« Ce n'est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être, qui a besoin de nous »
Cornelius Castoriadis
« Ce que je fais est indubitablement une remythologisation.
Je tente d’expliquer l’histoire de la société et son avenir, l’avenir de l’homme, par son passé le plus reculé, où se cache la vérité qui l’a poussé de l’avant… Le mythe n’est pas la vie passée au crible de la pensée, il est le vécu exprimé en images. »
J’avais onze ans quand, dans le grenier de ma grand-mère - continent perdu, Atlantide de mon enfance où j’ai vécu des aventures passionnantes comme je ne devais plus en connaître par la suite -, j’ai découvert mon premier trésor enfoui. Il était là dans un coin des combles de cette maison cossue, ainsi que sur le tas de fumier sacral de la vie. C’était une vieille malle renforcée de ferrures rouillées, telles celles des navigateurs au long cours, contenant des papiers de famille. Manifestement, elle n’aurait pas dû être remisée au grenier. La bourgeoisie n’a pas l’habitude de se désintéresser de son passé, hormis s’il est entaché de banqueroutes ou de crimes. L’année 1941 touchait à sa fin, c’était l’occupation et les règles du jeu (les regola tou pekhnidiou de l’ancien monde des affaires gréco-tsintsares) se désagrégeaient sous l’effet des ferments corrosifs de l’Europe Nouvelle. Mon oncle, propriétaire d’une usine de peintures près de Ljubljana, avait été contraint de s’enfuir en Serbie, mon père avait été chassé du Monténégro. La famille, ballottée par une de ces vagues qui déferlent périodiquement sur les Balkans, avait trouvé refuge dans la propriété de ma grand-mère en Pannonie, avec le peu de meubles qu’on avait réussi à sauver en prenant le chemin de l’exode, trop peu nombreux pour perturber l’ordre ancestral qui régnait dans la demeure. Cependant, on les changeait sans cesse de place, accordant la priorité aux plus utiles… C’est ainsi sans doute que la vieille malle avait été progressivement repoussée jusque dans le grenier où elle tenait compagnie aux palombes et aux luxueux portraits des membres des familles royales austro-hongroises, serbes et grecques, évacuées de la scène de l’histoire. Quoi qu’il en soit, je suis persuadé que c’est en forçant cette malle, et non en lisant Dostoïevski - ce que je fis à la même époque -, que j’ai commencé ma transgressive carrière littéraire. Les extraits d’actes de naissance, de mariage et de décès étaient mêlés aux diplômes et certificats de scolarité, les coupures des journaux de Belgrade, Vienne et Budapest aux bilans de sociétés prospères, les souvenirs des hauts faits des soldats s’étant illustrés dans la cavalerie de la Double Monarchie aux albums des jeunes filles, les correspondances entre parents et enfants aux lettres de personnalités connues ou inconnues. Sur les daguerréotypes jaunis, des hommes maigres et au teint basané posaient la main, d’un geste possessif, sur l’épaule des dames assises, revêtues de leurs plus beaux atours. En arrière-fond, un détail du mobilier fournissait quelque indication sur leur rang social et le style de l’époque. À côté des documents en serbe, à tous les stades de son développement linguistique, en hongrois ou en gothique allemand, plus rares, j’en découvris également en grec. Face à leurs caractères graciles et mystérieux, je me retrouvais tout aussi impuissant que devant les vestiges d’une civilisation inconnue, reposant sur des vérités différentes des nôtres. Les villes citées n’étaient pas seulement celles de la Pannonie et de l’Europe, certaines portaient des noms étranges, trahissant leur appartenance aux lointaines contrées du sud, non slaves. Celui qui revenait le plus souvent était Moscopolis, que l’on trouvait également sous les formes de Muscopolea ou Moskopolje. Sur les actes de naissance, les prénoms modernes courants en côtoyaient d’autres, plus désuets, tels que Siméon, Constantin, Georges, Arsène, Angélina, Stéphanie et Théodore. Mon errance dans cet univers révolu m’entraîna dans une sorte de fantasmagorie, d’insania nocturna, dont je ne devais jamais réussir à m’extirper.
Plus tard, avant même d’avoir écrit une seule ligne ayant une prétention littéraire, je me mis à rechercher, rêvant toujours de faire œuvre d’historien, tout ce qui selon moi était susceptible de m’être utile afin de comprendre le passé. Je voulais avoir mes propres clés pour y accéder, plutôt qu’utiliser les passe-partout de nos propres problématiques et préjugés, auxquels on recourt le plus souvent. De toutes les manières possibles, parfois illicites, je le crains, je me procurais vieux journaux, revues anciennes, almanachs, annuaires, lettres, actes notariés. Je collectionnais même les factures et les ordonnances. Par la suite, ce processus se mécanisa. J’allais chercher dans les bibliothèques ce qu’on ne pouvait plus trouver sur le marché - les exemplaires du Journal serbe datant du siècle passé, les livres de comptes, les mémoires privés, les actes officiels - et je les photocopiais, in extenso ou en partie. Ma maison tout entière ressembla bientôt au grenier de la demeure familiale de ma mère. À l’instar de la malle, elle devint une tombe. Mais c’est là, force m’est de le reconnaître, que je me sens le plus vivant.
C’est ainsi que la Toison est devenue progressivement une chronique ou, plutôt, une fantasmagorie restituant la vie des Siméon, des Njegovan, des Tsintsares et donnant, à travers eux, une vision subjective de l’histoire de la bourgeoisie de Belgrade et de Serbie…
Borislav Pekic
traduit du serbo-croate par Mireille Robin
Publié en guise d’introduction au premier volume de la traduction française de La Toison d’or (Agone, 2002), cet article a été composé par Mireille Robin à partir de deux textes extraits de « Les Trafiquants », ou Comment j’ai appris que la bourgeoisie était pourrie (1978) et de L’Expérience du romancier (1979).
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