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Entretien

Une écriture de l’anti-connivence

Littérature française

mardi 8 mai 2007

Céline Curiol, qui vit à Brooklyn, a publié deux romans : Voix sans issue et Permission (Actes Sud). Dans son récit Route rouge (publié aux éditions vagabonde), elle se confronte à la réalité d’un pays dévasté par la guerre civile, la Sierra Leone. Rencontre.

© photographie Philippe Dollo.

Vous avez effectué un séjour en Sierra Leone en 2003, après la fin de la guerre civile dans ce pays, expérience qui donne lieu à la publication aujourd’hui de Route rouge. Qu’est-ce qui pousse à se rendre dans un endroit du monde marqué par une telle tragédie ? Le terme de “ curiosité ” convient-il ?

Je pense qu’il y a effectivement une part de curiosité. Il ne s’agit pas d’une curiosité de concierge, qui ne serait qu’une attention passagère et superficielle, mais d’un élan spontané qui pousse à s’intéresser à quelque chose d’inconnu, vers lequel il n’y a pas de nécessité de se tourner… si ce n’est la curiosité ! La curiosité est pour moi une chose indispensable au travail d’écriture parce qu’elle est la première étincelle. Je vois ou rencontre quelque chose ou quelqu’un et j’ai envie d’en savoir plus… Cela me fascine, parce que je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai envie d’en savoir plus. Ce que j’apprends, stimulée par cette curiosité, me sert ensuite dans l’écriture, qu’il s’agisse de fiction ou non, et il se peut que je comprenne alors pourquoi je m’y suis intéressée. En ce qui concerne le voyage en Sierra Leone, il s’agissait au départ d’une envie de me confronter à la réalité d’un pays dont je connaissais certains aspects, mais de façon uniquement théorique, parce que j’avais travaillé aux Nations Unies. Je voulais voir, sentir, être là-bas, faire l’expérience de ce que je n’avais qu’entendu décrire ou analyser. En raison de mon travail de journaliste, je suivais ce qui se passait en Sierra Leone, mais j’avais souvent l’impression de ne pas avoir le droit d’en parler ou de ne pas bien en parler puisque je n’avais pas mis les pieds dans ce lieu. Oui, il y a avait une part de curiosité, mais c’était aussi un défi lancé à moi-même, plus en tant qu’individu qu’écrivain d’ailleurs. Au final, cela n’a peut-être été qu’une question d’opportunité !

On s’imagine toujours un lieu à l’avance et puis, sur place, on découvre quelque chose de différent qui finit par se substituer à l’impression pressentie. Comment se superposent ces deux regards ? Comment s’éprouve le passage de l’un à l’autre ?

Il faut quelque chose à partir duquel s’imaginer un lieu, des images justement ou encore des gens rencontrés. On ne peut pas dire que la Sierra Leone soit un pays très couvert par les médias… Pour ma part, je n’étais pas en mesure d’imaginer grand-chose, sauf peut-être quelques clichés. J’ai plutôt le souvenir d’un vide avant mon départ, un vide que je souhaitais entretenir pour arriver “ à nu ”. Je ne voulais pas de préméditation, pas d’anticipation, et c’est sans doute pour cette raison que le texte commence au début du voyage. J’avais des craintes et des appréhensions qui concernaient la manière dont je réagirais à ce nouvel environnement et les contacts que je serais en mesure de créer avec les gens là-bas. Si j’ai imaginé quelque chose, cela a été effacé de ma mémoire par la force des impressions que ce voyage m’a ensuite laissée.

Certains diraient que l’on a un regard plus affûté au bout de quelque temps passé quelque part – qu’on est assailli d’abord par une atmosphère, qu’on a du mal à fixer ses yeux sur quelque chose de précis tant il y a de choses à voir. Ici, vous dites le contraire. En exergue du récit, vous écrivez : “ L’être humain s’habitue à tout trop vite. ” Pourquoi cette phrase pour commencer votre texte ?

