« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
Littérature américaine contemporaine
Récit
jeudi 22 février 2007, par Carl Watson
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On dit que la partie gauche du cerveau invente des histoires que la partie droite ignore. Et c’est la raison pour laquelle notre cerveau est divisé en deux moitiés. Il faut bien qu’il y ait une explication, même si on n’y croit pas. Il y a des gens pour qui la vie quotidienne est une tentative d’approche de la réalité jamais couronnée de succès. C’est particulièrement vrai dans le cas d’un menteur pathologique comme moi. L’histoire qui suit est relativement authentique. Si la paranoïa et l’exagération la rendent moins réelle à vos yeux, souvenez-vous que nous percevons la réalité de façon subjective. Si cette histoire était pour moi réelle, c’est ce qui compte, au fond.
Bref, ça commence quand j’étais au boulot, un poste de cadre supérieur bien payé. La journée avait été assez tendue mais j’avais réussi à boucler quelques affaires importantes et fait face aux monstrueuses responsabilités qu’on me confie. N’ayant pas honte de mon succès dans la vie, je décidai de fêter mon absence de scrupules en public, avec quelques amis. Je n’aime pas beaucoup être en public.
C’est une idée bidon à laquelle nous sacrifions parfois par esprit de camaraderie. J’ai donc enfilé mon Burberry’s, refilé quelques dollars au liftier, puisque après tout il faut faire circuler tout ça, et je suis sorti dans la rue. Un type qui me connaissait m’a aperçu et il a tout de suite percé à jour mon bluff.
Eh mec, qu’est-ce que tu fous dehors habillé comme ça alors que t’as pas de boulot. Il avait raison.
Bon, mais blague à part, j’avais rendez-vous avec des amis. Ils n’habitaient pas New York et ils voulaient aller dans un endroit appelé le Last Supper Club, ou quelque chose dans ce goût-là. C’était à Greenwich Village ou peut-être à Tribeca, ils n’en étaient pas trop sûrs au juste, mais ils étaient certains que ça existait.
Je ne fréquente pas les boîtes, alors je ne sais jamais où elles se trouvent, mais quand on a des visiteurs de province, on est censé jouer le rôle du New-Yorkais et aller dans les boîtes et faire comme si on y connaissait du monde. Généralement, quand j’y vais, mes amis provinciaux y rencontrent plus de gens qu’ils connaissent que moi.
Appelle les renseignements, a dit Doris.
C’est ce que j’ai fait, mais les renseignements ne savaient pas où c’était.
La boîte était introuvable. J’ai demandé à mon pote Ted s’il savait où c’était, et il a dit que ça devait percher dans Bleeker Street. Un autre copain a dit qu’il en avait entendu parler et que c’était sans doute dans Christopher Street. Je me suis dit que Joe devait être plus au courant que Ted, alors je suis allé vers Bleeker Street.
Une fois que j’étais dans le secteur, j’ai demandé à un autre type qui m’a dit que c’était dans la 23e Rue. Une autre femme m’a dit, elle, que c’était tout en bas de Manhattan, près de South Street Sea Port.
Un autre mec a dit ensuite que c’était à Greenwich Village. On y était maintenant. Et un autre mec, c’était rafraîchissant, a dit oh, vous ne demandez pas à la bonne personne. Au moins, il était franc.
J’ai fini par arriver tout au bout de Christopher et il y avait un mec qui traînait devant un bar. J’ai commis le péché mortel de croiser son regard. Il m’a demandé où j’allais. Je lui ai posé la question : où est le Last Supper Club ?
Pourquoi, c’est là qu’est garée ta voiture ?
Non.
Tu habites là-bas.
Non, je voudrais y aller, c’est tout.
Oh, oui. Je connais. Son visage s’est illuminé comme s’il avait été éclairé par une lampe torche.
C’est où, alors ?
On peut y aller ensemble, si tu veux. Mais tu peux me refiler quarante dollars ?
Quoi ?
Ça coûte quarante dollars l’entrée, avec ça tu rentres gratis.
