance en me rendant utile. Je choisis de payer ma dette dans le « salon à condoléances » qu’ils avaient installé en mon honneur. C’est avec autant d’ardeur que de discrétion que j’aidai aux préparatifs de la cérémonie - il s’agissait d’apporter eau, électricité, chaises, café et cigarettes. Ils acceptèrent mon aide, s’en réjouirent même, sans poser de question ni faire de commentaire.

L’après-midi, je restai debout avec eux pour recevoir les témoignages de sympathie dont j’étais l’objet ; je réprimai en moi un frisson que je n’avais jamais ressenti auparavant…

On m’avait mis à la sixième ou septième place d’une rangée de dix hommes alignés contre le mur à attendre les condoléances. De les voir si droits, si bien alignés, j’eus comme une appréhension : n’allaient-ils pas se mettre à danser la dabkeh [1] ?

J’étais coincé entre deux personnes qui n’arrêtaient pas de mastiquer, me jetaient des regards obliques et conversaient au-dessus de ma tête. Je remarquai que celui qui était à ma gauche mettait tellement d’enthousiasme à accueillir les visiteurs que je n’avais ensuite plus rien à dire ; d’ailleurs, quand il avait enfin fini et que venait mon tour, celui qui se trouvait à ma droite me bousculait pour passer devant moi et accueillir les visiteurs avec le même enthousiasme que le premier, voire encore plus de zèle si un personnage important s’approchait.

Au fond, ils voulaient m’empêcher d’accomplir mon devoir comme eux et comme les autres hôtes. Par chance, certains visiteurs perspicaces s’apercevaient du manège et me laissaient m’avancer pour leur souhaiter la bienvenue. Après avoir prononcé les formules de condoléances consacrées, ils faisaient : « Comme il lui ressemble… » En entendant cela, la famille du défunt détournait le regard, de peur qu’il ne tombe sur moi, et les visiteurs se mettaient à me dévisager. Quant à moi, impossible d’ouvrir la bouche ; j’aurais bien voulu, mais j’en étais incapable. Je remarquai que mes amis, qui me manquaient déjà, faisaient la même réflexion, d’un air interloqué et affligé à la fois, mais personne ne venait répondre à la question qu’ils sous-entendaient : Qui étais-je ? J’avais envie de dire : « Je suis le jumeau du défunt », car si j’avais dit : « Je suis le bon génie du défunt », j’aurais ouvert une porte difficile à refermer une fois que les vents de la polémique s’y seraient engouffrés. Cependant je ne dis rien de tout cela. J’aurais voulu parler, mais j’en étais incapable.

Il y avait également dans la file de visiteurs un tas de gens que je ne connaissais pas, ou que je connaissais seulement de vue ou de nom. Je ne sais si je leur plaisais ou non de mon vivant ; le fait est que nous évitions de nous accorder la moindre importance. Ils étaient venus en masse, de façon aussi zélée que disciplinée, pleins d’entrain et d’assurance. Mais les autres s’y attendaient - et pour cause - et s’y étaient préparés, alors que, comme on dit, j’étais mort subitement.

Cela a commencé par des formules sobres et concises - expressions de douleur et appels à la miséricorde divine - , des formules imprégnées de fatalisme auxquelles on répondait par des tournures encore plus laconiques dénotant la patience et l’endurance. Après cela, j’ai observé la fougue avec laquelle ils se sont jetés sur le café et les cigarettes, comme s’ils en avaient été privés auparavant, et j’ai noté la façon qu’ils avaient d’égrener consciencieusement leurs chapelets multicolores sans perdre le fil de leurs bavardages. On s’était mis à causer de tout et de rien : des cheveux teints, des troubles de la vue et de l’obésité ; de la lenteur des négociations, du mauvais temps et des difficultés des transports ; de la cherté de la vie, des affectations, du piston et du gouvernement qui est lent comme un escargot ; de la scolarité des enfants, de ce logement au bout du monde et que c’est toute une affaire pour rentrer chez soi ; des bénéfices, des reventes à profit, d’Amjad que j’ai pris pour Assad, de ce que racontent les journaux, des femmes, de Mustafa qui n’a pas pris de seconde femme, du temps jadis, du long trajet, et quand est-ce que vous êtes venus ?, c’était il y a trois mois, et pourquoi ne pas nous avoir prévenus ?, parce que Saji ne vous a pas prévenus ??? Et aussi cette cabale contre l’islam, et l’iode du sel de table, et la connivence des régimes en place, et le droit des générations à venir… Et la politique qui est devenue de l’économie, et l’économie qui n’est plus que du business, et les gens qui n’agissent que par intérêt (c’est donnant donnant), et le visa qu’on attend pour le Canada ou la Malaisie, et puis les fils d’Ibrahim, la mère du juif, les légumes aux hormones, la cortisone, l’adresse correcte, réveille-toi de bonne heure si tu as réussi à dormir, tu t’entends bien avec ton voisin qui est le propriétaire de l’immeuble, les boutons de la veste, la monnaie qui n’est pas la même, le gosse qui est plus grand que son père…