C’est la réflexion qui s’affûte, pas le regard. Avec le temps, on parvient à mieux s’expliquer ce que l’on voit ; on trouve des raisons – valables ou non – aux choses qui, tout d’abord, nous semblent surprenantes, différentes ou bizarres. C’est un processus d’absorption intellectuel. Le nouvel univers qui nous entoure gagne en cohérence parce que nous construisons des liens entre les choses que nous percevons, puis entre ces choses et nous-mêmes, nous les encapsulons dans les mots de notre vocabulaire pour mieux nous en saisir et parvenir à justifier l’effet qu’elles ont sur nous. Mais tout cela concerne l’intellect et n’a rien à voir avec les impressions et les sentiments qui, eux, ne seront jamais aussi purs, aussi bruts qu’au début. Au fil du temps, notre histoire prend le dessus et nos vieux réflexes de division, de catégorisation, reprennent leurs droits. Je crois que j’étais consciente de ce double processus. En prenant des notes dès le départ, je voulais essayer de conserver mes impressions premières, celles que mon esprit n’avait pas encore eues la possibilité d’inscrire dans un système d’analyse donné.

La phrase en exergue a trait à mes observations sur l’existence des habitants de Freetown. En comparant les conditions de vie de la majorité aux conditions de vie des Occidentaux, je me suis demandé d’abord comment ils pouvaient tenir le coup psychologiquement. Je suis parvenue à cette réponse : l’habitude. La tolérance s’impose parce que les mêmes terribles problèmes se répètent chaque jour, et qu’à force – comme les impressions du nouveau venu – les réactions s’atténuent parce qu’il n’y a pas de moyen de s’échapper ; une routine s’instaure autour des contraintes. Il faut s’habituer. Et puis, une partie de ces personnes n’ont rien connu d’autre et leur existence, aussi pénible qu’elle soit, c’est cela. Cette existence possède ses joies, ses peines, ses frustrations, ses espérances ; c’est le référent qui change. L’état du plus grand nombre crée la normalité. Je suis donc arrivée à la conclusion qu’effectivement, l’homme peut – et doit – s’habituer à tout, en surface au moins, quand il n’a pas d’autre choix. Ce qui ne veut pas dire qu’il cesse de lutter.

Si la vision du voyageur tend à s’émousser à mesure que son séjour se prolonge, que dire des institutions, ONG et organismes internationaux qui sont là-bas à demeure ?… Pensez-vous que l’ONU souffre, elle aussi, de cette habitude du regard ?

Il serait présomptueux de ma part de parler de l’expérience des travailleurs humanitaires puisque je ne la connais pas suffisamment. De la même façon que pour les habitants, il y a très certainement un phénomène d’habituation qui se produit, parce qu’il leur faut supporter l’endroit où ils vivent. L’indignation permanente, ce n’est bon que pour les journaux télévisés ! Et peut-être qu’ils se désensibilisent effectivement, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne comprennent pas de mieux en mieux les situations qu’ils affrontent. Ils sont là pour résoudre des problèmes pratiques, pas pour écrire…

Je crois cependant que si l’on parle des systèmes, et non plus des individus, il y a non pas une “ habitude du regard ”, mais plutôt des habitudes de fonctionnement. Dans une institution internationale aussi vaste que l’ONU, la flexibilité est restreinte par la lourdeur des règles en vigueur et des hiérarchies. On a tendance à appliquer les mêmes recettes parce que le changement n’est pas facile à imposer et la capacité de réaction est lente. De fait, les personnes travaillant pour de telles structures sont peut-être ralenties ou démotivées parce qu’il est plus simple de continuer à faire “ comme d’habitude ”. Il ne faut pas oublier que les missions envoyées sur le terrain dépendent de bureaux qui se situent dans les pays occidentaux et dont les responsables sont plus susceptibles que les personnes sur place d’avoir une “ habitude du regard ”. Ils lisent des rapports aux descriptions standardisées et aux termes homologués, et ne vivent pas eux-mêmes l’urgence des situations.