Tu es cinglé, j’ai dit – parce que je me disais que c’était probablement le cas.
Non, tu veux vraiment y aller ? Il faut prendre un taxi.
Dis-moi où c’est.
D’accord, on va prendre un taxi, ça fera dix dollars.
Non merci, je préfère marcher.
Mais c’est loin.
Où est-ce que c’est ?
Ça commençait à m’énerver, mais je m’obstinais à poursuivre cette conversation ridicule comme si c’était la seule planche de salut après le naufrage de cette soirée désastreuse.
Je viens avec toi. C’est pas très loin, dit-il.
Dis-moi seulement où c’est.
Allons chez moi d’abord, on prendra ma voiture. Trois dollars, il a dit.
Je ne veux pas aller chez toi. Je vais au Last Supper Club.
Bon d’accord. Ah, ah, ah, il a dit, comme si j’avais enfin percé à jour son petit jeu.
C’est sur la 43e Rue, entre la 9e et la 10e Avenue.
43e Rue, c’est tout là-haut ?
Ouais, c’est sur la 8e, il faut prendre un taxi, allez, ça tombe bien je conduis un taxi.
Attends mec, comment est-ce ça peut être entre la 9e et la 10e et sur la 8e en même temps ?
Oui, je sais, c’est là.
Non, non. Tu sais pas.
Oui, je sais, ça a l’air bizarre mais les avenues rétrécissent là-haut.
Quoi ?
Oui, les avenues rétrécissent.
Je ne vois pas ce que tu veux dire.
Tu vois, les avenues deviennent des rues et elles rétrécissent et c’est là-bas que se trouve ta boîte.
Tu es sûr que c’est sur la 43e, je crois que c’est plutôt Show World, là-bas. En plus quelqu’un m’a dit que c’était au bout de Christopher Street.
C’est là, juste à côté de Show World.
Mais on est à Christopher Street en ce moment même et il n’y a pas de Last Supper ni de Show World, d’ailleurs.
C’est parce que Christopher Street devient la 10e Avenue après que le West Side Highway.
Qu’est-ce que tu racontes ?
On est dans Christopher Street, mais elle croise la 10e Avenue sur le West Side Highway. Allez, viens, on va chez moi, d’abord.
Non, je crois que c’est dans la direction opposée. Alors salut.
Non. Si. Tu as raison. C’est là-bas.
Très bien. J’y vais. J’ai fait demi-tour et j’ai commencé à m’éloigner.
Attends. Je viens avec toi. Je vais t’aider.
Va-t-en.
Donne-moi un peu de fric. Allez, je t’ai aidé.
Va-t-en.
Tu ne vas pas me donner un peu de pognon ?
Tu ne m’as pas aidé du tout.
Tu ne vas pas me donner de fric ?
Non.
Pourquoi ?
Il a commencé à me prendre par le bras, alors je l’ai repoussé. Je lui ai dit que j’étais un flic en civil qui cherchait à faire une arrestation dans cette boîte et que je l’arrêterai lui aussi s’il venait avec moi. Je m’étais mis à crier. Les gens nous regardaient.
C’est ça, ouais, un flic. Et tu sais même pas où c’est.
Je t’emmerde.
Allez mec, file-moi un peu de fric.
Un type qui nous observait s’est mis à rire. C’est là que j’ai détalé. Dans ma course, j’ai failli dépasser le Last Supper Club, qui s’est avéré être dans Bleeker Street, finalement. Quand je suis arrivé, mes amis allaient partir. Ils ne s’y amusaient pas du tout.
Allons manger quelque chose, a dit Bill.
Il faut toujours que les New-Yorkais aillent manger quelque chose, quel que soit ce qu’ils aient fait avant, ne serait-ce que pour éviter le vide béant de l’inactivité. Ce désespoir existentiel fait la fortune des restaurants.
Bien sûr, ces gens n’étaient pas de New York. Mais ils jouaient le rôle de New-Yorkais mieux que moi, alors il fallait bien que je fasse comme si.