Renouant les liens qui avaient été rompus, ils ravivaient le sens de la famille et de l’amitié. L’un d’eux semblait pourtant indisposé par quelque chose de trop morose dans l’air, de trop pesant à son goût, alors il entreprit de détendre l’atmosphère en racontant des histoires drôles ou en se remémorant les diableries de Youssef quand il était petit. Mais Youssef n’était pas intimidé : d’un air impassible, il lui rendait aussi sec un plus bel hommage encore, révélant autant de secrets que ce lieu pouvait en contenir, devant un auditoire curieux et émerveillé.

J’étais vraiment heureux d’avoir pu les réunir de cette façon paisible et agréable : outre qu’ils accomplissaient leurs devoirs sacrés et gagnaient la satisfaction du Seigneur, c’était un bon moment de détente, où ils échangeaient des nouvelles, se rassuraient, prenaient des rendez-vous…

Certes il y en avait qui arrivaient essoufflés et se dépêchaient de repartir. Quand quelqu’un meurt, la vie n’arrête pas son cours, j’ai même remarqué que son rythme s’accélère. Mais à dire vrai, il y en avait également qui prenaient leur temps, qui s’étalaient pompeusement dans leur siège, bien à l’aise ; rien ne les pressait, ils s’étaient arrangés pour ne rien manquer de la réunion. On faisait connaissance de celui-ci, disait des politesses à celui-là, on expliquait ce qu’Untel avait dit, changeait de place avec un autre, on se levait pour aller prier dans la pièce d’à côté, puis on réapparaissait, encore plus allègre, on souhaitait la bienvenue à un nouvel arrivant… Pourquoi faire des façons, ce n’était pas tous les jours qu’une occasion comme celle-là se présentait.

Il y avait à peu près quatre heures que je me tenais ainsi. Durant tout ce temps, abstraction faite du prélude des condoléances, il n’avait jamais été fait mention de moi. Je ne leur en voulais pas, naturellement, ce n’était après tout qu’un salon à condoléances : n’importe qui pouvait y entrer, et les conversations qui s’y tenaient ne portaient sur rien ni personne en particulier. Mais j’en vins à croire que j’étais encore vivant, que j’avais mal compris ce qui s’était passé ; après tout, il ne me manquait plus que de parler avec eux. Après m’être longtemps retenu, voilà que je n’avais plus qu’une idée en tête : me mêler aux conversations. Il est certain que, sachant ce qui m’était arrivé, les propos échangés auraient eu pour le coup une résonance fort singulière. Hélas, ce n’était pas seulement le respect de la bienséance et le soin de ne pas tout gâcher qui me retenaient : quelque chose m’en rendait parfaitement incapable. A la longue, je finis par être incommodé par le silence qui m’enveloppait et par ne plus supporter d’être exclu. Je me mis à me culpabiliser, à me faire des reproches - à moi, pas à eux, non… Qu’est-ce qu’il m’avait pris de vouloir m’immiscer subrepticement dans l’ordonnance de la cérémonie, qui était précisément leur affaire ? Je n’avais même rien à faire ici, maintenant que c’en était fini de moi. Toujours cet empressement que je mettais à commettre des impairs - et que la naïveté ne saurait excuser… J’en étais là de mes ruminations quand ils ont commencé à s’éclipser à pas légers et fébriles, à la façon des spectres. J’ai ressenti une vive amertume à l’idée que j’allais perdre la douceur et l’intimité de leur présence. En quelques petits instants, il ne resta plus personne de cette sympathique assemblée. Ensuite, il était normal, même si cela semblait cruel, que les lumières s’éteignent et que les portes se referment hermétiquement sur moi, afin que je comprenne bien que j’étais sous terre, et que j’y resterai autant qu’il plairait aux Maître de ces choses.

1. Danse populaire du levant, sorte de farandole où les danseurs marquent le rythme en tapant du pied.

Traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols.

© Parlement International des Écrivains


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