La question de l’écriture est au centre de Route rouge. Quelle fonction a eu pour vous cette écriture du voyage, si particulière ? A-t-elle modifié la perception du voyage ? Si c’est le cas, de quelle façon ?

Écrire s’est imposé quelques heures après mon arrivée, parce que j’étais débordée par mes impressions nouvelles. Mais plus je découvrais, plus j’avais peur d’oublier. Dès que j’ai commencé à écrire, je me suis rendu compte de ma maladresse et j’ai craint que ma mémoire ne soit pas capable de retenir ce qu’elle ne pouvait pas relier à des choses connues. Je voulais écrire pour ne pas oublier ce qui serait à terme rationalisé et compris, donc modifié. Par exemple, le sentiment de marginalité, d’insécurité que j’ai éprouvé au départ, s’est apaisé parce que j’ai compris qu’il y avait peu de risques que je sois agressée. Si j’avais attendu pour le décrire, je l’aurais sans doute oblitéré ou minimisé. L’écriture n’a pas modifié ce que j’ai fait pendant ce voyage ; elle m’a incité à demeurer en alerte, à prêter attention aux détails et peut-être a-t-elle affûté mon regard, étant donné que je savais que j’allais me retrouver, le soir venu, face à la page. L’écriture de voyage n’est pas l’écriture de fiction ; il existe une obligation suprême : être le plus fidèle possible à la réalité perçue, en dépit de la tentation de dramatiser, qui apparaît lorsque l’on se trouve dans un pays dit “ dangereux ” ou “ en crise ”, et de se transformer en héros de l’histoire parce que l’on éprouve tout de même de la fierté à avoir réussi à venir jusque-là.

Que veut ce récit de voyage vis-à-vis de ses lecteurs ? Les appelez-vous à remettre en question la pertinence d’un voyage touristique dans un pays au niveau de vie très inférieur au nôtre ?

À notre époque, le voyage, y compris d’agrément, est devenu une marque de qualité. Sur un CV, il est de bon goût de mentionner les voyages que l’on a effectués ; les jeunes doivent avoir passé un séjour dans un autre pays pour prouver leurs compétences et leurs motivations. Le voyage – à l’étranger – apporte une forme de prestige social ; celui qui est parvenu à franchir une frontière se fait remarquer et plus le pays est “ difficile ”, plus il devient objet d’admiration. Tout cela a des motifs louables : ouverture d’esprit, découverte de l’autre, apprentissage d’une langue étrangère, etc., jusqu’à un certain point. Je ne veux pas porter un jugement moral sur les voyages des Occidentaux dans les pays dits en développement ou au niveau de vie très inférieur au nôtre. N’oublions pas que le tourisme fait vivre des milliers d’individus dans le monde et qu’il peut être envisagé comme une sorte de dédommagement de la part des pays riches. Les envies d’exotisme des Occidentaux financent des communautés dont les modes de vie traditionnels ont été perturbés par ces mêmes Occidentaux ! Dans le cas de la Sierra Leone, la situation est exacerbée par le fait qu’il n’existe plus de structures propres à accueillir des touristes et à satisfaire leurs attentes – très variées. Il n’y a absolument rien à faire en Sierra Leone pour celui qui n’y travaille pas, sauf peut-être observer. Je crois que Route rouge a pour ambition de dévoiler les paradoxes créés par le voyage et d’inviter les lecteurs à se poser les questions que je me suis moi-même posées – et que je continue de me poser. Y a-t-il un intérêt à aller dans un pays moins développé que le nôtre ? Qu’apporte au voyageur ce déplacement, que peut-il en faire ? Que doit-il en faire ? Les habitants du pays peuvent-ils en bénéficier ? Dans mon cas, c’est la portée et la pertinence de mon texte qui justifieront peut-être l’entreprise.