Et si on mangeait Chinois, a dit Sarah.
Et bien que personne n’ait vraiment envie de manger Chinois, tout le monde a approuvé. Chinois, c’était super. Pour moi, une pizza aurait fait l’affaire tout aussi bien.
Comme je l’ai déjà dit, ils étaient provinciaux, donc ils étaient en voiture, et on est donc montés dans deux voitures différentes, et on s’est mis à rouler indéfiniment, cherchant un restaurant chinois qu’Ed était seul à connaître. Encore un fantasme new-yorkais, le super restaurant secret dont personne n’a entendu parler. Il est toujours bon marché, aussi.
Rouler en voiture avec la plupart des gens me fout les jetons parce qu’ils veulent toujours vous montrer qu’ils peuvent rouler à tombeau ouvert sans avoir d’accident. Et ils prétendent toujours savoir où ils vont. La conductrice de la voiture dans laquelle j’étais n’avait pas la moindre idée d’où elle allait, elle se contentait de suivre Ed, dans l’autre voiture. Alors on a roulé dans Greenwich Village pendant un certain temps, puis dans Little Italy, puis dans Chinatown. On s’est perdu de vue à un certain moment, mais on s’est retrouvé dans Houston Street.
J’ai dit qu’on avait qu’à aller n’importe où et laisser tomber le petit restaurant secret. S’il fallait qu’ils attendent notre clientèle, ils avaient dû fermer boutique il y a des lustres.
Non, Ed sait où il va. Tout le monde a confirmé que c’était vrai.
J’ai dit, mais si c’est vrai pourquoi est-ce qu’on va vers l’ouest alors que Chinatown est à l’est ?
Comme d’habitude, ce que je disais comptait pour du beurre, parce qu’on a fini par arriver au restaurant. Mais je crois qu’Ed s’est arrêté n’importe où en disant : c’est là.
Il n’avait pas l’air de connaître l’endroit si bien que ça.
Le menu avait de quoi faire peur.
Eh bien, c’était pas cher, avant, a dit Ed.
Dans les restaurants qui coûtent bonbon, je cherche toujours ce qu’il y a de moins cher dans le menu, et c’est ce que je commande, si absurde que cela puisse paraître. C’est complètement idiot parce que quand arrive l’addition, on divise le total, et je me retrouve à payer quinze dollars pour une assiette de riz frit, et il faut que j’emprunte de l’argent à quelqu’un que je ne connais pas très bien et c’est gênant.
Au point où on en était mes amis étaient impatients de se débarrasser de moi, alors ils m’ont déposé à la mauvaise station de métro en m’assurant que c’était la bonne. Je ne les ai pas détrompés et une fois qu’ils étaient partis, je me suis mis en chemin vers chez moi à pied.
Je me suis retrouvé dans Bleeker Street et j’ai entendu quelqu’un crier mon nom. C’était un type que je fréquentais il y a des années. Il s’appelait Jimmy. Jimmy était poète autrefois, mais maintenant il était avocat. Il m’a dit qu’il avait passé la décennie précédente à faire des affaires immobilières internationales, à aider les Japonais à transformer l’Amérique en pays du Tiers Monde. On a beaucoup rigolé et on s’est menti l’un à l’autre sur notre réussite dans la vie.
Pendant qu’on parlait et qu’on se marrait, deux taxis se sont rentrés dedans au carrefour où l’on se trouvait. Les conducteurs sont sortis de leurs véhicules et se sont mis à hurler, en rejetant la faute l’un sur l’autre. Au milieu de cette pagaille, une autre voiture s’est arrêtée et la personne sur le siège passager m’a demandé la route de l’Empire State Building. Je lui ai indiqué une mauvaise direction, mais je ne l’ai pas fait exprès. Après, je me suis senti coupable.
J’ai continué à me sentir coupable en tripotant mes clés dans ma poche et en pensant à quel point ce serait agréable d’être chez moi, à regarder des gens se tirer dessus à la télé.
Récit traduit de l’américain par Thierry Marignac.
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