Que se passe-t-il quand les codes et comportements habituels n’offrent plus leurs ressources dans la relation à l’autre ?

Être quelque part, c’est devenir malgré soi témoin. Avant de partir, je n’avais pas pensé à toutes les contradictions que cela comporte. J’étais venu pour voir sans penser que je serai également vue et que ce regard porté sur moi par des gens aux repères et habitudes différents des miennes serait soudain ouvert à une interprétation plus vaste qu’à l’accoutumée, interprétation qui révélerait autant nos différences qu’une part de moi-même. La démarcation entre ce qui est propre à l’inconnu et ce que l’inconnu me révèle de moi-même n’est pas facile à déterminer. C’est ma crainte qui fait apparaître l’autre comme menaçant, mais peut-être cet autre constitue-t-il vraiment une menace potentielle ? Je suis soudain incapable de le savoir. C’est ma culpabilité qui me focalise sur la misère de l’autre, mais peut-être cet autre souffre-t-il vraiment ? À partir de là, il faut un certain temps pour commencer à déceler des schémas comportementaux et les lire correctement. Avant, on tâtonne en espérant ne pas avoir de gestes ou de mots inopportuns. Au départ, j’ai ressenti un grand isolement. La signification n’était pas immédiate et l’erreur était inévitable. Je croyais avoir perdu un terrain d’entente immédiat, et dans mon égarement, j’en venais à me demander si, à force de baigner dans une culture familière, je n’avais pas perdu la capacité à communiquer en dehors des codes habituels. Peut-être que ce quelque chose d’universel en lequel je croyais n’existait-il pas ? Le plus intéressant est que les Sierra-Léonais que je croisais ne se posaient pas ce genre de question, eux ! C’était un questionnement de française blanche immergée dans un pays africain, anciennement colonisé… Petit à petit, j’ai compris que les codes ajoutaient juste des degrés de subtilité. Je pouvais très bien échanger avec l’autre ; c’est la complexité de nos échanges qui était réduite.

Vous parlez à la fin de l’introduction “ d’empreinte à chaud d’un lieu où (le voyageur) n’a aucune certitude de revenir ”.

Si je retournais en Sierra Leone, je ne pourrais pas y aller sans faire quelque chose ; il me faudrait soit rédiger un autre texte, qui s’intéresserait cette fois-ci à un aspect particulier, puisque je ne serais plus cette voyageuse “ innocente ”, soit travailler à un projet sur place. Ma lâcheté tient dans le fait qu’en écrivant ce texte, je me sens dédouanée de certaines obligations. J’ai vu, j’ai raconté, j’ai l’impression d’avoir été utile à ma façon, de n’avoir pas servi mes propres intérêts. Bien entendu, c’est une impression !

Dans vos trois livres, vous utilisez une écriture de l’anti-connivence : vous refusez toute connivence entre auteur et personnages, entre auteur et lecteurs. Y a-t-il de votre part une volonté de réinventer un langage sincère et innocent, d’établir un nouveau pacte de vérité ?

C’est un point très intéressant auquel je n’avais jamais pensé, et qui m’intrigue. Ce que je peux dire, c’est que j’ai essayé d’écrire Route rouge avec beaucoup de sincérité. Le texte est empreint d’innocence parce que je n’ai pas vraiment analysé mes impressions et je les ai rapportées sans les juger – bien qu’elles aient été parfois naïves, erronées ou exacerbées. Procéder autrement n’avait pas d’intérêt. Pour les romans, je me refuse à prévoir ce que le lecteur pourra penser ou éprouver, ce qu’il pourra penser de moi en train d’écrire cela. J’essaie de pousser les personnages au bout de leurs paradoxes, de leurs obsessions, de leur folie… Ce que je cherche avant la vérité, c’est l’honnêteté, pas avec moi-même – c’est impossible – mais avec ce que je suis en train d’écrire.

Propos recueillis par Jeanne Toulouse et Jean-Michel Couvreur.


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